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Racisme et violation des Droits de l’Homme à Sucre, en Bolivie
Ayant moi-même travaillé sur l’histoire bolivienne, je transmets une alerte urgente venant d’éminents chercheurs bolivianistes en raison de violences très dures survenues la semaine dernière à l'égard des populations indigènes de ce pays.
Anthropologues travaillant en Bolivie, nous dénonçons d’inacceptables événements racistes intervenus à Sucre le samedi 24 mai 2008. Nous prions toutes personnes, associations et groupes divers de prendre connaissance du bref texte ci-joint, de le faire circuler, et d’envoyer une lettre ou un fax de protestation à la mairie de Sucre. Un modèle est ici proposé.
Il importe hautement de faire comprendre aux autorités concernées et au prétendu "Comité civique" qui parraine les actes racistes que l’opinion internationale est vigilante et qu’elle réagira fermement face à la recrudescence du racisme à l’encontre des populations indiennes de Bolivie.
Nous vous prions encore de nous faire parvenir un mail nous informant de vos actions et démarches afin d’en saisir l’ampleur. Nous veillerons à ce que cette information soit transmise aux organisations indiennes.
Merci.
Racisme et violation des Droits de l’Homme à Sucre, en Bolivie
Selon l’usage en Bolivie, samedi 24 mai, la ville de Sucre s’apprêtait à commémorer le premier soulèvement contre l’Espagne coloniale – festivité civique à laquelle participe l’ensemble de la population. Ce qui aurait dû être une fête réunissant les citoyens afin de célébrer les luttes pour l’Indépendance s’est transformé en une journée de furie raciste. La violence qui s’est déchaînée à Sucre contre les paysans indiens n’a nullement ravivé la mémoire des batailles héroïques : ce sont plutôt les heures les plus sombres de l’époque coloniale qui ont paru d’actualité.
Les faits
Pour la célébration du « Cri libérateur », le Président de la République de Bolivie, Evo Morales, devait venir à Sucre remettre aux délégations paysannes, réunies dans le stade Patria, des fonds destinés à financer des projets de développement ainsi que l’achat d’ambulances. La nuit précédente, des groupes organisés, notamment étudiants, armés de pétards et de dynamite, occupèrent le quartier du stade, décidés à empêcher l’événement. A l’origine de cette initiative se trouve le soi-disant « Comité Interinstitutionnel » qui prétend tracer l’avenir politique de la cité – sans jouir de la moindre représentativité populaire ni de la moindre autorité départementale. Ce Comité est animé par le Recteur de l’Université San Francisco Javier de Chuquisaca, par diverses personnalités universitaires ou de la mairie, par un groupement dénommé « Comité Civico », et par la fédération patronale du département. Tout cela en étroite collaboration avec les leaders de l’opposition du Département de Santa Cruz.
En raison du climat de violence instauré depuis la veille, le rendez-vous prévu avec Evo Morales est annulé.
Quand se présentent les paysans venus des campagnes alentour, accompagnés de leurs représentants traditionnels – tel le maire de Mojocoya –, ces membres des communautés indiennes, hommes, femmes et enfants, sont attendus aux entrées de la ville et s’y trouvent bloqués. On leur jette des pierres, on les frappe, et même les femmes et les enfants qui gisent à terre sont roués de coups de pied. Autour de Sucre, et dans divers quartiers, des événements d’une extrême violence se produisent : des indigènes sont insultés, poursuivis, volés et contraints de se réfugier dans des maisons qui sont ensuite saccagées. Cinquante cinq paysans sont pris en otage et obligés à se mettre torse nu et à marcher mains attachées. Parvenus sur la place principale de Sucre, on les humilie sans que le public proteste, on leur ordonne de faire le tour de la place. Devant le siège des autorités (la Casa de la Libertad), on les force à se mettre à genoux, à embrasser le sol tandis que sont brûlés leurs drapeaux, leurs insignes et leurs vêtements traditionnels. Des groupes de jeunes isolés prennent en otages d’autres paysans, les enferment, les maltraitent, les frappent en leur imposant d’absorber des excréments de poulets. On dénombre plus de cinquante blessés ; la presque totalité sont des paysans indigènes dont plusieurs sont dans un état grave. Des médecins de l’hôpital Santa Barbara et de l’hôpital universitaire ont refusé de prodiguer des soins à certains d’entre eux. Ces événements inacceptables, reconstitués à partir de nombreux témoignages de paysans, de témoins oculaires et d’articles de la presse locale (El Correo del Sur du 25 mai 2008), pourraient être interprétés comme la conséquence du climat d’affrontement politique que connaît actuellement la Bolivie. En fait, ils trouvent leurs origines dans le resurgissement d’un profond racisme anti-indigène comme le montrent des appels « à tuer les Indiens », « à empêcher qu’ils entrent dans la ville », « à les traiter comme des animaux ». Ces incitations visent à persécuter, dévaloriser et exclure des citoyens boliviens, non seulement à cause de leur extrême pauvreté, mais aussi de leurs origines ethniques.
Refuser l’inacceptable
Nous appelons donc l’opinion internationale à la plus grande vigilance. Et à empêcher que le climat politique ne débouche sur un racisme institutionnalisé, largement accepté par l’opinion publique bolivienne, dans les rues de Sucre et ailleurs.
Nous demandons instamment aux autorités de Sucre de ne pas considérer les paysans indiens comme des citoyens de seconde catégorie : ils ont le droit d’exprimer leurs opinions politiques dans tout espace public, et d’appuyer, s’ils le souhaitent, un Président de la République démocratiquement élu. Le rôle des autorités est précisément de faire respecter ce droit inaliénable.
Rosalia Martinez, ethnomusicologue, Université Paris 8, CNRS, France
Tristan Platt, anthropologue et historien, Professeur à l’Université St Andrews, Écosse
Gilles Rivière, anthropologue, CERMA-EHESS, Paris spécialistes des cultures andines et de la Bolivie


Tous les commentaires
Tres bon resume des violences et humiliations faites aux indegenes qui s etaient deplaces a Sucre. C est une horreur. J envoie votre texte a mes amis. Je vais faire parvenir ma lettre debut de semaine prochaine. Continuez a nous informer, cest indispensable . Il faut connaitre la realite pour pouvoir l affronter. Tres cordialement Marie Paule.
Merci Marie Paule pour votre sympathie et votre soutien à la Bolivie. La situation est en effet très précaire, les régions de l'est, riches et très racistes par rapport aux populations de l'Altiplano, ces "indios", sont en train de se séparer petit à petit de l'Etat bolivien. Il n'y a pas de solution pure et simple, la Bolivie reste un pays en construction, avec des processus d'ethnogenèse, comme disent les athropologues, fabuleux mais aussi des ombres très complexes au tableau. Ce petit pays est au milieu des grandes tensions qui parcourent notre monde contemporain, en amérique latine mais aussi au coeur de la mondialisation, dans le rapport néocolonial avec l'Europe, ce que montre le discours de Morales... Plein de choses se font mais c'est à ma connaissance l'un des pays les plus fabuleux du monde et une population qui a majoritairement le coeur pour cerveau... Bien à vous, Gwénael
bonsoir Gwenael, J'ai envoye ma lettre comme je l avais dit. Je ne sais si d autres personnes ont fait de meme. Bien sur, pas de reponse et la-bas, ca n a pas l air de se calmer. tres cordialement, Marie Paule.
Bonjour Marie-Paule, je vois à quelle heure vous m'écrivez et devine que votre objet n'est pas seulement cette lettre envoyée à Sucre.
D'abord, une lettre envoyée de France gagne un poids incroyable en arrivant en Bolivie, il faut en avoir conscience et c'est sans doute le propos des anthropologues que je relayais sur mon blog.
Deuxièmement, vus les chiffres provisoires de la reconduction de Morales dans son mandat présidentiel, la droite a perdu majoritairement contre la volonté populaire.
Troisièmement, je me réjouis que le préfet de Cochabamba soit enfin écarté d'une ville qui est la mienne et qui mérite mieux qu'un vieux militaire à la culture fasciste-dictatoriale.
Quatrièmement, nous rentrons dans la réalité de la complexité bolivienne dont nous ne pourrons plus sortir, je le pense, avec le plébiscite en faveur des plus éminents représentants du régionalisme "camba", surtout à Santa Cruz.
Cinquièmement, je cherche à produire un texte d'analyse et de compréhension de ce que j'avais appelé il y a plus d'un an "la nouvelle bolivie". J'ai pour cela ouvert une édition restée vierge jusqu'à ce jour: "Pérégrinations depuis les Nouveaux Mondes". Je ne veux pas obéir à l'actualité immédiate qui ne montre que la tête de l'iceberg, n'en déplaise à mon grand ami Hervé Do Alto qui donne une position par delà ses fonctions de sociologue politiste dans un article du Monde qui voudrait clore le débat une fois pour toutes.
La Bolivie, je l'ai dit ici et ailleurs, est à la pointe des résistances créatrices et de nouveaux processus démocratiques qui sachent allier ce que je voudrais appeler des logiques horizontales et des obligations verticales.
Un certain Paulo Paranagua du Monde ferait bien de nous dire depuis où il écrit, depuis quel hôtel international du sud de La Paz ou de la périphérie de Santa Cruz, quels sont ses amis politiques, ses lectures enthousiasmantes, sa prétention à nous expliquer un pays qui ne se limite pas aux schémas extrême-gauche/MAS/droite ou Etat/régionalisme, etc...
Tout se superpose en Bolivie comme un mille feuilles, mais restent des réalités: la violence de la rue et la violence de l'invisible, la domination des élites intérieures et de flux internationaux que la Maison Le Monde ne connaît que trop bien depuis le Boulevard Blanqui.
Il faut rappeler les rapports de force objectifs et subjectifs pour critiquer l'évidence des journalistes, mais pour cela il faut du temps, si vous voulez bien m'en concéder quelque peu. Bien à vous, Gwénael
Très chers gwen je fais suivre ton courrier à mes contacts . J'envoie également la lettre sus mentionnée,aux autorités de Sucre. Je te remercie de nous tenir au courant, tout celà est inadmissible. Amicalement
Bonjour Gwénaël, J'envoie la lettre et l'article à mon fils qui est en Argentine pour 5 semaines : justement hier soir, il m' a longuement raconté par mail le racisme historique que subissent les paysans indigènes, et que des amis argentins rencontrés au hasard étudiant sciences po et anthroplogue lui ont décrit. Merci pour cet article.
le racisme, le machisme et les luttes inter-indiens sont aussi une réalité en Bolivie qu’il ne faut gommer. Les contradictions au sein du [des] peuple[s] ( inter-indiens, créoles et indiens) sont parfois plus virulentes que les antagonismes de classes dans cette région. …Une bonne nouvelle : Evo Morales a été confirmé président de Bolivie.
Je suis d'accord mon cher Ivan et je ne crois pas que les anthropologues à l'origine de cet article réduisent la réalité à une lutte de classes, où l'auriez-vous vu? L'affrontement se fait entre "mestizos" y "cholos", selon les termes employés par les acteurs eux-mêmes, des distinctions clairement identifiables dans le paysage urbain même, mais la complexité de ces termes est bien plus profonde. Il y a l'opposition créoles/ indigènes léguées par le colonialisme, rural/urbain selon ce même héritage, blanc/indien, espanol/quechua concernant Sucre, riches/pauvres, catholiques/animistes, éduqués/déscolarisés, économie locale/économie mondialisée... Ou cherchiez-vous la petite bête mon cher Ivan? Cher amateur de la contradiction, vous avez raison... Amicalement, Gwénael