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La Grèce, nouveau berceau de la démocratie européenne ?
Pour l'élu chargé de la démocratie locale et le militant associatif que je suis depuis toujours, les soubresauts de la crise grecque acquièrent une résonance particulière. Quand on œuvre sans relâche à la mise en œuvre effective des outils de démocratie directe tels que le référendum, voir que la simple annonce d'une consultation populaire en Grèce soulève des vents aussi violents ne peut qu'interpeller.
Tous, depuis le Président français jusqu'aux grands argentiers, en passant par les d'ordinaire discrets fonctionnaires européens, n'ont eu de mots assez durs contre ce qui leur paraissait lâcheté et coup bas. Même une partie de la presse de Gauche a participé au concert de récriminations. Et le monde entier de pousser un « ouf » de soulagement quand le coupable désigné s'est enfin rétracté. Comme si l'univers était sauvé dès lors que le peuple grec était privé de parole.
Face à des sujets aussi hautement polémiques que l'euro et la finance internationale, le plus grand danger est d'avancer une opinion hâtive, fondée sur des présupposés généraux. Ce serait manquer ce que l'exemple grec peut nous enseigner pour la pratique de la démocratie participative.
A l'issue de tant de sommets européens successifs et d'un nombre que je n'ose imaginer d'heures de travail de légions d'experts les plus divers, un mécanisme d'une sophistication inouïe avait été mis en place. Il avait même fini par être tant bien que mal accepté par les marchés : d'ordinaire sceptiques, ils avaient compris que jamais de tels efforts n'avaient été réalisés pour sauver un Etat. Et voici qu'un risque imprévu surgissait soudain, pouvant mettre à terre tout l'édifice : l'avis des citoyens. La réaction des responsables du plan de sauvetage est humaine voire parfaitement compréhensible. Leur travail allait peut-être devenir inutile. Tout allait être gâché. Et comment envisager un avenir, que ce soit pour la Grèce ou pour tout autre pays, indépendamment de leurs savants pronostics ?
Car là précisément pourrait bien être la finalité ultime de toute démocratie : déterminer une finalité à l'action publique et à la vie en société. Il serait simpliste de mettre en cause la compétence des spécialistes, leur aptitude à élaborer des projets particulièrement complexes. De les balayer d'une main en les qualifiant par exemple d'inféodés aux puissances démoniaques de l'argent. Bien au contraire. Les experts du Plan à la française d'antan, les économistes européens ou des organismes internationaux, ou même les bureaucrates des organes économiques centraux des anciennes économies planifiées n'ont pas à être blâmés en tant que tels. Ce n'est que lorsque la finalité de leur œuvre n'est plus en phase avec le cours de l'histoire qu'ils deviennent vains. Elle est non la cause, mais l'une des victimes du manque de démocratie.
A cette lumière, le projet avorté de référendum grec avait deux défauts majeurs. D'une part, il venait bien trop tard. Ceux-là mêmes qui l'ont vécu aujourd'hui comme un coup de poignard dans le dos l'auraient accueilli il y a deux ans, alors que la finalité de leur travail à venir restait ouverte. D'autre part, le référendum, quoique fort nécessaire, est probablement un outil trop frustre, trop ancien peut-être, pour traiter de ces sujets complexes. Depuis le 19ème siècle, la démocratie participative et locale a mis en œuvre maints autres moyens pour faire de la politique une affaire des citoyens. Il est vraisemblable qu'il n'eût pas permis au peuple grec de faire entendre leur voix, mais leur aurait plutôt assigné la culpabilité de tous les errements économiques et financiers potentiels, un peu à la manière des élections comme les percevait Lénine, en tant que moyen de culpabilisation du peuple.
Paradoxalement, c'est peut-être pour l'Europe hors Grèce que la leçon démocratique grecque est la plus rude - ou du moins devrait l'être. L'âpreté des efforts des dirigeants européens montre que, loin du simple cas grec, c'était leur propre statut qu'ils s'efforçaient de sauver. Le péril tant de fois brandi de la réaction des marchés à une faillite grecque est en vérité bien illusoire, puisque pour les marchés et les agences de notation la Grèce est en faillite depuis fort longtemps déjà, ayant tout au plus suscité quelques baisses ponctuelles oubliées au bout de quelques séances de Bourse. L'Argentine, pourtant bien plus grande que la Grèce, était en zone dollar avant sa faillite, et cette dernière n'eut guère en tant que telle d'impact majeur et durable sur l'Amérique. Non, ce sont bien les contradictions et l'absence de cap de l'Europe hors Grèce que les marchés risquent de sanctionner. Comment n'en serait-il pas autrement face à ce spectacle si long et si pénible de tant de dirigeants européens ballottés par les flots d'une houle que, pareils à l'homme qui se noie et perd conscience, ils créent eux-mêmes ?
Certes, au vu de la situation actuelle, bien malin celui qui donnera une solution miracle. C'est pendant tout le processus que l'implication des citoyens, notamment en fixant un cap clair, était la plus nécessaire. On dit parfois, avec raison, que les citoyens n'ont pas à endosser la responsabilité de décisions prises en leur absence. On devrait ajouter que, indépendamment de la teneur même des décisions, ils n'ont pas à subir les effets pervers que leur mise à l'écart en tant que telle engendre nécessairement. Le référendum envisagé pour la Grèce, amélioré par l'adoption de meilleurs outils démocratiques que cette simple procédure de choix binaire héritée des temps anciens, devrait être non pas écarté, mais systématisé dans l'espace et le temps à toute l'Europe. Ce n'est qu'ainsi, en faisant établir l'agenda politique par les citoyens, en les impliquant jusque dans la formulation des solutions, et non par un savant Fonds que l'Europe se sauvera. Et, à l'échelle de notre pays, ce n'est que par l'application nationale des formes nouvelles de démocratie déjà expérimentées à l'échelle locale, que 2012 pourra prendre le goût du rêve.


Tous les commentaires
Sur des sujets hautement techniques comme l'économie ou le nucléaire, la santé, la recherche, je pense que le recours au référendum doit être à écarter ou d'usage restreint et refléchit. C'est sûrement à cette opinion qu'à du se rallier finalement G.Papandreou qui avait parlé avant de réfléchir.
Il y a des domaines où le Peuple n'est pas compétent et, le consulter, donnera à peu près la même légitimité que le jeu de dés.
Je retiens personnellement le raisonnement logique de Bertrand Russell (Essais Sceptiques 1928) pour la formation de mon opinion sur ces sujets:
[...] Il y a des sujets sur lesquels s'accordent ceux qui les ont étudiés: par exemple, les dates des écclipses. Il y en a d'autres sur lesquels les spécialistes ne sont pas d'accord. Même quand ils sont tous d'accord, ils peuvent bien se tromper. L'opinion d'Einstein sur l'importance de la déviation subie par la lumière sous l'influence de la gravitation aurait été rejetée par tous les spécialistes il y a 20 ans (NDLR en 1908) et pourtant, c'est elle qui s'est trouvée vraie. Néanmoins, l'opinion des spécialistes, quand elle est unanime, doit être considérée par les non-spécialistes comme plus probablement vraie que l'opinion opposée. Le scepticisme dont je suis partisan se ramène à ceci seulement:
1° que, lorsque les spécialistes sont d'accord, l'avis opposé ne peut être considéré comme certain;
2° que lorsqu'ils ne sont pas d'accord, aucun avis ne peut être considéré comme certain par le non spécialiste;
3° que lorsqu'ils estiment tous qu'il n'y a aucune raison suffisante pour un avis certain, l'homme ordinaire ferait bien de suspendre son jugement (NDLR c'est moi qui souligne)
Ces propositions peuvent sembler modérées; pourtant, si on les mettait en pratique, elles révolutionneraient complètement la vie humaine.[...]
1° que, lorsque les spécialistes sont d'accord, l'avis opposé ne peut être considéré comme certain;
Et pourtant, que ce soient Einstein, Galilée ou Corpernic, un seul peut avoir raison contre tous. Mais nous sommes dans le domaine de la science, presque exacte.
2° que lorsqu'ils ne sont pas d'accord, aucun avis ne peut être considéré comme certain par le non spécialiste;
3° que lorsqu'ils estiment tous qu'il n'y a aucune raison suffisante pour un avis certain, l'homme ordinaire ferait bien de suspendre son jugement (NDLR c'est moi qui souligne)
Je comprends mal les points 2° et 3° qui, pour moi, n'en font qu'un. Mais comme diasit l'autre "L'Homme est toujours court par quelque endroit !"
Quant au problème de l'exercice de la démocratie... Les peuples n'étant pas raisonnables, étant maintenus en état de dépendance intellectuelle par rapport à ces géniaux spécialistes qui nous gouvernent, ces phares de la pensée qui nous veulent tellement de bien, les peuples n'ont pas à être consultés, ils doivent obéir et se soumettre.
Ah ! Que revienne le doux temps où les rois de droit divin gouvernaient selon "leur bon plaisir", et où une aristocratie arrogante maintenait la populace à sa place ! Cela, c'est aller de l'avant !
D'ailleurs, qu'est-ce que les citoyens connaissent de l'économie, du droit constitutionnel, des rapports internationaux ? Hein ? Franchement. Soyons sérieux. Nous avons la chance immense d'avoir un Conducatore adoubé par l'Empereur états-unien qui se décarcasse comme un Ducros. Faisons lui confiance. AVEUGLEMENT.
N'est-il pas illuminé et béni par Dieu, IWH, Allah ? Un peu de religion ne fait jamais de mal pour soumettre les salauds de pauvres et la valetaille de ces cons de citoyens dont le préambule de la Constitution de la Ve ose prétendre que "la souveraineté nationale appartient au peuple français". Quelle hypocrise abominable !
"La souveraineté internationale appartient aux Saints Marchés".
Qu'on se le dise et que tout le monde vive à genoux.
(à lire au deuxième, voire au 3e niveau, bien entendu !)
@ SACOCHYME :
Excellent rappel. Cependant, lorsqu'il s'agit de l'économie et de la finance - sujets dont les retombées sur l'homme de la rue sont primordiales - les spécialistes doivent devenir pédagogues ; et s'ils ne le sont pas, passer par les politiques, les journalistes spécialisés, etc...
@ Amou Bouakkaz :
Vous faites bien de rappeler que le référendum par oui/non s'apparente à un plébiscite pratiqué par le pouvoir pour se maintenir - ou partir, à la Ponce Pilate. Ce fut le cas de De Gaulle en 1969 et celui (avorté) de Papandréou.
La vraie démocratie, c'est le débat des citoyens face à ceux qu'ils ont élus, sur la place publique, tel que pratiqué à Athènes en ses temps gloriex. Malheureusement, cela n'est plus pratiquement possible dans le cadre des nations ; d'où la nécessité d'une assemblée de députés élus, telle qu'illustrée par la Rome républicaine...
Deux mille ans après, cela reste valable, sauf que les puissances d'argent ont réussi à infiltrer tous les rouages de nos modernes démocraties ; pour les pliers à leurs désidérata... Ce qui a conduit à l'explosion financière que l'on constate - qui n'est pas la première, mais la plus profonde et globale.
Dans ce contexte, je ne vois pas ce que l'appel aux peuples apporterait ; ces derniers clameront : c'est pas nous, ce sont nos dirigeants qui se comportent en oligarques... même si la chose n'est pas tout à fait vraie : les élections, en Occident, sont démocratiques et les électeurs n'ont - après tout que ce qu'ils méritent - peut-on soutenir avec quelque raison.
Quoi qu'il en soit, une chose crève l'écran : la majorité de la population occidentale vit largement au-dessus de ses moyens ; aux USA comme en France ou en Grèce... d'où leurs endettements faramineux ! Et ce n'est pas l'abolition des paradis fiscaux, ni la suppression de la fraude qui suffiront à combler les déficits accumulés.
Tout ce que l'on peut espérer c'est que cette mégacrise socio-économique qui s'annonce dure et longue ne mène - tout comme celle de 1929 - à une troisième guerre mondiale.
Ces remarques pessimistes ne doivent cependant pas nous décourager. Au contraire : cette crise doit nous permettre de rétablir toute la pertinence de la primauté du pouvoir politique sur le pouvoir économique et financier sur l'ensemble de la planète... Chose qui implique absolument une Europe unie sur tous les plans.
Se reporter à arrêt sur Image qui a fort bien décrit ce qui s'est passé. Et si c'était la France qu'on mettait au pas de cette manière?
La faillite de la Grêce, c'est avant tout une faillite démocratique. Alors en faire le berceau de la démocratie en Europe...
Le problème n'est pas de faire ou non appel aux peuples : En démocratie , le peuple délègue son pouvoir à des représentants élus qui édictent des lois pour permettre le vivre ensemble . La suite logique de la situation actuelle et du dogme selon lequel les "sujets sérieux" ne peuvent ètre traité que par des spécialistes , conduiront inneluctablement à la disparition de la notion de représentativité et à terme de la politique qui est l'art de s'occuper des affaires de la cité . Les politiques ont malheureusement largement failli à leur mission et sans une réaction globale des peuples pour remettre les choses à l'endroit , nous nous préparons "au meilleur des mondes" et à l'avénement du pouvoir des "techniciens" : On finira par nous faire admettre que les élections sont inutiles ! Que c'est du temps et de l'argent perdu ....Quelle régression massive de l'humanité ! Quand au recour au hasard , il peut avoir autant de sens que de confier des décisions, aprés études "objectives" , à des spécialistes scientifiques malhonètes et manipulés par des intéréts privés .