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A la recherche de la gauche perdue

La Civilisation Ray-Ban.
« Les peuples ont le pouvoir qu’ils méritent ».
Si nous sommes radicalement démocrates, cette phrase est la nôtre. Nous sommes peu à peu rentrés dans ce que Castoriadis aurait pu appeler l’univers de l’insignifiance, l’univers du vide où tous les actes que nous voyons, tous les messages que nous recevons sont les vaguelettes d’un roulis quotidien. La gauche a toujours entretenu un rapport ambigu avec le pouvoir, un rapport d’hainamour comme disent les lacaniens ; on considérait De Gaulle en 58 comme un nouveau dictateur et en 68, il était le grand-père à mettre au placard. En 81, celui qui avait vu dans la Vème République un régime du Coup d’Etat permanent arrive au pouvoir, faisant d’une pierre deux coups : sa gauche frissonnait d’aise dans les rues de Paris et sa francisque reçue des mains du Maréchal n’était plus qu’un souvenir jauni par l’histoire. La gauche a toujours eu de magnifiques lunettes binaires alors que le pouvoir était beaucoup plus complexe. Les Paras ont été emmenés à Alger par les socialistes et c’est Pompidou, le normalien conservateur, qui a satisfait la soif de culture des parisiens post-soixantuidards. Giscard d’Estaing, le réformateur et promoteur des droits de la femme, décontenançait la vieille droite en même temps qu’il mettait en place ce qui est devenu aujourd’hui le G8, la nouvelle oligarchie mondiale.
Lentement, tout doucement, s’installait un brouillage des pistes dans le pouvoir qui noie les rapports de force. Et qui, mieux que le PS, a su faire passer le renforcement de la monarchie républicaine pour un affermissement du socialisme, qui mieux que ceux-ci a affirmé que la privatisation de TF1 signifierait l’émancipation culturelle, qui mieux que la Mitterrandie a séparé l’Union européenne du Peuple européen ? Bernard Tapie, ex-chanteur de cabarets, mafioso du foot, est devenu sous Tonton le chantre du Capitalisme à visage humain, celui de Drucker le dimanche après-midi. Nous sommes enfin rentrés dans la Civilisation Ray-Ban où la Seine Saint-Denis rêve de passer de l’autre côté du petit-écran et où le PC rivalise avec la fièvre néo-vichyste pour la propriété d’une image bien contemporaine : que représente donc Guy Môcquet, si ce n’est le mariage incestueux entre le Rouge et le Brun quand les staliniens pactisaient avec les nazis pour la reparution de L’Humanité, journal de Jaurès, tué par une France qui en 14 ne voulait plus d’hommes libres ? La Ray-Ban est le Graal du XXIème siècle, à la fois adorée et répudiée. Heureusement sont encore là les classes moyennes et leur Bayrou comme ultime Che Guevara. La Ray-Ban en somme, c’est l’Identité française.
Les Frontières Intérieures.
« Ne tombez pas amoureux du pouvoir ».
C’est Michel Foucault (pas le présentateur, au cas où !) qui nous donnait ce conseil pour l’avenir dans une Invitation à une vie non-fasciste en hommage à L’Anti-Œdipe de Deleuze et Guattari dont une Biographie croisée vient de paraître qui nous permet de revisiter cinquante années de vie intellectuelle et politique pour nous défaire des partis et autres églises. Deleuze apercevait dans notre époque, avant de se défenestrer en 95, l’apparition d’un néo-fascisme ou mieux, de micro-fascismes. Il n’y a plus de grandes armées et des bras tendus au ciel, juste des petits riens, des radars, des panneaux « interdit de fumer », des charters… La démocratie, c’est le pouvoir de la médiocrité, disent ceux-là même qui guident le peuple, les Finkielkraut et autres « tortionnaires de l’intelligence collective ». Nous sommes dorénavant enfermés dans nos corps, nos groupes, nos communautés, nos pouvoirs d’achat. Ne nous reste plus qu’à vivre et penser comme des porcs, jugeait Gilles Châtelet. Nous avons intériorisé le pouvoir jusqu’à devenir nos propres flics et 68 est l’ennemi number one. Un tiers des français pensent qu’il y a évidemment trop d’étrangers en France et le grand humaniste avec son sac de riz, aujourd’hui Ministre de l’extérieur et aveugle omniscient, Bernard Kouchner, pouvait nous dire que « la France ne peut pas recevoir toute la misère du monde ». Nous nous sommes tellement mentis à nous-mêmes que le monde nous a crus et en Amérique latine, le mot France est cette terre de libertés synonyme de Droits de l’homme et où le chômage est un problème inconnu.
Nous rêvons d’un mur qui traverserait la Méditerranée comme les Américains ont su séparer le vieux du Nouveau Mexique. En fait, c’est nous qu’on enferme, dans nos gênes, dans nos races blanches, dans nos Ray-Ban. Comme disait déjà Hegel, le Maître est celui qui ne sait pas que l’Esclave le connaît. On clôt le parc pour identifier le mouton noir et « voir si la couleur d’origine peut revenir », comme disait la chanson. A s’aimer soi-même, on se retrouve comme castré, nos désirs sont des chimères, nos mémoires, des interdits. La frontière, c’est interdire une partie de nous-mêmes et la conscience devient une repentance. La France enfermée, il n’y a plus d’Empire colonial, d’héritage, de massacres et de rencontres. Non, la France n’est pas allée jusqu’à la Russie tsariste ou à Madagascar ! Liberté-Egalité-Fraternité au Panthéon ; en Afrique, les bienfaits des Lumières. L’histoire est révolue, comme la révolution. Le patronat s’attaque maintenant à l’enseignement qui rappelle encore, Quelle horreur ! que les grèves de 36 ont été facteurs d’émancipation pour les ouvriers. Pendant ce temps-là, les suicides fleurissent dans les usines Renault comme de mauvaises verrues sur un corps lisse.
Résistance et Réalité.
« Nous n’avons jamais été aussi libres que sous l’occupation allemande ».
Le vieux Sartre de L’Etre et le Néant (1943) nous l’affirmait : « Nous n’avons jamais été aussi libres que sous l’occupation allemande ». Que veut dire cette phrase au fond ? Les professeurs l’ont-il rappelée en lisant la lettre de notre héros d’un jour, Guy Môcquet? Nous sommes rentrés dans une ère glaciale, immobile, où les lois fusent telles des étoiles filantes, les médias font alors fonction d’astrologues. L’heure serait au maquis ou à l’exil, selon le vieux dilemme. Il nous faut avant tout comprendre ce qui s’est passé. « Créer, c’est résister, Résister, c’est créer » nous enjoignaient de penser nos aïeux du Conseil National de la Résistance. Les syndicats, accusés d’avoir reçu des pots-de-vin du MEDEF, se penchent sur la douloureuse question du confort dévolu aux « papy-boomers », quid de la jeunesse ? La « gauche moderne » part au FMI, la « gauche anti-libérale » s’étripe entre Lénine et Trotsky ; le dictateur du Prolétariat ou l’idéologue de l’Armée rouge ? Entre les deux, mon cœur balance. C’est la lutte finale…
Il faut maintenant imaginer un peuple nouveau, un peuple encore invisible. Un peuple venant du Réel. A l’échelle française, nous devons intégrer notre histoire mondiale, à l’échelle européenne, notre histoire internationale, à l’échelle planétaire, nos histoires singulières. Faire l’articulation entre notre vie individuelle et nos vies collectives est le préalable à toute dynamique progressiste. Méditons un instant sur la grande maxime de celui que nous ne nommerons pas, l’empereur de la Civilisation Ray-Ban : « Je n’ai pas peur des mots ». Nous devons lui faire comprendre, en risquant le jeu de mots, que nous sommes justement ses propres « maux », que « nous sommes encore là », que nos corps sont des présences inaliénables. Que nous n’avons pas de droits mais des pouvoirs. Que nous sommes la « puissance » du Peuple. Que nous sommes les « anti-corps » à la Civilisation Ray-Ban. La révolte, en définitive, est fille de la réalité.
Editorial du n°9 du 69.3 publié en novembre 2007 et téléchargeable ici
Gwénael Glatre


Tous les commentaires
Je m'autorise à faire un peu de pub pour ce journal totalement indépendant et autogéré dont j'ai participé à la création durant le Mouvement anti-CPE et dont l'aventure se poursuit (sans moi) sur le net. Cet éditorial est ma dernière intervention au nom du 69.3, je crois qu'il reste d'actualité, au lecteur de juger... Gwénael
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Bien que plus modéré dans mon opposition, mais tout aussi déterminé, je reconnais que votre article largement agrémenté de références historiques est tout à fait vivifiant et d'actualité. La gauche est peut-être perdue, mais qui sait, peut-être que les talents individuels toujours présents, tels que le votre dans cette mise en perspective historique, participeront à lui faire retrouver son chemin...
Merci beaucoup M. Cretinon, le ton est effectivement clairement offensif dans mon texte, il est l'édito de relance d'un journal que nous avons lancé depuis le "mouvement anti-cpe", il représentait toutes les AG rennaises à l'époque et nous poursuivons l'héritage, même si aujourd'hui je suis en retrait, je me concentre personnellement sur les concours de l'enseignement en histoire. Je devais donc taper fort pour poser un discours un peu programmatique au sein du mouvement étudiant à rennes. mon but en fait et le contexte d'écriture voulaient que je déborde les tendances à l'université rennes 2 précisément à fermer le discours ou à réduire l'attaque de gauche à la seule personne de sarkozy. mon premier défi était de ne pas citer ce dernier personnage pour qu'on puisse parler d'autre chose, de nous-mêmes et de notre monde et ne pas se satisfaire de la situation actuelle de la gauche en france et en europe. je revenais de bolivie et quand j'ai vu où en était le niveau du milieu étudiant a rennes, j'ai eu peur. nous avons mené les dernières grandes grèves étudiantes des années 2000 depuis rennes et pour moi c'était un chaos politique auquel j'avais affaire. de nombreux amis voulaient se relancer et 'continuer le combat" contre la loi lru et contre sarko mais je posais comme condition que pour un bouleversement de la donne nous devions repasser par le combat d'idées et gagner sur ce terrain contre la droite et surtout la droitisation de la société. pour n'etre pas enfermé dans un schéma ou une prise de position idéologique définie, je devais affirmer cette "recherche" de la gauche perdue, demander un effort, que rien n'est joué d'avance et même que tout est à faire quand on voit le niveau du ps ou la facilité de la lcr à gauche à poser une nouvelle hégémonie idéologique. j'ai travaillé pour être honnête à la campagne altermondialiste qui a mis bové comme "l'arbre qui cache la forêt" selon un de mes premiers textes et je connais donc de l'intérieur le malaise de la gauche. merci en tout cas pour ce commentaire qui bien que court me fait méditer et m'impose des précisions, salutations, Gwénael.
DE LA NECESSAIRE CRITIQUE LIBERTAIRE ET DE SES IMPENSES Deux brefs commentaires à ce texte souvent stimulant et parfois irritant : 1) "A l’échelle française, nous devons intégrer notre histoire mondiale, à l’échelle européenne, notre histoire internationale, à l’échelle planétaire, nos histoires singulières. Faire l’articulation entre notre vie individuelle et nos vies collectives est le préalable à toute dynamique progressiste. " Voilà une question importante sous-estimée, voire niée, par les lectures "collectivistes" largement hégémoniques dans le passé (et encore vivaces dans la galaxie "anti-libérale") du "progressisme". Les anarchistes et les libertaires ont été parmi les rares à maintenir, dans les marges de la gauche et du mouvement ouvrier, ce genre de question. Et la façon de poser la question met bien en évidence qu'on peut tenter de penser davantage mondial tout en prenant en compte les subjectivités singulières. C'est sans doute un des paris passionnants qui est lancé à l'altermondialisme. Peut-être devrait-on éviter "le préalable" et "toute" (qui sentent trop "la solution") pour leur préférer quelque chose comme "un des défis importants posés aux dynamiques progressistes aujourd'hui"? 2) "pour nous défaire des partis et autres églises" La visée libertaire doit prendre garde à ses propres préjugés. C'est un héritage des Lumières : penser contre les préjugés, c'est aussi penser contre soi-même. Or il y a un air du temps plutôt "anti-partis" aujourd'hui, qui a ses points forts (qui m'obligent - moi qui suit rentré dans un parti à l'âge de 17 ans - le PS - et qui suit membre de la LCR aujourd'hui à 47 ans - à penser contre moi-même) , mais aussi ses impensés (qui pourraient amener Gwénael Glatre à penser contre lui-même). Qu'est-ce à dire? Comme l'ont amorcé, dès 1911 (dans son livre Les partis politiques), les analyses classiques de Roberto Michels sur un des premiers partis de masse moderne, la social-démocratie allemande, les partis tendent à reproduire le pouvoir des chefs sur les adhérents, une division technique du travail se transformant en pouvoir social, la professionnalisation politique, l'éloignement vis-à-vis des citoyens ordinaires, la bureaucratisation, la hiérarchie, l'obéissance, le dogmatisme, le sectarisme, la langue de bois, etc. C'est de ces phénomènes historiquement récurrents (qui touchent aussi, à des degrés variés, d'autres organisations ou groupes : syndicats, associations, collectifs divers, etc.) que la critique libertaire des partis tire sa pleine légitimité. Mais si on en restait là, on aurait oublié le caractère ambivalent des partis comme de nombre d'autres institutions : ils n'ont pas que des dimensions oppressives (bien réelles), mais aussi des fonctions stabilisatrices et protectrices. Comment assurer une continuité de l'action collective? Comment stabiliser un espace commun de débat, de décision et d'action entre des singularités individuelles diverses? Comment maintenir une mémoire critique des luttes, des victoires, des échecs et des impasses passés?, Comment alimenter une pensée politique stratégique (identification des enjeux, des obstacles, des forces, des temporalités, des moyens, des processus, du "comment"...)?, etc. Si on se débarrassait complètement des partis, et plus largement des organisations, pourrait-on encore tenter de répondre à ce type de questions? Je crains que non. Face aux complications des réalités humaines et à leurs fragilités (dont participent les partis : en cela, ils nous ressemblent), ne faudrait-il pas plutôt tenter de travailler des paradoxes - ce que le socialiste libertaire Proudhon, qui s'est affronté à la question de l'organisation, notamment à travers une pensée de "la fédération", appelait une "équilibration des contraires" -, comme celui de l'invention d'un "parti libertaire"? Certes, nécessairement imparfait dans la réalité des pratiques, mais fonctionnant comme une boussole, comme un idéal régulateur? Chemin sans doute plus difficile que la négation des partis, mais plus pragmatique... Toutefois la formule de Gwénael Glatre débouche sur un autre problème associé. Elle laisse entendre aussi qu'il y aurait a priori une plus grande liberté hors des partis et un plus grand dogmatisme à l'intérieur des partis. Je crains que ce type d'équation, sonnant comme une évidence dans l'actuel air du temps, ne nous détourne des exigences communes (adressées aussi bien à ceux qui sont membres de partis qu'à ceux qui n'en sont pas membres) du travail sur soi, afin d'éloigner les préjugés et de bâtir une difficile autonomie personnelle. Or, le non-membre de parti risquera de croire a priori qu'il est "libre", sans avoir à produire d'effort particulier, par sa simple non-appartenance partisane, comme si cela était une garantie nécessaire, voire suffisante...Et pourtant, même hors des partis, il pourrait bien être une marionnette de conformismes sociaux, d'autant plus qu'il se croira prémuni par sa "nature" de non-membre de parti! Et, dans le cadre des sociétés individualistes contemporaines, il pourrait être particulièrement soumis aux "tyrannnies du je" (de son propre moi), alors que la participation à une activité partisane pourrait lui donner quelques ressources de distanciation (mais pas de remède miracle, non plus!) vis-à-vis des pathologies narcissiques. Bref, attention de ne pas se fabriquer une autonomie illusoire à bon compte sur le dos des partis qu'on aura au préalable constitués comme repoussoirs. Il ne s'agit pas ici d'oublier la légitime et nécessaire critique libertaire des partis, mais de pointer aussi les préjugés que cette critique peut porter implicitement. Pour complexifier notre rapport à la réalité et donc nos actions. On voit que ces quelques phrases de Gwénael Glatre nous ont déjà fait beaucoup réfléchir, et que quand on réfléchit, c'est à la fois avec, à côté et contre.
Merci grandement, M. Corcuff pour votre réaction aussi détaillée "qu'épidermique" si j'ose le terme. J'accepte votre critique et ne la rejette pas du tout comme une position contraire à la mienne. Vous définissez radicalement ma position comme "libertaire", je ne contredirai pas mais je sais très bien qu'on ne change pas le monde avec des positions minoritaires réduites au "contre" à outrance. Je ne me dis pas anarchiste par contre parce que je pense que là où existe un homme, existe un pouvoir, donc je contredis radicalement l'étymologie même d'anarchisme, même si je peux me sentir proche du fédéralisme proudhonien. Je ne cherche donc pas dans ce texte à définir une position politique déjà existante et fixée dans le paysage de gauche ad vitam eternam. Je relisais le passage que vous ciblez sur les "partis et autres églises" et je vois la violence de mes propos, surement caricaturaux et auxquels vous répondez. Je remettrai alors mon texte en "contexte", il s'agissait du dernier éditorial du 69.3, journal né à Rennes durant le CPE pour rassembler toutes les assemblées générales des différentes universités et je poursuivais là une position idéologique définie depuis les mouvements sociaux. En outre, j'ai été de ces "souris de l'internet" selon "l'heureuse" expression d'Alain Krivine qui ont monté le campagne altermondialiste de 2007 avec ordinateurs et bouts de ficelles. Cette position donc contre les "partis" allait effectivement droit contre le PC et la LCR en premier lieu qui sont allés selon ma perspective (et mon engagement au sein des derniers mouvements étudiants) à l'encontre d'une dynamique unitaire que je concevais uniquement autour et depuis les mouvements sociaux qui ont été le fer de lance des batailles politiques de ces dernières années. Aussi, je préciserai que je me distingue radicalement desdits "totos" que je prends majoritairement pour des groupes sectaires et nihilistes pour les connaitre personnellement. Dans cette optique, je ne crache pas aussi facilement que vous avez pu le percevoir contre l'idée même de parti, je ne nie pas la nécessité d'organisations structurées, mandatées, sur la place publique, mais je crois que ces organisations "représentatives" doivent naître d'un peuple nouveau, non pas d'un homme nouveau au sens marxo-léniniste, mais depuis les hommes existants, repenser, "imaginer" comme j'y appelle, un peuple, une instance politique qui fasse "exister" l'idée même de démocratie qui reste à réinventer, à réimposer. Je crois donc que nous devons nous vivre et nous penser comme Peuple avant de prétendre à incarner les instances du changement. Je m'excuse si dans ce texte je suis allé vite sur mes sous-entendus, je pensais comme je le nomme au début à castoriadis, dans sa contradiction entre pouvoirs institués et instituants. Enfin, je reconnais pertinemment la nécessité à gauche de savoir intégrer notre héritage commun des luttes passées, des joies, des réussites, des déceptions et des faillites pour en sortir grandis, je pense mon engagement en droite ligne des révolutions depuis 1789 et des Lumières, aucune négation du passé, mais je reste dérangé par la possibilité d'ouvrir de nouvelles "brêches" autour d'un homme, d'un nom (Trotsky pour ne pas le citer, dont la biographie n'est pas obligatoirement des plus acceptables sur toute la ligne, c'est ma subjectivité kronstadtienne...), nous devons passer à autre chose et réinterroger le présent. Je crois dans ce sens que le projet de "parti anti-capitaliste" lancé par la LCR n'augure pas de nouveaux projets à gauche si ce parti n'ose pas ce plonger dans un bain plus grand que lui et collaborer dans une structure plus souple et élargie avec des gens comme moi qui refusent de se laisser avaler par une organisation qui vient de 68 et non de 2008. Le cas Christian Picquet apparaît pour moi et mes amis rennais comme une "verrue sur un corps lisse". Comme je l'ai dit ailleurs, la gauche à construire aujourd'hui se fera avec, sans ou contre la LCR, à elle de choisir. Je pense pour conclure que nos positions qui paraissent a priori antagonistes vont dans le même sens, dans la conscience de l'urgence et la nécessité de faire apparaitre le peuple, encore introuvable selon Rosanvallon. A nous de le contredire. Bien à vous et encore merci pour vos remarques dont la justesse m'imposait des précisions. Je vous invite sinon à passer par le site du 69.3: www.69-3.org
QUELQUES COMPLEMENTS PRAGMATIQUES SUR LA LCR Merci pour ces précisions. Je ne crois pas du tout que nos positions soient opposées. J’ai simplement voulu ajouter à votre lucidité partielle, une lucidité complémentaire quant à certains impensés possibles de votre démarche. Je voudrais apporter deux éclaircissements : 1) sur mon propre positionnement politique et intellectuel, et 2) sur "l’affaire Picquet" qui vous apparaît "verrue sur un corps lisse". 1) Des non-trotskystes et des non-marxistes à la LCR ? Tout d’abord, comme vous me parlez de "Trotsky", je me dois de préciser que je ne me considère pas comme "trotskyste" et que je ne me suis d’ailleurs jamais considéré comme "trotskyste". Je me suis jadis considéré comme "marxiste" quand, lycéen, puis étudiant, je militais à la fin des années 1970 au PS. C’était une sorte de "marxisme autogestionnaire", pour lequel une figure importante (et qui l’est restée) était Rosa Luxemburg (dont un "marxisme" critique à l’égard du "bolchevisme", tant quant à la conception centraliste du parti que quant aux premiers pas autoritaires de la Révolution d’Octobre). C’est la rencontre avec la sociologie de Pierre Bourdieu qui m’a, au milieu des années 1980, détaché de cette référence "marxiste". Puis, le travail au sein du Groupe de Sociologie Politique et Morale de Luc Boltanski et Laurent Thévenot, comme la lecture de l’épistémologie pluraliste de Jean-Claude Passeron m’a évité une chute éventuelle dans un "bourdieusisme". La confrontation plus sérieuse avec les textes libertaires (et notamment ceux de Proudhon) est venue bien après, à partir de la fin des années 1990, grâce à des amis de culture anarchiste (comme Willy Pelletier et Daniel Colson). Fin 1997, un petit groupe de militants de formation anarchiste, socialiste ou écologiste sortent des Verts (à cause de leur participation au gouvernement Jospin) et crée SELS (Sensibilité Ecologiste Libertaire et radicalement Sociale-démocrate). J’en étais. Nous faisons alors le pari que quelque chose de rénové, plus en phase avec les enjeux du 21° siècle approchant, pourrait naître à partir de la LCR, en la dépassant. C’est notre cohabitation antérieure avec des militants de la LCR au sein des mouvements sociaux, comme l’importance des ressources intellectuelles dans cette organisation qui ont nourri notamment ce pari. La LCR a alors accepté une expérimentation : des militants SELS non-membres de la LCR, participeraient à titre d’"observateurs" aux différences instances de ce parti, jusqu’à son Bureau Politique. Contrairement à nombre de discours qui nous ont été tenus alors à l’extérieur de la LCR ("vous allez voir ce que vous allez voir", "ça va être terrible", etc. etc.), l’expérience ayant été "globalement positive" pour la majorité des animateurs de SELS, nous avons adhéré à la LCR courant 1999. Il faut préciser qu’une partie des militants SELS de l’époque a préféré rester en dehors de la LCR, dans l’attente de signes supplémentaires d’ouverture, dont un changement de nom (c’est pourquoi nous avons maintenu une petite lettre d’informations intellectuelles et politiques irrégulières, via internet et en-dehors de la LCR, "Infos SELS"). Voilà, pragmatiquement, mon expérience avec la LCR, par-delà les préjugés les plus installés. Si en 1976 quand j’ai rejoint le Mouvement de la Jeunesse Socialiste dans mon lycée, puis le PS après les municipales de 1977, je pensais que c’était là ma famille politique de manière durable, aujourd’hui j’ai un rapport plus expérimental à la politique, tentant d’éviter les stéréotypes et les grandes envolées idéologiques. 2) Picquet : martyr de l’ouverture ou porte-parole d’un certaine inertie "trotskyste" ? Parmi les diverses habitudes véhiculées au sein des elles-mêmes diverses traditions "trotskystes", il y a l’hypothèse (parfois le dogme) que la nouvelle organisation révolutionnaire viendra principalement de détachements de secteurs des deux grands partis du mouvement ouvrier, PC et PS. Cela a plutôt bien été adapté avec les premières formes de tentatives de regroupement de "la gauche de la gauche", une fois acté l’enlisement social-libéral du PS. Je pense en particulier à la Convention pour une Alternative Progressiste, qui a regroupé en 1994, autour de l’ancien ministre communiste Charles Fiterman, des anciens communistes, des socialistes, des membres du MDC de Jean-Pierre Chevènement, des militants de la LCR, des Verts, etc. Or, cette stratégie organisationnelle (de convergence de groupes déjà organisés de militants) a échoué à stabiliser quelque chose à gauche de la gauche depuis presque 15 ans. A la suite des dernières Présidentielles, la direction de la LCR en a tiré des conséquences, tenant aussi compte des caractéristiques individualistes des sociétés contemporaines, en lançant son initiative du nouveau parti anticapitaliste s’adressant pas d’abord à des organisations (ou des bouts d’organisations) mais à une diversités d’individus. La dynamique incertaine de cette initiative originale devant conduire au processus constituant d’une nouvelle organisation non structurée autour du "trotskysme" (les deux seuls axes communs étant "anticapitalisme" et "indépendance à l’égard du PS") et à l’autodissolution de la LCR (voir le dialogue d’avril 2008 entre Raoul Marc Jennar et Daniel Bensaïd sur http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article9944). En lançant cette initiative, la direction de la LCR s’est donc détachée de certaines de ses habitudes "trotskystes". En tant que "social-démocrate libertaire" (et par ailleurs sociologue de l’individualisme contemporain), je ne peux que m’en réjouir. Par contre, Christian Picquet semble demeuré attaché à l’ancienne vision "trotskyste" : un montage entre des forces déjà organisées, et mène alors campagne à l’intérieur et (beaucoup) à l’extérieur de la LCR contre l’initiative du nouveau parti anticapitaliste. La direction de la LCR a décidé que, hostile à l’orientation "nouveau parti anticapitaliste", Christian Picquet ne pouvait plus demeurer, en tant que permanent, un représentant de la LCR. Par contre, elle a décidé en même temps qu’une série de moyens seraient attribués à la minorité de la LCR, animée notamment par Christian Picquet, pour s’exprimer à l’intérieur et à l’extérieur de la LCR (mais en tant que "minorité de la LCR") : notamment une tribune régulière dans son hebdomadaire Rouge, une somme annuelle de 12000 euros et un poste national de demi-permanent, 4,5 permanents étant attribués à l'exécutif national majoritaire de la LCR (voir sur ce point le communiqué de la LCR sur "l’affaire Picquet" : http://www.lcr-rouge.org/spip.php?article1362). Il me semble que si la critique, voire la polémique, sont tout à fait légitimes en la matière, il faudrait peut-être éviter les excès de diabolisation, et revenir à de plus justes proportions. Pour ma part, je ne suis d’ailleurs pas un défenseur inconditionnel de la LCR, et j’ai déjà exprimé à plusieurs reprises, à l’intérieur et à l’extérieur, des critiques vis-à-vis de sa culture politique (voir notamment "La LCR a-t-elle perdu la boussole ? Conservatisme trotskyste et imaginaire machiste dans le renouveau du débat stratégique au sein des gauches radicales", Critique communiste, n°183, mai 2007, mis en ligne sur http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article5525) Ma conclusion m’amène vers la philosophie politique amorcée par Maurice Merleau-Ponty. Pour le philosophe, la politique était au mieux un pari raisonné basé sur des connaissances partielles et des évaluations probabilistes de la situation dans le cadre d’une histoire humaine marquée par la contingence et l’incertitude relative. C’est pourquoi des personnes proches par les valeurs comme par les visées politiques pouvaient être amenés à faire des paris différents, voire parfois contradictoires. Or, on n’a pas du tout besoin de nommer "traîtres", "vendus", "manipulateurs" ou "bureaucrates" – comme s’est répandue une forte tendance dans les gauches radicales – ceux qui font des paris différents du sien. Merleau-Ponty écrit ainsi dans Humanisme et terreur (1947) : "Puisque nous n’avons, quant à l’avenir, pas d’autre critérium que la probabilité, la différence du plus ou moins probable suffit pour fonder la décision politique, mais non pas pour mettre d’un côté tout l’honneur, de l’autre tout le déshonneur". Bonne continuation pour vos tâtonnements pratiques et intellectuels vers une nouvelle gauche libertaire et pragmatique.