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Turquie: La repression étudiante continue

Nous sommes seulement fin Mars et pourtant le soleil tape déjà fort ce matin à 10h sur la place Caglayan devant le palais de justice d’Istanbul. J’ai suivi depuis l’université de Galatasaray un groupe de 400 étudiants venus soutenir leur camarade Cihan Kırmızıgül emprisonné et en cours de jugement depuis désormais 2 ans. La 9eme session du procès qui se tient aujourd’hui doit décider d’une éventuelle libération. L’université s’est mobilisé massivement tant les motifs d’accusation qui le frappe sont caricaturaux.

Sur le chemin qui mène au palais de  justice, Aysun  une étudiante m’explique l’affaire : « Lors d’une manifestation pro kurdes quelqu’un à lancer un cocktail Molotov sur un supermarché. La manifestation a été dispersée et les coupables se sont enfuis mais une heure et demi plus tard au même endroit des policiers ont arrêté Cihan à un arrêt de bus. Mais Cihan n’a pas participer à la manifestation "m’explique-t-elle. Ils auraient pu l’arrêter lui comme n’importe qui d’autre ». En fait, c’est le poshi -sorte de keffieh synonyme d’appartenance à la communauté kurde-que portait Cihan qui a incité les policiers à l’arrêter. « En Turquie le simple fait de porter un Poshi suffit à vous faire incarcérer pour appartenance à une organisation terroriste » m’explique-t-elle avec un sourire amer. Devant le palais de justice les étudiants ont d’ailleurs massivement arboré le foulard blanc et noir. Lorsque Cihan arrive, escorté par les policiers ils scandent : « Nous portons tous des Poshi, arrêtez nous ».

Le procès qui s’ensuivit pendant 2 ans fut tragiquement caricatural. Pas d’empreinte ADN, pas de preuve, un témoin seulement qui reviendra d’ailleurs sur ses propos, après une confrontation visuelle avec Cihan. Face à cela, de nombreux témoignages confirment que Cihan n’était pas là au moment des faits. De plus il bénéficie du soutien de ses professeurs à Galatasaray, la meilleure université de droit du pays. Pourtant l’accusation persiste et signe. Lorsque le 1er témoin se rétractera, 2 policiers déclareront avoir suivi Cihan pendant une heure avant de l’arrêter, réitérant ainsi l’accusation.  Une version qui ne convaint guère les manifestants, pour qui les 2 policiers ont été mandatés par le pouvoir, afin que celui-ci puisse continuer la procédure. « Ils ne se sont signalés, qu’un an après le début du procès, personne ne peut vraiment croire qu’ils sont sincères»  s’étrangle Aysus.

Cihan encoure donc, 44 ans de prison pour activité terroriste et appartenance à une organisation terroriste.  Pour Malîn, un étudiant kurde « le gouvernement se fiche de savoir si Cihan est coupable ou non. En agissant ainsi il a envoyé un message très clair à la communauté kurde. Rester en dehors du mouvement .Nous pouvons nous en prendre à quiconque affirmera son identité kurde. De manière générale le gouvernement contrôle la justice et s’en prend à quiconque s’oppose à lui. C’est la raison pour laquelle, la cause de Cihan mobilise au-delà de la communauté ».

A chaque fois qu’un juge ou qu’un procureur rentre dans le tribunal les slogans fusent. «On ne sera pas libres tant que tous les étudiants ne seront pas libres ». Une étudiante aborde une pancarte : « on ne veut pas de ta « démocratie » AKP ».

Installés devant le palais de justice les étudiants attendront plus de 4h le verdict final. Pour combler l’attente, certains entament le Halay, une danse traditionnelle. Un autre groupe joue une pièce de théâtre. Cette dernière met en scène des étudiants interrogés par un policier. Celui-ci tire au hasard des motifs d’accusation dans une boite en carton et entame un interrogatoire musclé avec l’étudiant, lui aussi tiré au hasard, et qui évidemment ne comprend pas, ce qu’on lui reproche. C’est principalement l’impossibilité de pouvoir se défendre dans le système judiciaire turc, qui est tourné en dérision. Un ours en peluche sert de témoin de l'accusation, tandis qu’une bombe est dissimulée dans une montre à gousset, faisant directement référence à la mauvaise fois manifeste d’un certain nombre des chefs d’accusation.

C’est Bulut, un étudiant en droit qui m’assure la traduction.  Il est particulièrement fier de la mobilisation. En effet 400 étudiants, sur une université qui en compte moins de 2000, se sont rendus devant le palais de justice. « Lorsque au début, nous avons constitué un comité pour la libération de Cihan, nous n’étions que 20. Actuellement presque toute l’université connait le cas de Cihan et le soutient». La plupart des professeurs ont d’ailleurs banalisé leurs cours pour permettre aux étudiants de venir. Pour lui,  le cas de Cihan est parfaitement révélateur de l’arbitraire en Turquie « Seule la mobilisation peut permettre de faire libérer Cihan, son dossier est vide, c’est tellement caricatural, que nous pouvons réussir à retourner l’opinion publique. Alors le gouvernement fera demi-tour. Il n’y a rien à attendre de la justice seule, elle est au service du pouvoir. Devant le cas Cihan Kırmızıgül même certains  sympathisants de l’AKP  se remettent en question »  m’assure t’il.

C’est aussi l’opinion de Mehmet Karli, un professeur de droit de Galatasaray qui aborde fièrement un badge « touche pas à mon étudiant » .Pour lui « il n’y a plus un seul magistrat indépendant dans les affaires qui ont trait à la politique. Tous ceux qui ont contesté l’ingérence du pouvoir ont été remplacés par des pions de l’AKP »

Dans les années 90, la perspective d’adhésion à l’UE, a contenu les visées hégémoniques de l’AKP. Mais depuis ,elle mène une véritable bataille politique pour prendre le contrôle de la justice et de la presse. Selon Mr Karli : « Grace à la réforme des codes criminels et des actes anti-terroristes en 2006 et 2007 n’importe qui peut être accusé de terrorisme, conduit devant des tribunaux spéciaux et condamné pour atteinte à la sûreté de l’état ».

Pour lui « la réforme de la justice ne peut pas simplement passer par un changement dans la législation, il faudra opérer une véritable transformation dans les mentalités. Actuellement au sein de l’Etat et de la communauté des juristes, nombreux sont ceux qui n’ont pas intériorisé l’idée d’indépendance du pouvoir judiciaire ».  C’est la raison pour laquelle, lui aussi est particulièrement fier de la mobilisation de Galatasaray, grâce à laquelle « la cause de Cihan est devenu célèbre. Les étudiants voyant bien que la justice ne fonctionne pas sur la base des principes qu’on leur apprend en classe. En tant que futur juriste, ils peuvent vivre cela comme une humiliation personnelle »

Cependant l’enseignant ne se nourrit pas d’illusions sur la capacité de cette nouvelle génération à transformer la justice turque. « La plupart d’entre eux veulent travailler dans le privé, ils savent qu’au sein de l’Etat, il ne pourront rien faire sans se compromettre. De toute façon depuis 2006, le gouvernement a ouvert de nouvelles facultés de droit, qui lui sont complètement acquises, tout en prenant progressivement le contrôle du corps enseignant dans d’autres. Ainsi ils n’auront pas de difficulté à former des juristes acquis à leurs causes ».

Nombreux sont les défenseurs des droits de l’homme qui craignent que l’influence grandissante de la Turquie amène les USA et l’Union Européenne à fermer les yeux sur ces violations. Le 15 février dernier, la résolution commune du parlement européen sur la 19eme session du conseil des droits de l’homme de l’Onu a d’ailleurs magnifiquement ignoré la question turque, alors même que 2 jours auparavant, 180 personnes étaient arrêtées, principalement des élus et des militants du BDP, ainsi que des journalistes.  Une chose est sure, vu d’ici le « modèle de construction d’une démocratie musulmane » par l’AKP, tant couvert de louanges par les partis islamistes arabes et par certains intellectuels européens, ressemble à s’y méprendre à un scénario autoritaire.

Ennadha: Une strategie bien rodée

Si l’on demande à des tunisiens le nom d’un parti politique au hasard on peut être sur que le nom d’Ennadha arrivera en 1er. En effet l’organisation islamiste est partie en campagne bien avant tout ses concurrents. Elle dispose d’un encrage militant local bien plus poussé que l’ensemble de ses rivaux qui peinent à ce faire connaitre. Nous sommes à Echrada au Sud de la Tunisie, l’une des régions les plus touchés par le chômage et la misère. Les militants nadhistes y mènent une action de solidarité. On distribue des colis alimentaires, des médicaments et des sacs de couchages. L’organisation à multipliée ce genre d’initiatives dans les mois qui ont suivis la révolution. Elle tente ainsi de prendre de vitesse les autres formations politiques. Pour Moncef Marzouki* cet capacité d’organisation n’est pas nouvelle: « Dans tout le monde arabe les islamistes sont allés dans les bidonvilles pour fournir des services sociaux. Une grande parti de leurs popularité vient du fait qu’ils ont pris en charge la misère économique alors que la gauche glosait et théorisait dessus ».Pour Ramzi, militant du PSGT ce succès n’est pas seulement due à une bonne capacité d’organisation: « Ils reçoivent des financements des états islamistes du golf, sinon ils ne pourraient pas organiser tout sa. Regardez les difficultés qu’ont les autres partis à ce financer ». Certains partis réclament d’ailleurs une loi sur la transparence du financement des partis tant la compétition électorale parait pour l’heure déloyale. Le poids de l’organisation islamiste dans le débat public est énorme. Certaines organisations ont d’ailleurs choisis de ne pas la critiquer de peur de perdre une parti de leurs électorat. C’est notamment le cas de leur ennemi traditionnel le PCOT** qui à choisit de passer un accord avec les islamistes pour ne pas s'attaquer mutuellement. Un nombre important d’organisations refuse d’ailleurs de qualifier Ennadha d’organisation religieuse pour les même raisons

 

Ennadha à entamée dans les années 90 une mutation pour rester en phase avec une société tunisienne tolérante et sécularisée. Elle se présente désormais comme démocratique et respectueuse des droits de l’homme. Elle manie d’une main de maître l’art du double discours, ses militants prêchant la Sharia dans les quartiers tandis que ses leaders se font les champions de la démocratie sur les plateaux télé.Pourtant certains de ses militants sont impliqués dans des affaires d’agression des femmes dans les années 90.**** On la soupçonne d’avoir entretenu des liens avec le FIS algérien. Dernièrement des manifestations visant à empêcher la diffusion du film de Nadia El Fani « Ni Allah ni maître » ont crées la polémique en Tunisie. De nombreux militants nadhistes ont été impliqués.*****Un militant du PSGT nous indique que « critiquer Ennadha c‘est être remis en cause dans son intégrité de musulman. Ainsi de nombreuses personnes sont contre le parti nadhiste mais n‘osent pas le dire». C’est aussi ce que nous explique un leader du syndicat UGET, profondément opposé à Ennadha « il y à par essence un danger à asseoir une politique sur une idéologie dont le fondement divin se place hors du champs de la critique ». Il ajoute : « Ils n’ont pas forcement de programme économique mais c’est leurs référence à l’Islam qui les rend populaire chez les gens qui ont peu d’éducation. Après la révolution j’ai vu les meeting de la plupart des partis et ils sont vraiment très fort. On à l’impression que les gens ont tous oublier d’où ils viennent »Leurs stratégie s’appui essentiellement sur la stigmatisation de l’autre. « Quiconque pense différemment est d’emblée un libertin, un mauvais musulman ou un traître au service des occidentaux ». Ainsi ils présentent la laïcité comme un synonyme de tout ce qui porte atteinte à la pudeur arabo musulmane. Se proclamer de l’Islam renvoie au contraire à la moralité. Cette stratégie marche, notamment dans les franges les moins instruite de la population: « l’athéisme, la laïcité, une certaine vision d’un occident libertin, ce sont des notions floues, que la plupart des gens ne dissocient pas vraiment. ». Un flou maintenu et largement utilisé par les islamistes à des fins politiques.La laïcité à la française à il est vrai une image extrêmement péjorative de l’autre côté de la méditerranée. Nos lois sur les signes religieux dans les lieux publics ont étés particulièrement relayées dans les journaux locaux. Une laïcité à 2 vitesse qui stigmatise les manifestations de foi musulmane et ferme les yeux sur les processions chrétiennes, la banalisation du racisme encouragée par les propos de nos gouvernants, autant d’éléments qui entretiennent le discours islamiste en rendant possible l’assimilation entre laïcité et oppression athéiste. L’islamisme joue enfin de la quête identitaire d’une jeunesse désoeuvrer. Sous la dictature la nation était sali par le despotisme, la corruption et la soumission. « Nous avions perdu la fierté d’être tunisien » nous expliquera un étudiant. « Pour un jeune qui ne sait pas qui il est l’Islam constitue une identité forte. Etre musulman c’est appartenir à une communauté très structurée, à une Oumma de plus d’un milliard de croyants ».***C’est pourtant en dehors des rangs de l’Islam politique que c’est faite la révolution. Janvier 2011 est le fruit d’une jeunesse sécularisée. Durant les grandes manifestations qui ont entraîner la chute du régime les slogans religieux étaient inexistants. D'ailleurs pour Moncef Marzouki « l’islamisme sous toutes ses formes contribue à l’immobilisme politique. C’est un abandon de l’espace civique pour se refugier dans le spirituel. Jusque à la révolution la réislamisation des sociétés arabes à plus conforter les régimes qu’elle ne les a déstabilisé. Sous la dictature les mouvements de prédications comme le « Tabligh wa dawa » ont plus souvent prôner la patience, l’obéissance et le rejet de la politique que la révolte. » Il ajoute: « si j’étais dictateur j’encouragerais le peuple à retourner dans les mosquées. Le décalage entre les aspirations islamiste et une Tunisie sécularisée et démocratique parait pourtant important. Un sondage montre que 70% des tunisiens approuvent l’idée de séparation du spirituel et du politique. Reste pour les organisations progressistes à réussir à incarner les valeurs de démocratie et de laïcité auxquelles la population aspire. Et de constituer ainsi une alternative à l’Islamisme. René Arrighi*Ancien président de la ligue tunisienne des droits de l’homme, opposant au régime en exil sous Ben Ali. Bien que critique vis-à-vis des islamistes il prone leurs intégration dans le jeu politique **Parti Communiste des Ouvriers de Tunisie***C’est pour cela aussi que l’Islamisme progresse plus vite chez les Français issue de familles immigrées. Pour ceux qui ne se sentent ni Français ni tunisiens l’Islam constitue une solution alternative.****http://laiquestunisiens.blogspot.com/2011/04/wikileaks-ennahdha-serait-liee-des.html*****http://www.marianne2.fr/martinegozlan/Tunisie-les-islamistes-se-devoilent_a1.html

les contradictions du discours islamistes en Tunisie

C'est mon 3eme jour en Tunisie. J'ai suivis un groupe d'amis à l’Université du 9 avril, la faculté de lettre de Tunis. Des étudiants jouent au poker, des couples s’affichent, s’embrassent en public. C’est un véritable espace de liberté dans une société encadrée par des normes morales très strictes. Parallèlement à cela l’université est depuis des années un espace de foisonnement intellectuel. C'est la que ce sont confrontés pour la 1ère fois l’islamisme, le panarabisme et la gauche tunisienne. C est aussi de la que sont parties certaines des manifestations qui ont fait tomber le régime en place. Un responsable de l’UGET m explique que : «à l’université la parole était beaucoup plus libre. Le regime n'à jamais reussi à la contrôler totalement. Pendant des AG certains étudiants ont ouvertement critiqués Ben Ali ce qui était inenvisageable dans d'autres endroits publics"

 

Ici le débat se focalise sur l’organisation islamiste Ennadha. Et pour cause celle ci est la seule qui est largement connue par tout les tunisiens. Nous rencontrons un couple. Pour la jeune fille: «on n’a pas besoin de laïcité en Tunisie car Islam is democraty ». Le garçon pense au contraire que « à Ennadha il y encore des fanatiques même si tous ne le sont pas. Dans une nouvelle democratie sa ne serait pas prudent de voter pour des gens qui ont une vision extrémiste de la religion »

Nous rencontrons ensuite Hope et Nawel. Cigarette a la bouche, chapeau de paille sur la tête et gel dans les cheveux, elles me parlent librement -et longuement- de la révolution tunisienne. On est loin de la caricature de l'électorat islamiste. Nawel votera pourtant pour Ennadha car : « il a dit qu’il ne remettrait pas en cause les libertés. En Tunisie les femmes sont libres et la polygamie est interdite. Il a dit qu'il ne toucherait pas a tout sa. Et puis les autres ils peuvent faire disparaitre la religion ». Je retrouverais cette argument a plusieurs reprises. En Tunisie les changements brutaux de la révolution ont entrainé une peur de déclin identitaire.

Cette adhésion, certes partielle, est la conséquence d’une transformation du discours islamiste tunisien. Dans une société tolérante et en cours de sécularisation les islamistes ont transformé leurs discours pour le présenter comme compatible avec les droits de l’homme et la démocratie. Pour Mouthaar du PSGT* cette transformation n'est qu’une évolution de façade. « On dit que Ennadha a deux discours, en fait elle en a cinq ou six. A la télé ils se font les champions des droits de l’homme. Dans certaines mosquées leurs imams fustigent l’occident et présentent la laïcité comme une oppression athéiste. Enfin leurs millitants vont voir les jeunes dans les quartiers et leurs explique qu’ils ne pourront pas accéder au salut si ils laissent entrer les pécheurs en terre d’islam ». Cette adaptation du discours à l’interlocuteur est devenue une véritable stratégie politique de conquête du pouvoir : « Sa ne leurs pose pas de problème car pour eux la démocratie n’est pas une fin en soi » m’explique Mouthaar.

Grace à ses forces considérables le parti islamiste a pris de vitesse les autres forces politiques qui peinent a ce faire connaitres. Pourtant l’adhésion au mouvement religieux reste limitée. Les sondages, certes peu fiables en Tunisie, le crédite de 15 a 30% opinion favorable

Changement de décor. Me voici à l’underground café. J’ai été invité par un groupe d’étudiants. L’endroit est décontracté, on boit de la bière et on joue de la musique. Mes nouveaux compagnons sont ailleurs membre d’un groupe mélangeant le Slam et le Jazz.** Eux non plus ne croient pas à la mutation du parti islamiste : « Ils ont voulu bruler une rue avec des prostitues après la grande prière »*** m’explique l’un d'entre eux. Cette action à suscitée la réprobation de la frange informée de la société tunisienne. Depuis le mouvement s’abstient de telle initiative. Les dérapages oraux eux restent fréquent. Ghannouchi , le 1er secretaire, déclarera sur un plateau télé « la Tunisie n est pas prête pour la polygamie ». Devant la réaction de la société civile il reviendra sur ces propos et déclarera « vouloir respecter la volonté des tunisiens »

La résistance aux islamistes elle se met en place. Sur Facebook des groupes fustigeant l’islamisme prolifèrent. « Contre l'intégrisme en Tunisie », « je suis musulmane et Ennadha ne me représente pas », « Ghannouchi t’est pas dieu, tu n’as pas à me juger », « contre ceux qui utilisent la religion a des fins politiques ». Certains on une teinte franchement humoristique. « 100 000 bières à la Marsa », « boire des bières avec Rached Ghannouchi », « construire une Tunisie laïque et regarder un barbu pleurer ». Au sein d’une importante part de la jeunesse l’encadrement moral de la société est de plus en plus perçu comme une remise en cause des libertés individuelles.

 

La difficulté rencontrée par les islamistes –des résultats limitées malgré d’importants moyens mis en œuvre- révèle en fin de compte le décalage entre leurs projets et les aspirations de la population tunisienne. De plus dans une société de l’information et de la transparence les contradictions du discours islamistes devraient apparaitre de plus en plus flagrantes.

Finalement la balle est dans le camp des organisations progressistes. A elles de se faire connaitre. A elles de proposer un projet de société qui suscite l’adhésion. A elles de réussir à incarner les valeurs de démocratie et de liberté que recherche la population.
Pour les islamistes il faudra se reformer réellement ou disparaitre. Reformer signifiera supprimer définitivement la référence au sacrée. Car dans cette Tunisie démocratique et laïque il n’y a pas de place pour un parti religieux. René ARRIGHI *PSGT: Parti socialiste de Gauche Tunisien**http://www.facebook.com/SLAMouZIKA?ref=ts je leurs dois bien sa
http://fr.canoe.ca/infos/international/archives/2011/02/20110220-081721.html

Tunisie: La democratie au village

2eme jour en Tunisie. J’ai rendez vous avec des militants du Parti socialiste de Gauche rencontrés la veille. Ils m’emmènent inaugurer un local dans la région de Takelsa. Depuis la révolution des locaux politiques fleurissent un peu partout. Leur création est l’aboutissement d’une stratégie d’implantation locale et donne systématiquement lieu à une rencontre avec la population.

 

Takelsa tire son nom du français. Au temps de la colonisation les autochtones proposaient leurs produit aux colons et le « tu veux ça » c'est transformer en un « Ta kel sa », qui est resté.

 

La région a une longue tradition de lutte. Dès les années 80 le pouvoir réprime fortement les mouvements de résistance lors de la mise sous tutelle de la société par Ben Ali. L’homme qui est à coté de moi dans la voiture s’appelle Ben Azizu Faouzi. Natif de la région, il sera l’un des premiers à accuser Ben Ali de despotisme et de détournement de fonds. Il perd son travail et passe devant la cour de justice administrative. Mais il conservera un certain prestige auprès des habitants.

 

Durant l’ancien régime m’explique-t-on, les rares infrastructures étaient conditionnées par la soumission politique. Plus qu’une autre la ville de Takelsa à été négligée par le pouvoir en place.

L’absence d’Etat est flagrante. Pourtant le potentiel de la région est considérable et pourrait fortement être mis en valeur. La proximité avec la côte permettrait de développer le tourisme. La thalassothérapie s’y est un peu développée du fait des sources présentes mais reste largement en deca de ses potentialités. Comme pour de nombreuses activités productives la famille Ben Ali a racheté progressivement tous les centres pour capter la rentrée de devises mais sans réaliser les investissements productifs qui auraient permis à la région un développement optimal.

 

La population s'est rendu en masse à l'ignauguration du local. Le petit meeting qui s’y déroule crée l’événement dans le village. Les hommes sortent régulièrement pour fumer en dehors de la salle. Le café adjacent est bondé. Les enfants, jouent et courent un peu partout sur la place du village. Quelques’uns ont improvisés un match de foot. Dans ce petit village -ou les événements sont il est vrai assez rares- l’on s’investit pleinement de son rôle de citoyen. Ma caméra a un succès fou. Des habitants viennent m’expliquer que « avant s’exprimer, participer, avoir le choix ce n’était pas possible ». Ils se répètent 3 ou 4 fois. Visiblement sa leurs tient à cœur que je comprenne.

Un militant m’explique la stratégie d’implantation : « nous essayons de nous implanter là ou nous avons des militants. Nous refusons les parachutages. ». Ici Mr Faouzi et quelques adultes font le lien avec la population locale. « Il faut que les militants soient stable dans leur vie de famille, dans leurs travail. Ils faut qu’ils soient des exemples pour les gens ». Il m’explique ensuite que « à Takelsa on connait tout le monde, famille par famille, maison par maison ». On peut facilement imaginer que les militants sont avant tout impliqués dans la vie de la commune, dans les associations et regroupements de paysans qui préexistaient à la révolution. « On vit ici avec eux, on connait les problèmes. Un militant c’est un tunisien comme un autre ».

 

Ce sont ces militants locaux qui ont fait venir la population au meeting. Le 1er secrétaire s’exprime et décrit les valeurs et les orientations du parti. On explique assez brièvement et avec des mots simples la laïcité, la séparation de l’islam et de l’Etat, le projet progressiste pour la Tunisie, l’attachement aux libertés et à la démocratie.

Très vite un dialogue s’engage avec la population. Exclusivement sur les problèmes de la région. Une boulangère vit seule dans un taudis en dehors du village ce qui lui pose des problèmes pour amener son fils tout les matins à l’école. L’absence de dispensaire dans la région à des conséquences dramatiques car le 1er hôpital est à ¾ d’heure en voiture. Un participant intervient : « la Tunisie à reçu un prêt de plusieurs milliards de dollars. Qu’ils embauchent des médecins ».

La région est majoritairement agricole mais semble particulièrement sèche. La majorité de la population cultive la vigne et l’olivier. Mais les prix sont trop bas pour permettre aux paysans de vivre dignement. On propose de supprimer les relais entre les producteurs et les vendeurs. Les paysans parlent entre eux. « Il faudrait renforcer la coopération, acheter les engrais à plusieurs » me traduit un militant.

L’idéologie est au 2nd plan dans la discussion. « Les gens ils cherchent des solutions à leurs problèmes, tu ne peux pas leurs parler de 1917 » m’explique mon traducteur.

 

Rien à voir avec un meeting français. La réunion est un véritable échange avec la population pour trouver des solutions aux problèmes locaux. C’est le sens de l’existence du local, matérialisant l’encrage local. Pour Faouzi « sa sera aux militants de Takelsa de le faire vivre ». Un jeune du parti m’explique : « la porte sera toujours ouverte, ils pourront venir nous voire même la nuit. »

Le PSGT n’est pas seul à Takelsa. Implanter un local est relativement facile la ou les prix sont bas. Et ce petit village de moins de 10.000 habitants compte déjà 3 locaux. (Ennadha, FDTL et PSGT).

 

Mais à Takelsa les progressistes semblent avoir pris une longueur d’avance. Les militants me racontent avoir pris en stop un homme la veille. Après lui avoir distribué un tract l’homme leur demande s'ils sont d’Ennadha. Ils répondent à la négative et l’homme, visiblement satisfait leurs fait partager sa position : « Moi mon père est diabétique et il on l’à amputé des pieds. Je suis musulman, je fais la prière et je lis le Coran. Mais Ennadha ils mêlent tout à la religion et ils n’ont pas de solutions à des problèmes comme les miens ».

Les jeunes progressistes tunisiens à la rencontre de la population (interview Ettajdid)

Enthousiaste et renforcé dans ses convictions démocratiques. C’est l’état dans lequel on se sent après avoir passé trois heures auprès des jeunes militants d’Ettajdid. Leurs local se situe –sa ne s’invente pas- au 7 rue de la liberté à Tunis. Je conseille le déplacement à tous ceux qui, écœurer par la morosité de l’ambiance politique, serait tentés de baisser les bras. Le remède est extrêmement efficace. Après sa ni l’indécence de notre gouvernement et de nos ministres condamnées, de nos débats sur l’identité nationale, ni la médiocrité idéologique de PS, ni l’abstention grandissante ne paraitront insurmontable. Après un échange bref avec quelques militants j’engage la conversation avec une jeune adhérente –25 ans maximum- qui me raconte l’histoire de l’organisation.En 1991 le parti communiste fait le choix de s’ouvrir et de s’adapter à la société tunisienne dans sa composante progressiste. On enterre l’ancien PC pour fonder « le mouvement Ettajdid » (renouveau, de Tajdid, nouveau en arabe). En 2004 une invitation à rejoindre le mouvement est lancée à la société civile et aux indépendants. Ils promettent aux nouveaux venus une large part dans les instances dirigeantes de l’organisation. Promesse tenue, 50% des membres du bureau national actuel ne sont pas issue de l’ancienne organisation. Le parti à réussi son pari, construire une force politique imposante et unifié, qui soit à l’image de la Tunisie progressiste.L’organisation, tolérée sous Ben Ali, n’a pas attendu la révolution pour s’opposer au régime. En 2004 et 2009 elle présente et maintien des candidats aux élections présidentielles. Ses détracteurs l’accuseront de se prêter à la mascarade démocratique et de faire le jeu du régime. La jeune fille ne l’interprète pas de cette manière. « Nous ne nous faisons pas d’illusion sur la nature des élections. Mais c’était une occasion de descendre sur le terrain et de parler aux gens. Alors on s’est dit on y va...et on y est allé »Bien que semi légal le parti n’a pas été épargnée par l’ancien régime. Ses militants sont sans cesse sur écoute téléphonique et subissent les arrestations arbitraires et les humiliations. Elle me raconte comment la police politique surveillait en permanence le local et le logement des cadres. Mais elle décrit surtout la chape de plomb qui caractérisait la société tunisienne : «certaines personnes refusaient de nous parler, beaucoup refusaient les tracts et changeait de trottoir en nous voyant. Mais certaines personnes venaient nous voir, nous soutenaient et appréciait notre démarche ».« J’y ais toujours cru c’est ce qui ma pousser à continuer à lutter. De toute façon nous avions décidée depuis 1993 de n’avoir « plus jamais peur »* En 2009 nous avons été l’un des seuls parti à nous déplacer en masse pour soutenir les mineurs de Gafsa. »**Pour elle la révolution tunisienne est la conséquence de la confiscation du pays par les Ben Ali-Trablesi. Une économie à bout de souffle, gangrénée par la corruption et le clientélisme, le détournement de la richesse du pays au profit d’une classe mafieuse, l’impossibilité d’investir sans appartenir au parti unique, le mal être d’une génération touchées de pleins fouet par le chômage, des diplômés sans débouchée dans un système ou l’armée et la police sont les seules moyens de promotion sociales…Autant de facteurs d’un mal être qui éclatera en janvier 2011. Le cri des manifestants bravant la police me reviens en tête : « vous pouvez tirer nous sommes déjà mort ».Nous parlons de Bourguiba et de l’histoire de la Tunisie. Sa position sur le père de l’indépendance est nuancée. « Il a certes mis en place le système autoritaire mais il n’a jamais détournée le pays pour ses propres intérêts. Et il a permis aux tunisiens et au tunisiennes d’accéder à des droits introuvable ailleurs sur le continent ». Elle fait ici référence au code civil et au statut des femmes très progressistes dans le pays.Comme pour de nombreux tunisiens l’armée reste pour elle une référence, une « armée du peuple » Elle décrit comment l’armée à refuser d’obéir aux ordres en choisissant de ne pas tirer, accélérant ainsi la chute du régime. Elle décrit aussi les scènes d’émeutes ou les militaires ce sont interposés entre la police de Ben Ali –qui elle tire à balle réelle- et les manifestants. Plus tard on me racontera une anecdote similaire, celle de manifestants allant embrasser les soldats et leurs donnants des gerbes de fleurs. La stratégie d’Ettajdid pour la constituante repose sur un seul principe : L’union des progressistes. « L’enjeu est trop important pour des querelles partisanes, on ne vote pas un programme économique, il s’agit de choisir le régime dans lequel nous voulons vivre. Actuellement on s’en fiche de l’avenir du parti, nous devons construire une constitution qui garantisse un pays libre moderne et démocratique ». Je me surprends un instant à rêver d’Ettajdid au front de Gauche.Ils refusent cependant que les partis d’anciens RDCistes rejoignent l’alliance. Le puissant PDP et l’Afek ne sont pas conviés non plus car jugés trop libéraux. Je lui demande quelle position elle à vis-à-vis des islamistes « modérées »- pour reprendre l’expression d’une presse européenne mal informées- « Sa ne sont pas des démocrates, nous n’avons rien à voir avec eux. La loi et la constitution ne peuvent pas s’inspirer de la sharia ». Elle dénonce ensuite le double discours de l’organisation qui parle des droits de l’homme sur les plateaux télé avant de prêcher la sharia dans les quartiers. Elle insiste cependant à leurs droits à participer aux élections, tant qu’ils respectent le jeu constitutionnel. « Humainement je n’ai rien contre eux, c’est politiquement que nous avons des désaccords ». Le parti a en effet défendu ses pires adversaires lorsqu’ils subissaient la torture sous l’ancien régime. « Au nom des droits de l’homme tout simplement » précise-t-elle.Les droits de la femme tunisienne sont aussi un point clef du programme du parti. Il défend la parité et a peser de tout son poids, avec succès d’ailleurs, pour obtenir la parité dans les listes de candidats à la constituante. Elle me parle ensuite du volet écologique du programme. Ils ont signé un appel de la société civile pour le respect des droits de l’écosystème dans la nouvelle constitution. Elle passe d’un sujet à l’autre extremement vite comme si dans son enthousiasme elle ne voulait rien n’oublier.On en vient à parler de la laïcité. Elle préconise un état qui prend en charge la religion et l’éducation, qui garantisse le respect de la liberté de culte notamment pour les communautés chrétiennes et juives, le droit de ne pas se voiler comme de se voiler (le voile est rependu en Tunisie notamment chez les femmes âgées).La Burka par contre non : « C’est une horreur et sa n’est même pas une prescription de l’Islam ». Je pose enfin la question fatidique. Alors laïque finalement ? « Non nous somme un pays arabo musulman. Mais nous souhaitons un état civil ou les lois ne s’inspire pas de la sharia ». Je ne peux m’empêcher que tout cela ressemble fortement au modèle de laïcité turque. Si le mot n’y est pas les principes en sont imprégnés. Et c’est déjà franchement pas mal. Extrêmement confiante en l’avenir de la Tunisie elle m’explique que « même si Ennadha passe les tunisiens ne se laisseront pas voler leurs droits. Toute ces partis, ses syndicats, cette liberté d’expression, tout ces blogs ces discussions dans la rue… Plus jamais la Tunisie ne baissera la tête face à un tyran ». Je lui fais remarquer que l’explosion démocratique -120 partis en 4 mois- laisse perplexe un bon nombre de ces concitoyens. « Mais c’est naturel, me répond t’elle, les tunisiens veulent se réapproprier leurs démocratie. C’est aussi le contrecoup de la révolution les gens se sentent coupable de ne pays y avoir cru. Surtout les adultes ».

« Nous menons un combat d’idée mais c’est avant tout des valeurs que nous défendons. La démocratie passe par la tolérance. C’est la condition pour que les tunisiens restent unis ». Je lui demande ce qu’ils disent en 1er au jeunes qu’ils rencontrent : « de suivre ce qui se passe dans la société, d’aller voter, de s’impliquer. D’assumer les acquis de cette révolution. Allez voter pour qui vous voulez mais aller voter ».Je récupère un coupon de présentation du mouvement. La devise prône « des citoyens libre dans une société juste ». Tout le contraire de ce qu’a connu la Tunisie depuis 23 ans.René ARRIGHI*En référence à l’appel lancée par Sihem Ben Sidrine, membre du mouvement**La grève de Gafsa fut un des principaux mouvements social des années ben Ali. En 2009 le bassin minier de Gafsa se soulève contre la corruption, le clientélisme des élites locales, la pauvreté et le chômage des jeunes. Le mouvement mobilise de larges pans de la population locale. Après une 1ère phase de concertation Ben Ali attendit que le mouvement retombe pour réprimer les principaux acteurs du mouvement. Cette répression occasionne des morts, des arrestations et des actes de tortures.

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