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Le besoin d'obéir

"J'ai besoin d'obéir. Obéir et c'est tout. Manger, dormir, obéir".

(Jean-Paul Sartre - Les mains sales - III - scène IV)

Comment faut-il entendre ce "besoin d'obéir" ? Chez Sartre le problème se pose dans sa pièce chez un intellectuel. Mais on pourrait avancer qu'il en va de même pour tout homme, l'intellectuel n'ayant que la conscience de ce besoin ce qui le rend problématique face à des pensées qui entrent en conflit avec ce besoin d'obéissance. Manger, dormir et obéir..., deux fonctions du corps et une de l'esprit. On peut y distinguer ce qui relève de la nécessité et de la liberté humaine et admettre avec Sartre qu'obéir est tout autant un déterminisme à classer au niveau du corps sans jamais le rejoindre. Ce qu'il faudrait mettre en avant, c'est "obéir à quoi ?"

L'obéissance est la pente naturelle des adultes et non des enfants car elle est la longue et lente maturation de la raison qui oblige à rendre libre. C'est Kant qui dégagea le mieux ce principe. L'obéissance à la loi morale fait de l'homme un être libre. Le problème de la liberté passe par cette notion d'obéissance et d'ordre. Volontairement les hommes se mettent sous la coupe de la servitude. C'est très rarement une servitude morale capable de créer les conditions de l'autonomie mais bien plus souvent une servitude hétéronome, c'est-à-dire qui va le faire dépendre d'une cause extérieure.

La loi d'airain de l'obéissance ne s'applique pour autant que si nous avons bien à l'esprit, quoiqu'elle repose davantage sur un sentiment, un soupçon de la notion du juste et de l'injuste. Car on peut faire taire la révolte de la conscience morale, de l'indignation, bien facilement avec un prétexte rationnel qui sera en rapport avec l'utile ou l'intérêt. Ceci est le sommeil de la honte. Dans cette idée de nécessité de l'obéissance, il faut enfin remarquer que comme on peut manger n'importe quoi, on peut obéir n'importe comment. Alors, il ne s'agira pas de détruire ce besoin ou de lutter contre mais de le régler pour que l'obéissance devienne philosophie pratique.

Tous les commentaires

06/02/2011, 18:17 | Par christophe lemardelé

L'obéissance est la pente naturelle des adultes et non des enfants car elle est la longue et lente maturation de la raison qui oblige à rendre libre. C'est Kant qui dégagea le mieux ce principe. L'obéissance à la loi morale fait de l'homme un être libre.

Si l'on peut penser qu'une obéissance morale minimale est nécessaire à l'âge de l'enfance, je me demande si la seule loi morale est légitime à l'âge de l'adolescence où l'individu aspire à un peu plus. L'obéissance comme pente "naturelle" des adultes et qui fait l'homme "libre"... Ne serait-ce pas un oxymore? Cela me fait penser à quelqu'un qui lisait un jour un livre de "recettes" comme on en fait tant: Comment devenir adulte? Apprendre à renoncer. Et si le terme "adulte" recouvrait précisément toutes ces connotations morales - obéir, renoncer - et empêchait précisément de devenir un homme ou une femme? Pour "prolonger" la citation de Sartre: obéir pour ne plus avoir réfléchir?

06/02/2011, 18:24 | Par Lincunable

obéir, c'est se soumettre, ce n'est pas être libre;

l'homme libre interroge toujours l'ordre : est-il juste ou injuste ?

06/02/2011, 18:28 | Par Fantie B.

A quoi obéissons-nous

06/02/2011, 18:50 | Par christophe lemardelé

Raison pratique de Kant (morale) versus éthique de Spinoza? Pour l'épanouissement de l'individu et sa liberté, la première ne paraît guère satisfaisante. Peut-être devrions-nous les penser ensemble.

06/02/2011, 18:53 | Par Jonasz

"Tant qu'un peuple est contraint d'obéir et qu'il obéit, il fait bien; sitôt qu'il peut secouer le joug et qu'il le secoue, il fait encore mieux; car, recouvrant sa liberté par ce même droit qui la lui a ravie, ou il est fondé à la reprendre, ou l'on ne l'était point à la lui ôter. Mais l'ordre social est un droit sacré qui sert de base à tous les autres."

 

JJ Rousseau

06/02/2011, 20:16 | Par aanjar

C'est passionnant ce rapprochement entre la honte et l'obéissance. Ça m'ouvre des horizons. Je m'apprêtais à poursuivre, mais là je dois aller dîner chez des amis ! (ils m'ont convié et j'obéis sans honte et avec plaisir).

À très bientôt.

06/02/2011, 20:54 | Par albinos

J'ai besoin de désobéir, par principe. Juste pour dire NON. Histoire de me compromettre...

J'ai (très largement) dépassé l'enfance, l'adolescence. Je n'ai pas souvenir d'avoir jamais eu honte de ce NON.

Au contraire il m'a, à chaque fois, ouvert des perspectives de découvertes. A chaque fois, bien évidement, il y eut un prix à payer.

Le NON serait-il le plus haut degré de la conscience face au monde tel qu'il est, et dans lequel je ne vois pas de loi morale ?

La politique est, parait-il, de "la morale" en action (souvenir d'études)... est-ce aveuglement si j'y vois (aujourd'hui encore) autre chose ?

07/02/2011, 11:36 | Par Wakup en réponse au commentaire de albinos le 06/02/2011 à 20:54

 

Votre besoin de désobéir (aux autres j'imagine) n'est-il donc pas un besoin d'obéir a votre principe de révolte ?Vous le dites bien, "a chaque fois". Vous etes donc très obéissant a ce principe :-).

Vous obéissez donc a votre propre morale qui est de dire NON, plutot qu'a une morale extérieure. Vous trouvez donc votre liberté.

Je crois que c'est ce que veut dire l'auteur dans ce passage :

"C'est très rarement une servitude morale capable de créer les conditions de l'autonomie mais bien plus souvent une servitude hétéronome, c'est-à-dire qui va le faire dépendre d'une cause extérieure."

 

Votre servitude morale ( a votre morale) créer les conditions de votre autonomie.

Vous etes libre ! Car obéissant :-)

 

 

 

 

 

 

 

 

06/02/2011, 21:47 | Par samines

Obéïr, c'est déléguer à autrui le soin de choisir la place qui sera la mienne. Je ne saurais décider de tout sans faire preuve d'arrogance et d'asocialité, donc je dois savoir obéïr. Je refuse à quiconque de décider de ce qui est bien pour moi, donc oui est un conditionnel.

Et pour que ce "oui" ne soit pas un effacement de qui je peux devenir, il me faut être sûr que je peux dire "non". A qui que ce soit, à quelque demande que ce soit. Savoir obéïr n'a de sens que si l'on avance à la découverte de son identité dans une révolte. La révolte est un chemin, l'obéïssance en est le fauteuil qui m'accompagne et dans lequel je dois prendre garde de ne jamais m'asseoir.

"Le prix de la liberté, c'est la vigilance éternelle" (Gabriel Garcia MARQUEZ)

07/02/2011, 00:47 | Par stgranger

Pourquoi ce texte?

07/02/2011, 01:21 | Par espoir

"Le prix de la liberté,c'est la vigilance éternelle" ,"dans l'obéissance à la loi qu'on s'est prescrite"( Rousseau) et "dans les limites des nécéssités de sa nature"(Spinoza). Selon les degrés de déterminisme culturel et religieux ,l'approche de la notion de liberté par rapport à l'obéissance est plus ou moins transgressive,elle n'est pas toujours l'exercice de son" libre arbitre "en maîtrise parfaite des éléments qui le constitue et qui suppose l'évaluation des conséquences des choix de désobéissance.Pour beaucoup la liberté c'est se démarquer de l'orde établi,sans en penser les raisons ou la nécéssité( être juste dans sa nature d'affranchi).Etre libre ,c'est être en capacité de penser les raisons ,la justification et les conséquences pour soi-même et autrui de sa désobéissance (obéissance à la loi qu'on s'est prescrite),celui-ci devient prescripteur averti de sa propre liberté ,jusqu'au moment ou il désire étendre sa prescription à l'autre"La liberté de l'un s'achève là ou commence celle de l'autre"(démocratie idéale sans compter sur la nature des hommes). Il n'est pas de liberté qui ne pose la question du pouvoir sur soi-même et sur les autres et l'articulation entre les deux peut donner un"Montaigne" mais aussi un" Céline"(le talent littéraire étant ce qui nous les fait connaître).Liberté ,liberté chérie ,je t'aime sans jamais vraiment savoir ce que ton nom veut dire.

07/02/2011, 20:54 | Par samines en réponse au commentaire de espoir le 07/02/2011 à 01:21

@espoir

Merci pour ces précisions auxquelles je souscris, et tout particulièrement : "Il n'est pas de liberté qui ne pose la question du pouvoir sur soi-même".

07/02/2011, 09:24 | Par christophe lemardelé

Préparant un billet sur le livre de Peter Gumbel, On achève bien les écoliers, j'y trouve cette phrase concernant le système d'éducation français:

La réticence des jeunes Français ne serait-ce qu’à tenter de répondre à une question est symptomatique d’un système où les enfants ont été conditionnés à « la fermer » plutôt qu’à exprimer ce qu’ils pensent, par peur de se tromper. Ce système promeut l’effacement de soi, le conformisme et l’obéissance aveugle au détriment du sens de l’initiative et de la curiosité intellectuelle.

S'agit-il d'obéir ou d'adhérer dans une démocratie qui est aussi un Etat de droit?

07/02/2011, 13:54 | Par patrick 44 en réponse au commentaire de christophe lemardelé le 07/02/2011 à 09:24

Avant d'obéir par adhésion, il faut avoir pu imaginer le contraire, s'y être confronté avant de choisir.

Choisir..tout un programme.

07/02/2011, 20:04 | Par Hestia

Merci pour tous vos commentaires, je n'ai vraiment pas le temps de répondre à tout le monde... La question d'une opposition entre Kant et Spinoza est séduisante mais je ne crois pas qu'elle puisse se poser aussi simplement. Spinoza est un moraliste quoiqu'on en dise mais d'une morale qui nous débarrasse d'une autre, celle des prêtres et des théologiens et vous trouverez chez Kant un épicurisme qui ne dit pas son nom. La question de l'éducation est tout aussi dense et on trouve beaucoup de pistes chez Rousseau, dans son Emile, particulièrement dans les trois premiers livres... Mais si je pars je vais plus m'arrêter, j'obéis ainsi à un truc (oui mais quoi au fait ?) ;)

07/02/2011, 21:02 | Par cereb

 

je regrette mais toutes ces réflexions me paraissent inachevées ,principalement à partir de Sartre§

Pour ma part je pense que le" je" ici justement apparaît comme non généralisable , à moins de le situer!

sinon il reste l'expression d'une subjectivité toute particulière.

 

07/02/2011, 21:41 | Par Liliane Baie

Selon moi, obéir c'est accepter de substituer le désir de l'autre à son propre désir, la volonté de l'autre ou la volonté commune, à sa propre volonté. Cela apporte, pour certains, un apaisement, car cela dégage de la nécessité d'exercer son libre-arbitre et d'assumer ses choix. Mais, dans cet acception, l'obéissance n'est, ni plus, ni moins, que de la soumission.

En revanche, quand l'obéissance est un choix, quand on sait que l'on dit oui alors que l'on peut dire non, elle devient une des facettes de l'exercice de notre liberté, celle-ci ne nécessitant pas d'exercer systématiquement son droit d'opposition pour être véritable, au contraire.

La difficulté vient de notre capacité à nous leurrer nous-mêmes, et à prendre pour un libre-choix ce qui n'est qu'une obéissance frileuse à nos instincts prudents et paresseux. L'addiction est un exemple de la façon dont on peut masquer sa soumission sous la revendication du libre-arbitre ( pour ceux qui ne connaissent pas : "J'arrête quand je veux !" est la phrase fétiche de l'addictif qui méconnait son aliénation).

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