
Thématiques du blog
Dits et non-dits, La petite chronique lexicale : « PRENDRE EN CHARGE »
![]()
Hier je téléphone à mon assurance, longue attente musicale, pendant laquelle une voix féminine m’assure vingt fois de suite qu’on « met tout en œuvre » pour prendre en charge mon appel.
Un peu plus tard je franchis à peine le seuil de l’entrée du bureau de poste qu’un employé – pardon un « conseiller clientèle » – se précipite vers moi, l’air vaguement inquiet, pour savoir si je suis prise en charge. A l’école des enfants, en pleine « réforme silencieuse », tout va bien aussi, on prend en charge les inégalités, cependant que ma banquière, qui veille au grain, a généreusement déclaré qu’elle prenait en charge les frais de gestion… Assurément, tant de sollicitude et de sérieux m’émeuvent.
Largement en tête des expressions les plus prisées, quel que soit le contexte, le lieu d’où l’on parle, on trouve cette périphrase magique : prendre en charge. Consensus absolu. Elle nous vient tout droit du monde médical, où depuis longtemps déjà, on prend en charge les patients – pardon « les usagers » – ou leur diabète, leur radiothérapie, leur douleur ou leur fin de vie. A l’hôpital, on « bénéficie » d’une prise en charge globale ou ambulatoire, psychologique ou sociale… Joyeuse confusion mais prospérité invincible.
Mais qu’est-ce qui se joue-là ? On comprend bien qu’on va s’occuper de nous, qu’un dispositif est là, prêt à nous accueillir… on éprouve une reconnaissance diffuse pour les égards ainsi manifestés… mais encore ?
Littéralement, prendre en charge, c’est « porter, pour quelqu’un d’autre, ce qui lui pèse ». Elégante, l’expression a en outre ce parfum chevaleresque, elle esquisse l’image du sauveur (Saint-Christophe, Enée). Mais au fait, qui au juste endosse la charge ?Et puis, dans notre société à la pointe du mercantilisme, comment diable tant d’altruisme est-il encore possible ?… Voici la clé de ce merveilleux tour de prestidigitation.
Si par exemple la Sécu, les mutuelles, les assurances disent prendre en charge les dépenses de santé, si elles vous estampillent « bénéficiaires », c’est qu’elles ont la mémoire courte…Car au commencement est la cotisation, la provision mensuelle que vous versez. C’est pour cela sans doute qu’il vous paraît tout naturel qu’on vous prenne en charge ; confusément cela vous est dû. Mais il y a plus. Lorsque ces « organismes de paiement » prennent vaillamment en charge vos dépenses, vous êtes en réalité en train de contracter une dette… celle de la Sécu ne fait plus mystère : ceux qui ne sont pas encore nés sont déjà débiteurs. Dans son sens financier, l’expression est donc une formidable imposture qui feint d’ignorer la réalité économique de l’affaire.
Alors peut-être faut-il se contenter du sens figuré et moral : on répond pour vous, on prend la responsabilité… Mais au nom de quoi récupérer la charge morale ? La philosophie pose au contraire, et de façon salutaire, la responsabilité pleine et entière de l’homme, quelles que soient les circonstances et l’état du corps. C’est un principe moral qui fonde la liberté. Prétendre délester autrui d’une partie de sa responsabilité, c’est l’infantiliser et lui dénier sa compétence, en droit inaliénable, de sujet pensant.
En vérité, cette charmante et ingénieuse périphrase réalise un petit tour de force : trop confuse pour vouloir dire quelque chose, elle sert surtout à diluer les responsabilités et vaut par son effet : rassurant, et même anesthésiant. Elle dorlote et ce faisant infantilise ; tout en témoignant les plus grands égards, elle dépossède ; elle flatte pour mieux museler.
Opium post-moderne, c’est un mirage d’attention à nos désirs qu’il s’agit en réalité de conditionner, c’est un parangon de la communication perverse. Dormez tranquille…
(Illustration : Claude Bassot, « SaintChristophe » 1607)

Tous les commentaires
Bonjour Hélène Genet,
Finalement, s'il fallait faire un retour aux sources du sens premier, il nous faudrait accepter de considérer que c'est nous qui prenons en charge ce gouvernement.
Mmmh...
Il me semble qu'il est grand temps de leur rendre leur autonomie.
Oui, libérons les libéraux... et rendons-leur leur pleine et inaliénable compétence de sujets pensants !!!
Voilà. Jusqu'à présent ils dé-pensaient. Il leur faut désormais apprendre à dé-penser, mais sans nous.
j'ai cru que vous étiez en pleine mutation génétique...
@KOSZAYR
C'est du centaurien, ça. Vous êtes sûr que Médiapart est diffusé jusqu'à Proxima du Centaure ?
Franchmement Koszyar, vous pourriez faire un petit effort communicationnel, y'a des conseillers pour ça !!!
Puisqu'il m'est demandé un effort : prendre en charge : dans le soin ou le social il s'agit davantage bien entendu d'une injonction d’ordre éthique : il convient de ne pas laisser autrui seul avec sa souffrance. Prendre en charge suggère en effet porter un fardeau, une charge, quelque chose de lourd à porter. Accompagnement plutôt que prise en charge ? Évidemment parce qu’on prend en charge un objet, alors qu’on accompagne une personne. Et renvoyer à autrui que l'on prend en charge, l'idée qu'il représente un poids pourrait lui devenir rapidement insupportable. Du coup où serait l'éthique? En langage administratif ou mercantile, la notion réduit la prise en charge à une simple transaction monétaire, c'est autre chose
Vois pas où est le problème ...
Moi je prends en charge des patients (qui patientent, hein, sont là pour ça, faut pas pousser non plus).
Les patients (surtout les moins patients) sont une charge, au moins de travail, voire plus si affinités (stress, engueulades & émotions variées, éventuellement positives mais faut surtout pas leur dire ...).
Pour mes collègues infirmières ou aides soignantes, plus que pour moi (ch'uis cadre, faut pas pousser là non plus), ce peut même être une charge physique directe liée aux manutentions (hein, la "manutention", on les forme aussi à la manutention, qu'est-ce que vous croyez ...).
Par exemple, ce matin, la hanche de la 150 ...
(Pluvieux, chez vous, aussi ?)
Vous voulez dire que c'est toujours les mêmes qui font les sherpas ? c'est un peu lourdingue à la fin ? Anne ma chère Anne, pour vous spécialement, et aussi parce que j'aime bien les docteurs, une petite prise en charge linguistique :
synonymes limpides de "prendre en charge" : porter, financer, organiser, soigner, conseiller, guider, accompagner, écouter, faire attendre, accueillir, museler, mépriser, ignorer... etc...
voyez bien que ça veut rien dire !
Je ferais volontiers le sherpa, mais au Népal et pas trop haut si possible (le Bas-Népal uniquement), et avec un sac petit format ... (je n'ai pas de compétences diplomatiques suffisantes pour sherpater le président de la république, surtout çui-là ...).
Museler, mépriser, ignorer ... vous avez trouvé ça dans le dictionnaire des synonymes ?
(Moi, les docteurs, ce serait plutôt à petites doses, vous voyez)
Les patients patientent, les fonctionnaires fonctionnent, les commerces commercent, les consommateurs consomment, les échanges échangent, les assistants assistent, les animateurs animent, les présidents président, le tour tourne... il n'y a que les banques qui ne banquent pas, les écoles qui n'écolent pas, les citoyens qui ne citoyennent pas (pas encore, mais on peut espérer que ça va viendre, comme disait ma gamine à 5 ans)...
et moi, là-dedans, dans ce monde qui mondanise et mondialise : que fais-je donc ?...
Jean-Jacques M’µ
Vous M'µez ?
Ouai, c'est pas très gentry gentry, tout ça, hein ?... Bon.
Jean-Jacques M’µ
Sinon, signez une décharge
euh... c'est une menace ?
Et pourquoi , je ne serais pas pris en charge, je paie pour ça
Ce qui me manque moi , c'est qu'on ne prenne pas ma parole en compte
ah oui, comme un pousse pousse, le docteur tire sa carriole, on le hèle:
- Hep Taxi, rue de la santé, vite !
@belange : c'est l'un ou l'autre...
(être pris en charge OU être écouté)
Je ne parlais pas des docteurs; Je paie des impôts pour ça ; mais sinon on peut dire que chacun se prenne en charge ; et là , je ne pourrais plus me soigner ou envoyer mes enfants à l'école parce que je ne suis pas assez riche !
D'autant que la poste et tant d'autres ont adopté ce langage au moment où elles cessaient justement d'être un vrai service public. Je préfère ne pas être prise en charge" et ne pas voir les bureaux de poste se transformer en usines à vendre n'importe quoi à des prix monstrueux.
A la poste le client doit se prendre de plus en plus en charge : mettre lui-même ses chèques dans la machine à chèques, peser et vignetter ses lettres, tirer son argent avec sa carte bleu etc...
Les employés sont là pour vous vendre des portables, les dépots d'argent, les virements (mais on vous conseille vivement certicode et le service de la banque postale sur Internet).
Croyez-vous que grâce à tout cela l'attente est réduite ? Parfois on vous dit qu'on ne peut pas vous servir par manque de personnel, que vous ne pouvez pas retirer plus de 200 euros au guichet ni déposer tant d'argent après telle heure !
Avant les ordinateurs quand vous étiez dans votre bureau attitré vous pouviez retirer de l'argent sans carte d'identité : l'employé se levait, ouvrait un tiroir, en extirpait une fiche et faisait une comparaison de signature. Maintenant que votre signature est scannée sur ordinateur, impossible de faire la moindre démarche si vous avez oublié votre CNI même si l'employé ne connaît que vous !
Bon, à part les bénéfices engendrés par le travail de votre argent qu'est-ce que la poste (pardon, la banque postale) prend en charge ?
A la RATP c'est pareil "help yourself, plase", les machines sont là pour ça et aux guichets rares sont les clients qui se pressent pour demander des infos...
Perso j'entends plutôt : "prenez-vous en charge" à tout propos mais c'est sans doute parce que j'ai du mal à supporter cette omniprésence de la machine....
+ 1
Effectivement , il faudrait arrêter de charger les mots pour se décharger de leur rélle signification et il serait salutaire de porter enfin la charge sur ceux qui se payent de mots pour masquer tous nos maux.
Très bien dit Espoir, l'enjeu c'est bien le brouillage des responsabilités, cette entreprise de récupération du langage est profondément amorale.
A Wata et Marie :
Vous avez raison : dans les faits, de plus en plus de machines et de solitude devant des procédures de plus en plus complexes... je crois que la notion de "prise en charge" (comme les autres concepts néo-libéraux de "l'accompagnement" ou de l'"éthique") font partie de cette entreprise de re-socialisation de façade au moment précis où le lien social et l'entraide sont pulvérisés ; en vérité ce sont des bouées de sauvetage linguistique, une manière de sauver les apparences...
Nous sommes prêts pour un...
Atelier de désintoxication de la langue de bois...
Jean-Jacques M’µ
Merci JJmu de ce lien, tout de suite intégré à mes onglets : salubrité publique.
Quel est l'intérêt de la langue de bois ?
· elle donne de l'espoir, elle permet de continuer à rêver à un monde meilleur
· elle joue avec nos émotions, nous materne
· elle rassure, elle protège de toutes les difficultés du monde et de ses inégalités
· c'est tiède, c'est moins transparent, c'est moins net et plus flou
· elle force à avoir un comportement hypocrite, à se voiler la face
· elle permet de toucher plus de gens, d'augmenter l'audience
· elle atténue les inégalités, renomme la réalité de manière positive, c'est la positive attitude
· elle permet de masquer les conflits d'intérêts, les désaccords politiques et moraux quant à la subsistance d'inégalités entre les gens
· elle permet de parler sans rien se dire en donnant l'impression d'être intelligent
· elle décale les minorités et culpabilisent ceux qui pensent différemment
· elle diminue la capacité d'indignation, supprime les jugements de valeurs et permet d'accepter l'inacceptable
Je crois quant à moi que sa motivation profonde est de saper les fondements de la morale, elle est un des plus puissants leviers du libéralisme en ce qu'elle l'instille subrepticement dans les consciences et qu'elle le rend acceptable, voire désirable...
Petite bibliographie sur les mots … pour continuerLa novlangue néo-libérale. La rhétorique du fétichisme capitaliste. Alain BIHR.
éditions Page deux, collection «Cahiers libres». 2007
Le nouvel esprit du capitalisme. Luc Boltanski et Eve Chiapello. Gallimard. 1999
Les nouveaux chiens de garde. Serge Halimi. Raisons d’agir. 1997
Les évangélistes du marché. Keith Dixon. 1998
Les nouveaux mots du pouvoir. Abécédaire critique. Sous la direction de Pascal Durand. Editions Atlan. 2007
Le pouvoir des mots. Politique du performatif. Judith Butler. Editions Amsterdam. 2004
La barbarie douce. La modernisation aveugle des entreprises et de l’école. Jean-Pierre Le Goff. La Découverte. 1999
LQR. La propagande au quotidien. Eric Hazan. Raisons d’agir. 2006.
Pas de pitié pour les gueux. Sur les théories économiques du chômage. Laurent Cordonnier. Liber. 2000
Les Econoclastes. Petit bréviaire des idées reçues en économie. La Découverte. 2003
1984. George Orwell et Amélie Audiberti. Gallimard. 1950.
Storytelling. La machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits. Christian Salmon. La Découverte. 2007
Petit lexique de la langue de bois. De quelques concepts et faux repères. Thérèse Mercury. L’Harmattan. 2000
Les mots. Jean-Paul Sartre. Gallimard. Poche. 1ère édition Gallimard 1964.
Le dictionnaire des mots rares et précieux. Editions 10/18. 2005
--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
Pour contacter le PavéLe PAVÉ - La Godais - 35 490 GAHARD scoplepave@gmail.com 02 /99/45/73/48
Société Coopérative (SCOP) au capital de 11 940 €, capital variable - RCS Rennes 494 658 735
Déclaration d’activité Formation enregistrée sous le n° 5335 08293 35 auprès du préfet de la région Bretagne
Licence d’entrepreneur de spectacles no 2-1007376 & 3-1007377 délivrée par la DRAC de Bretagne
Domiciliation bancaire au Crédit Coopératif, Etab 42559, Guichet 00055, N° Compte 21008880603, Clé 59
Gaël ( 06/07/58/83/87 – Anthony ( 06/33/56/66/62 – Franck ( 06/07/11/06/05
Alexia Morvan ( 06 / 37 / 93 / 68 / 73 - Annaïg Mesnil ( 06 / 14 / 55 / 75 / 30
R. La propagande au quotidien. Eric Hazan. Raisons d’agir. 2006.
Pas de pitié pour les gueux. Sur les théories économiques du chômage. Laurent Cordonnier. Liber. 2000
Les Econoclastes. Petit bréviaire des idées reçues en économie. La Découverte. 2003
1984. George Orwell et Amélie Audiberti. Gallimard. 1950.
Storytelling. La machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits. Christian Salmon. La Découverte. 2007
Petit lexique de la langue de bois. De quelques concepts et faux repères. Thérèse Mercury. L’Harmattan. 2000
Les mots. Jean-Paul Sartre. Gallimard. Poche. 1ère édition Gallimard 1964.
Le dictionnaire des mots rares et précieux. Editions 10/18. 2005
Merci JJMU (mais attention à l'indigestion !!!)
Je crois que 1 ou 2 suffisent à l'éveil des consciences et au décapage de la langue.
Il manque l'excellent "Petit cours d'auto-défense intellectuelle" de Baillargeon (2006, Lux Editeur)
Je ne l'avais pas, celui-là.
Je l'inscris dans ma liste libraire.
Indigestion avec l'anti-langue de bois ?... vous rigolez, Hélène ?... il s'agit de se défendre, justement, contre cette véritable indigestion de langue de bois qui nous terrasse tous. Il s'agit pour moi de survie intellectuelle. Intellectuelle, et morale et politique et sensible et même affective : horreur du prêt à penser !.. C'est un mode de fonctionnement chez moi. Je filtre mes relations à leur capacité d'auto-défense (ou d'assimilation, d'intégration) à la langue de bois. Plus mon interlocuteur est vif et résistant, plus je me rapproche de lui, et plus il y va de ses élucubrations, et plus je m'en préserve, je m'en éloigne.
Jean-Jacques M’µ
Je parlais de vos billets et commentaires, références et appels à agir, qui dans leur profusion parfois m'écrasent...
Je sais que les sujets sont nombreux, que tous les fronts comptent, que la colère s'entretient... et j'admire votre activisme... mais tout le monde n'a pas les mêmes moyens ni possibilités d'action, et la pédagogie est importante aussi
Ma foi, on ne donne jamais que ce que l'on a, on ne fait que ce qu'on a à faire, on ne supporte que jusqu'à une limite, que, souvent, on ne connaît pas d'avance, ce qui rend les relations avec chaque individu une sorte de rapprochement temporel, d'accompagnement momentané avant une séparation que nul ne peut vraiment prévoir d'avance. Quand je dis "on", c'est l'« homme » universel, sans déterminant et sans caractérisation, c'est chacun, chacune de nous, bien évidemment.
Jean-Jacques M’µ
Vous avez raison. Merci d'être là.
En ce qui concerne Baillargeon, JJMU, il est accessible en ligne ICI. Par ailleurs, il existe un blog animé par des chercheurs en sciences sociales, pas mal du tout.
Ouai !... Formidable ce lien !... Je l'intègre à mes favoris, et je me promets d'y recourir aussi souvent que nécessaire. Merci beaucoup, vraiment...
Et maintenant, je ferme l'ordi et je m'en vas z'au marché, sinon, tintin pour la semaine.
À bientît, à bientât, à bientôt la suite de nos passionnantes z'aventures z'intellectuelles.
Jean-Jacques M’µ
Super vos liens Philippe ! à creuser.
ah merci pour ces commentaires, vous m'avez beaucoup fait rire, anne, koszair
oui il fait plus vieux ici aussi mais comme le temps n'existe pas...
moi ce qui m'irrite dans cette problématique de la prise en charge, ce sont les cellules d'écoute psychologique ! mais j'en veux une quand je téléphone à pôle emploi !!
chaaaaaaaaaaaargez ! sus aux décharges!! ( euh plouf )! ça peut être très très mal interprété ...
Ah oui, les cellules d'écoute psychologique, c'est du grand art... billet à faire...