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Bolivie. Après la révolution, on fait quoi ?

 

Ce texte a été écrit depuis la Bolivie il y a déjà un an pour les amis du 69.3 à Rennes, il peut permettre aux lecteurs de remettre en contexte l'urgence de la résistance aux actes racistes perpétrés dans ce pays

(cf mon billet:

Racisme et violation des Droits de l’Homme à Sucre, en Bolivie).

 

Nom de code : Bolivie. Situation : centre de l’Amérique latine. Economie : une des plus faibles du monde. Politique : Démocratie représentative. Président : Evo Morales, du MAS (Movimiento Al Socialismo). Projet : décolonisation de l’Etat, post-néolibéralisme, Assemblée Constituante.

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C’est dans ce pays que je me (re)trouve pour quelques mois de recherche sur la fête comme expérimentation du collectif (cf.: Gwénaël Glâtre, Orqopiña, Fête et Archéologie de l'Imaginaire en Bolivie, Mémoire de Master II Histoire, Université Rennes II Haute-Bretagne, 2007). Je parlerai à la première personne pour rester sur le ton du témoignage et apporter quelque chose de vivant (enfin, çà dépend de moi…). 2000, Cochabamba d’où j’écris, centre de la Bolivie et de l’Amérique latine, la population impose la première grande bataille contre l’Empire et l’idéologie néolibérale, on parlera de la Guerre de l’Eau. En 2003, c’est au tour de La Paz, la capitale, d’exploser. En 2005, Morales est élu et déclenche une onde sismique dans toute l’Amérique latine, c’est le réveil indien. Après 500 ans d’hégémonie du nord sur le sud, du blanc sur l’indien, de la pensée occidentale sur la « cosmovision » andine, l’élection à plus de 53 pour cent pour le MAS est considérée comme une émancipation historique.

 

Nous en sommes là, la Bolivie construit du nouveau et le monde pose son regard curieux sur cette bête étrange. Elle effraie à Washington qui pensait avoir déjà « coca-colaisé » l’humanité et elle nourrit le rêve « d’un autre monde possible » pour la gauche du Premier Monde, comme on dit ici.

 

La question se pose alors maintenant : que fait-on après la révolution ? La dictature du prolétariat, comme nos ancêtres les marxistes ? La réponse est moins simple et la Bolivie fait face à la complexité du devenir. Que fait-on quand le roi est mort, toujours la même question. Je propose de réfléchir au problème qui se posera à nous Français dans un avenir plus ou moins proche, après la mort de nos démons : après un pape qui est né dans les jupes d’Hitler et un président qui a retrouvé les gènes de Pétain.

 

Que fait-on après la révolution en Bolivie ? On lance d’abord une Assemblée Constituante. L’idée est de construire des institutions qui permettent la cohabitation collective sur un même espace donné en mettant à bas une domination séculaire. Çà s’appelle la décolonisation de l’Etat. Jusqu’à Morales, on peut en effet clairement considérer que la représentation collective a toujours été réduite à une minorité du corps social. L’image officielle restait celle du créole républicain quand 65 pour cent de la population se reconnaissait indigène en tant qu’une langue autre que l’espagnol était parlée à la maison. Le dernier président, Goni, parlait avec l’accent du gringo insupportable ; il a finalement retrouvé son chez lui en Floride, protégé par l’immunité d’un pays qui ne connaît que la loi divine, c’est-à-dire la sienne, pendant que le fantoche Goni était accusé ici de « crime contre l’humanité » après des dizaines de morts à La Paz en 2003.

 

Donc après la révolution, tout d’abord on se réapproprie ce qu’il y a sous nos pieds, la terre. Les mythomanes parleront de Pachamama, parce qu’ils ne voient pas plus loin que le bout de leurs ongles. Mais la Pachamama est beaucoup plus. Les Boliviens fêtent leur terre, leur espace, leur monde, la vie. Et donc chassent quoi ? Pas l’Autre, pas l’ennemi. La domination, l’insignifiance ! Le néolibéralisme, comme on le nomme en termes savants, n’est rien d’autre que cela, l’interdiction de la terre, l’interdiction de se reconnaître comme peuple, comme ensemble de personnes qui partagent une même vie et qui s’échangent et se confrontent par la parole.

 

C’est le défi que lance la Bolivie au monde, de reconnaître la réalité de l’être-là, de l’existence inaliénable contre des lois métaphysiques ou capitalistiques, selon les auteurs. La langue occidentale a oublié jusqu’à son auteur, le corps. Tout sortirait de la cuisse de Jupiter, la Loi, la Femme, le Monde. Jusqu’à la psychanalyse est persuadée qu’il n’y a que Langage. Non, il y a corps, corps de la domination, de la souffrance, de l’expérience, de l’absence.

 

Et la Bolivie doit comprendre ces corps, les prendre en son sein, corps multiples, grotesques, étrangers. La Bolivie est un laboratoire en tant qu’elle n’existe pas, contours obscurs sur une mappemonde à Madrid ou dans les mains de son fondateur, Simon Bolivar. La Bolivie, ce sont des montagnes, des vallées, des déserts, des forêts, des statues et des secrets. L’après révolution doit comprendre l’inconnu.

 

Alors on cherche, on essaie de comprendre; les flèches vont dans tous les sens, la pensée en avant (comme dirait Rimbaud du poète) lit Bourdieu, Foucault, Deleuze, Marx, Chomsky. Le vice-président est un éminent sociologue qui cherche à comprendre la domination entre celle symbolique de Bourdieu et matérialiste de Marx. Il projette la pensée critique dans l’espace étatique, étrange alchimie. On cherche l’oublié, le disparu, l’ailleurs, le nous-même, on va jusque dans les entrailles de l’Amazonie pour recueillir une culture en extinction comme on fait pour les plantes. Tous ces chantiers sont à l’œuvre ici : la Bolivie bouillonne de recherches parce qu’elle sait qu’elle ne se connaît pas, elle est un puits de mystères.

 

Soulever une trappe, c’est soulever un monde, une histoire particulière, une autre manière de voir, d’objectiver le monde. La Paz est à la pointe et a lancé le flambeau de la lutte contre le Dieu invisible et ce sont tous les autres coffres qui sont comme des boites de Pandore. Chaque ville, chaque terre, chaque corps parle avec sa langue et on arrive à une complexité géniale. Le problème est que cette situation d’ouverture du corps sur lui-même est violente, fatigante, l’avenir est un devenir, un énorme gouffre. On parle d’au moins 1 million de Boliviens qui ont choisi l’exil ces dernières années, soit pour fuir la misère, soit pour fuir la révolution. Deux alternatives d’un même processus, la fuite contre la responsabilité. Responsabilité du bourgeois face à ses privilèges, responsabilité du pauvre face à d’autres futurs à construire.

 

Mais ceux qui restent savent qu’ils affrontent les violences et les joies de l’Histoire. Les violences parce que toutes les haines, les rancoeurs, les non-dits se dévoilent. Ici à Cochabamba, trois morts ont été le résultat d’une vraie guerre civile entre cocaleros et petits bourgeois des villes: cette date macabre reste dans les consciences comme le 11 de Enero. Aux mots de « A mort el indio », le jeune métis urbain tapait à la bâte de base-ball contre son frère des champs. Deux mondes s’affrontent, le monde du statu quo et de la domination contre le monde de la révolte et de l’inconnu. A Santa Cruz, à l’est, ville de pétro-dollars, de jésuites et de jolies filles au teint mâte, on rêve de sédition et le grand-frère américain est là pour soutenir, au cas où. A Sucre, au sud, on rêve de reconstruire la grande République perdue. A Potosi, la ville des mines, « on ne rêve pas, on prie », comme disait Brel. Pendant que le Chapare au nord tente de s’y retrouver entre la coca consommée à Miami et les nouveaux anges gardiens, évangélistes ou CIA.

 

C’est tout çà, la Nouvelle Bolivie, l’après-révolution, le monde à ciel ouvert. Les lendemains de révolution ne sont pas des paradis enchantés, ni des systèmes parfaits, ce sont des bricolages, des confrontations, des découvertes. La Bolivie fait son chemin entre post-modernité et tradition, tout se superpose, cohabite. Des milliers d’années d’histoire sans écriture, cinq cents ans de mémoire interdite, deux décennies de confrontation à l’Empire globalisé (le FMI gère l’économie à partir de 1985, créant ce que beaucoup appellent un génocide !).

 

A partir du 6 août prochain (N.B.: la nouvelle Constitution reste en suspend jusqu'à aujourd'hui et les régions riches de l'est sont en cours "d'autonomisation"), le peuple pourra choisir « oui » ou « non » à une Nouvelle Constitution, un texte qui dépasse tout ce qui a été fait jusqu’à aujourd’hui, un Etat qui fonctionnerait entre pensée occidentale et pensée indigène. Un Etat démocratique, multi-culturel, pluri-ethnique, post-colonial, post-néolibéral… Un Etat que je voudrais appeler Etant, des institutions plastiques qui pourraient s’adapter à la recomposition du Peuple. Un Etat que n’aurait pas imaginé Rousseau. Un Etat que je décris comme pouvant se construire depuis la fête, la fête étant la première assemblée populaire. En effet, toutes les représentations collectives sont objectivées dans la fête, la Bolivie se vit (peut-être le pays où il y a le plus de saints à fêter au kilomètre carré), se pense et se re-connaît (renaît collectivement) dans cet espace entre passé, présent, futur. La Bolivie s’invente elle-même dans la fête.


L’après-révolution, c’est donc la fête. Ou sinon, ce sera la guerre civile…


A vous la France ?

 


Texte original publié sur le 69.3, Journal-Mouvement de Rennes



Gwénael Glatre

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Une perspective libertaire et pragmatique pour les gauches radicales constituerait à se poser la question d'un paradoxe : celui d'un "Etat libertaire" ou, mieux, d'institutions publiques différentes, qui inventeraient des dispositifs de mise à distance de la verticalité, de la hiérarchie et de la bureaucratie, sans pouvoir pour autant éviter des formes de représentation. Donc non pas une "harmonie" (comme dans un vocabulaire religieux) ou un "dépassement" et une "synthèse" (dans un vocabulaire dérivé de Hegel), mais une tension. Proudhon parlait d'"équilibration des contraires" (contre "la synthèse" d'inspiration hegelienne), et sa pensée politique de "la fédération" visait une telle "équilibration des contraires". Ce que vous dites, dans le cas de l'expérience bolivienne, d'"Un Etat démocratique, multi-culturel, pluri-ethnique, post-colonial, post-néolibéral… Un Etat que je voudrais appeler Etant, des institutions plastiques qui pourraient s’adapter à la recomposition du Peuple", me semble explorer des directions convergentes.

Merci beaucoup, je vois que vous êtes attentif à mon écriture est çà fait toujours plaisir. En effet, harmonie au sens spinoziste ou synthèse hégélienne tombent toujours dans ce travers qui est le paradoxe même de Rousseau, imaginer une représentation parfaite, "naturelle", de la masse. Quel danger dans cette obligation qu'a le Peuple à se délester de sa souveraineté pour la confier à des institutions qui seraient son émanation pure. Je pense comme vous qu'il faut penser cet "Etant", le mot Etat m'a toujours effrayé en tant qu'il serait fixe, hors société, ce Léviathan suprême. Il faudrait enfin affirmer à gauche: "l'Etat, c'est nous et ce que nous en faisons". Si nous voulons articuler institutionnalisation nécessaire et dynamiques contradictoires ou divergentes, il faut penser à une "flexibilité" (ironique, parce que ce n'est pas mon vocabulaire normalement) de la représentation. Que le perpétuel conflit est salutaire entre les différents acteurs sociaux, surtout quand se fixent entre eux des hiérarchies, des compétences, des fonctions, des pouvoirs qui sont toujours antinomiques avec la "démo-cratie" en tant que telle. En Bolivie, cette articulation est une obligation, on ne peut pas penser un Etat "un et indivisible", en tout cas pas dans les faits, si ce n'est sous forme dictatoriale comme nous l'avons connu précédemment. La pensée politique en Bolivie doit être géographico-historique, elle allie perpétuellement espace et temps, l'un alimentant l'autre ou le reformulant, c'est là la complexité de pays qui ont un Etat exogène. Le défi des nouvelles dynamiques en cours, "post-coloniales", c'est de penser un Etat qui soit "adopté" depuis la Bolivie, par les Boliviens, en intégrant l'héritage de l'Etat de droit occidental et les fonctionnements horizontaux du tissu social. C'est passionnant et à la fois très compliqué comme on le voit aujourd'hui où cette mue démocratisante fait face aux réactions égoïstes et largement racistes d'une partie de la population qui voudrait renier sa situation et ses origines: reste cette tendance de l'homme (naturelle?) à fuir le bateau ou faire les premiers trous quand la tempête est trop forte. Nous pouvons être le plus généreux possible dans nos perspectives, il semblerait que la dialectique progrès-réaction soit universelle, chez nos généraux en 61, chez les créoles mondialisés en Bolivie en 2008.

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