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Rentrée trash à la Comédie de Reims

La scène nationale, pilotée par Ludovic Lagarde, ouvre la saison ce soir, et on attaque dans une ambiance sulfureuse : Bertrand Cantat sur scène, dans une trilogie intitulée, quelle ironie saumâtre, « Des femmes ».
Trois tragédies de Sophocle ayant pour point commun la violence faite aux femmes ; trois héroïnes : Déjanire, Antigone, Electre, des femmes qui incarnent la recherche de la vérité et l’esprit de résistance devant un pouvoir politique masculin… Cantat, ami du metteur en scène Wadj Mouawad, se produit comme compositeur et acteur, il incarnera le chœur, qui, dans la tragédie antique, est sensé traduire la voix du peuple, et son rôle est même souvent d’avertir ou de conseiller sagement… Ce n’est plus de l’ironie, c’est du sarcasme, de la provocation, surtout quand on vend ainsi la saison « nous rêvons que le théâtre ré-enchante le réel […] Notre programmation propose une ouverture des frontières, pour un lieu vivant, nécessaire et joyeux […] Des propositions artistiques fortes, parfois radicales […] Dans sa mission de service public, la Comédie tient à accroître son rôle de passeur ». Décidément, les mots ne coûtent rien, et trahissent pourtant bien l’aliénation de la culture subventionnée, subordonnée au profit et priée de flatter les intérêts des grands. Ainsi, les recettes d’un certain théâtre post-moderne sont simples comme un coup de pub. Quand les mots de veulent plus rien dire, que la morale est fossoyée, que règne l’impératif de jouissance, il faut et il suffit de faire scoop ou de choquer.
Indignation des féministes à Nantes « L’espace Simone de Beauvoir », dénonciation des « Désobéissantes », sises à Reims… peu de bruit finalement, tout cela doit être normal. L’Union, le journal local ne s’émeut pas pour si peu, annonçant Cantat comme possiblement présent : suspens croustillant… Que la presse s’en empare, on ne manquera pas d’entendre que la justice est passée, que Cantat a payé sa dette, qu’il n’y a plus rien à dire : l’article de Marie Dosé, avocat à la cour, dans Le Monde.fr du 12/04/11 s’élève à juste titre contre la dictature des émotions, la confusion de l’homme avec son geste, le fantasme d’éradication des criminels et le droit au rachat.
Le problème, c’est que Cantat revient par la grande porte, sur une scène publique et nationale, dans cette triologie « Des Femmes », dans ce rôle central et exemplaire. Le problème c’est qu’on est là au théâtre, chargé, me semble-t-il, d’interpeller la société, de lui renvoyer ses contradictions, de faire apparaître le sens de nos errances, et de dénoncer les manipulations en tous genres. Le théâtre s’enracine dans un projet d’émancipation, dans une salutaire résistance morale et politique, il est historiquement un puissant moyen d’action qui travaille les consciences et les représentations. Cantat là, c’est une proclamation d’irresponsabilité et d’amoralité ; ce jugement ne doit rien à la compassion obligée pour les proches de Marie Trintignant, non plus qu’à un féminisme crispé, mais à une certaine idée de la culture qui doit, avant que de séduire, contrarier l’enlisement des consciences.
Mais je me trompe sans doute. Ce théâtre-là est ailleurs, en souffrance, en peine de reconnaissance et de moyens. Ici, on est dans le monde du spectacle, c’est-à-dire du divertissement facile, dans un contexte politique qu’on ne peut pourtant pas éliminer, où il est question de blanchir les puissants.
A Reims, du 12 au 15 octobre, Cantat sera en alternance avec un autre chanteur, comme ça les inquiets échapperont peut-être à l’obscène, mais la trilogie est testée à Nantes, du 17 au 25 septembre, où Cantat assurera l’intégralité des représentations.
Un peu plus tard dans la saison, Lagarde a programmé « A portée de crachat » en novembre, « Tartuffe » en avril, de belles occasions de réinsertion pour d’autres stars à la popularité entachée…
Hélène Genet
