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La politique est-elle la guerre ?

La guerre est-elle à l'origine de la politique ? C'est en tout cas ce que laisse entendre Michel Foucault dans "Surveiller et punir". Il faut tout de même faire preuve de prudence car, de la guerre, il s'agit essentiellement d'une application à la politique de mécanismes militaires définis sous la forme d'un modèle. La discipline est ainsi un héritage politique dans lequel le "militaire" prend entièrement sa place. Pour aller un peu plus loin, le champ de l'espace politique a mis en place des dispositifs pour maintenir la paix en employant des méthodes militaires (1). Prévenir la guerre au moyen donc de la guerre ou du moins de ses méthodes, tel est le ressort sur lequel nous sommes assis. Stratégie, tactique, habileté..., des armes héritées du champ militaire et employées pour faire tourner sur elle-même la société, comme l'enseignent les écoles de commerce ou comme, s'ennuyant sans doute des larmes des veuves, la guerre économique dévore un peu plus chaque jour les lois de la nature humaine.

On ne résout pas ici la question de savoir si la politique est la continuation de la guerre par d'autres moyens (Clausewitz prétend l'inverse), c'est-à-dire, qui de la poule ou de l'œuf a fait la poule (ou l'œuf), cependant Foucault pencherait plutôt pour la première version, sans précisément circonscrire la question de l'origine, mais en démontrant que la guerre accompagne la politique, dans la politique, pour maintenir ordre et discipline en temps de paix.

Dans la lumineuse première partie du "Citoyen" et dans une préface où le verbe est taillé par des formules à la précision chirurgicale, Thomas Hobbes est bien décidé à nous terrifier. La guerre est l'origine du monde, comme Héraclite l'avait dit avant lui. L'état naturel de l'être humain est de se mettre dessus, de faire un monde où la guerre est le principal rapport pré-social, celui du tous contre tous. D'où la nécessité de l'Etat, d'où le pacte social et d'où, la paix qui en résulte uniquement par pure convention. Les remarques de Foucault deviennent ainsi plus éclairantes. Car ce vieux fond, furieux et bruyant, n'est jamais bien loin dans notre voisinage ce qui pourrait laisser à penser que la guerre, y compris dans la paix, commande à toutes les actions humaines. Au contraire, mais nous n'irons pas jusque là, les cartes sont pour le moins brouillées.

Ce système de la guerre dans la paix imprègne tellement la politique qu'il serait hasardeux, voire tout à fait faux, de prendre le produit de l'Histoire pour la Vérité. N'est vrai que ce qui parvient à actualiser sa puissance. Or rien ne dit que cette puissance soit effectivement la guerre. C'est en tout cas ce que les penseurs du droit naturel, Hobbes y compris, ont bien mis en évidence. L'homme ne veut pas la guerre mais il l'a fait, l'homme n'est pas mauvais mais il fait le mal (2), l'homme est bon mais ne parvient pas à l'être. La généalogie de la surveillance et de la punition de Michel Foucault s'arrête là où commencent les formidables et terriblement lucides descriptions de Hobbes. Si nous ne sommes plus dans le monde du philosophe anglais mais de plus en plus dans celui que décrit Foucault, il nous faut pourtant revenir à ces questions fondamentales pour inventer toujours la politique. L'enjeu est simple : éprouver ce divin dans l'homme qui a semble-t-il disparu de nos écrans et se trouve quelque part par là, tout près, à portée d'une main à laquelle il se dérobe.

(1) "Mais il ne faut pas oublier que la "politique" a été conçue comme la continuation sinon exactement et directement de la guerre, du moins du modèle militaire comme moyen fondamental pour prévenir le trouble civil" (Surveiller et punir - tel Gallimard, p. 197).

(2) On oublie souvent que la fameuse maxime que l'on attribue à Hobbes, mais qu'il reprend de Plaute (Asinaria), "L'homme est un loup pour l'homme" est précédée par : "Et certainement, il est également vrai, et qu'un homme est un dieu à un autre homme..." (Epître au comte de Devonshire). Spinoza reprendra aussi la formule à son compte (Ethique IV - prop. 35).

Tous les commentaires

28/12/2010, 21:47 | Par Michel ALBA

Lire aussi :

Emmanuel Terray, Clausewitz, Fayard; Clausewitz lui-même bien sûr et les réflexions de Raymond Aron sur Clausewitz et la guerre, republiées en Tel Gall.

29/12/2010, 08:31 | Par Annie Madarasz-Bauchet

La politique est-elle une forme de guerre? C'est tout à fait possible, mais la guerre contre quoi? contre qui?

A l' époque de Plaute ou de Hobbes, les femmes étaient "invisibles", juste bonnes à mettre au monde des "guerriers". 50% de l' humanité était exclue de la vie "civique" des sociétés. Qu' en est-il aujourd'hui?

J' observe que les discours qui sont tenus en 2010 par des hommes au sujet de la politique (ou de la guerre) restent à peu de chose près dans le même état d'esprit qu' aux temps anciens, c'est à dire que les hommes tiennent pour quantité négligeable la population féminine.

La domination masculine dans notre société n'est plus à démontrer, ce sont elles qui payent le plus cher tribut au capitalisme depuis toujours?

Mais n'est-ce pas le "Capitalisme" (l'industrie des armes qui le maintient) qui serait le prolongement de la guerre? (ou sa cause)

29/12/2010, 13:02 | Par Hestia en réponse au commentaire de Annie Madarasz-Bauchet le 29/12/2010 à 08:31

Pour votre dernière remarque, cela peut se défendre... En ce qui concerne les femmes et leur place dans un monde masculin, c'est une idée reçue de penser que la violence est l'apanage des hommes et qu'ici il est plutôt question de pouvoir. Or, que je sache une femme n'est guère plus tendre quand elle le détient ou qu'elle cherche à l'obtenir...

29/12/2010, 09:16 | Par Marielle Billy

Votre billet pose, repose une question à ne pas lâcher.

Amusant (si on peut dire), au moment où vous écrivez votre titre qui questionne la politique, l'esprit du politique, où vous faites allusion ds le passage sur les écoles de com. à une vision plutôt machiavélienne de la chose, donc, amusant de constater que Sciences-po. initie une nouvelle formation sur les arts politique, où il est question de ceci (je cite l'école):

Mais quand le corps politique ne parvient plus à formuler les problèmes quil rencontre dans des formes qui soient comprises par tous, il devient nécessaire de se tourner vers ceux qui savent les renouveler, c'est-à-dire les artistes. Il nest pas exagéré de dire que, sans les arts, personne ne pourrait articuler publiquement ses opinions.

Je m'écarte de votre sujet central, mais je me demande si tout ceci ne recouvre pas ces questions :

* penser la dimension conflictuelle de l'homme (déjà si divisé en lui même, alors avec les autres ....!)

* quelle forme (politique) donner à cette conflictualité ?

* et cerise sur le cake : les arts peuvent-ils aider ? (on dirait un projet Renaissance !)

J'aurais tendance à dire que ce qui est en jeu c'est la capacité d'invention, d'élaboration : la guerre est ; le tout (pardon pour la vitesse de l'expression)c'est de lui donner une traduction symbolique - justement pour que la politique ne soir pas la guerre, mais un substitut si nécessaire - Et là, on n'est toujours pas très bon ...

29/12/2010, 12:48 | Par Hestia en réponse au commentaire de Marielle Billy le 29/12/2010 à 09:16

Vous n'êtes pas à côté de la plaque..., et même plutôt dessus..., mais on peut vous objecter que la sensibilité qui se manifeste dans l'art, n'est pas seulement propre à l'art et qu'au contraire plus les arts (dans le sens le plus large possible et pas simplement d'un point de vue esthétique) se sont développés et plus les guerres ont été meurtrières...

29/12/2010, 14:13 | Par Marielle Billy en réponse au commentaire de Hestia le 29/12/2010 à 12:48

les arts, les techniques ... mais aussi de ce fait l'exogamie ...et l'épreuve permanente de la rencontre comme guerrre (potentielle).

29/12/2010, 16:03 | Par Hestia en réponse au commentaire de Marielle Billy le 29/12/2010 à 14:13

Hélène de Troie c'est un peu l'exemple primordial en matière d'exogamie guerrière ! Sinon sur les arts comme sensibilité, vous avez bien raison au niveau où nous sommes, c'est-à-dire un monde où la sensibilité a été chassée au profit de la science (politique, économique, technologique)...

29/12/2010, 16:20 | Par Marielle Billy en réponse au commentaire de Hestia le 29/12/2010 à 16:03

Juste une idée à vous lire : ce qui me paraît une chance possible - et je reprends votre mot - c'est le travail de symbolisation de cette "sensibilité" si dévoyée, si perdue finalement.

29/12/2010, 16:50 | Par Hestia en réponse au commentaire de Marielle Billy le 29/12/2010 à 16:20

"La chance" dont vous parlez ce n'est pas l'art mais la politique. La crainte de la guerre ne crée pas des théâtres mais des institutions (qui elles permettent le théâtre...).

29/12/2010, 09:37 | Par Clément Sénéchal

Plus que dans Surveiller et punir, Foucault n'aborde-t-il pas cette question dans son cours au collège de France publié sous le titre Il faut défendre la société ? Il ne me semble en effet pas que ce soit l'idée centrale de Surveiller et punir, qui traite plutôt de l'évolution dans l'Histoire de l'application des peines, de leur rationalité, de leur finalité et de leur mode d'administration, et des effets de cette évolution sur les moyens de contrôle et de discipline mis en oeuvre par les différents pouvoirs.

29/12/2010, 12:56 | Par Hestia en réponse au commentaire de Clément Sénéchal le 29/12/2010 à 09:37

Je ne pense pas avoir dit que cela était l'idée centrale... Le passage que je cite est à rapprocher des analyses de Hobbes, je ne sais pas si par ailleurs Foucault évoque cela mais il y aurait sans doute une étude un peu plus fournie à mener que mes quelques remarques sur le "hobbisme" de MF.

29/12/2010, 10:45 | Par [email protected]

 

l'ordre et la peur du désordre sont les forces qui émergent dans toutes organsation des société hiérachisées.

dans des organisations humaines plus horizontales où le pouvoir est plus partagé

la peur fait place à une responsabilité partagée. l'action ou la réaction de défense met plus de temps à de mettre en place .

29/12/2010, 11:35 | Par rita robert

Quelques citations....Pour la plupart des hommes, la guerre est la fin de la solitude. Pour moi, elle est la solitude définitive....Camus (Albert)Il est plus facile de faire la guerre que la paix....Clemenceau (Georges)

Personne n'est assez insensé pour préférer la guerre à la paix; en temps de paix les fils ensevelissent leurs pères; en temps de guerre les pères ensevelissent leurs fils....Hérodote

La guerre, c'est la guerre des hommes; la paix c'est la guerre des idées....Hugo (Victor)

Quand les riches se font la guerre, ce sont les pauvres qui meurent....Sartre (Jean-Paul)....Je ne sais pas ce qu'en pensent...Foucault-Clausewitz ou ma concierge, mais la politique ou la guerre ne font que des MORTS...!...depuis la nuit des temps..!

29/12/2010, 13:10 | Par Chris43

.....et ne pas oublier la nostalgie de beaucoup d'anciens combattants de ce qu'ils ont vécu!

 

29/12/2010, 13:40 | Par passifou

Vous n'êtes pas facile, Hestia.

On pourrait facilement échapper à votre sujet tant il est puissant, et tant les chemins de traverses sont séducteurs, ou trompeurs.

Mais la citation de vos références incline à la plus grande humilité, et il ne faut surtout pas s'essayer à commenter ce que vous suggérez de leurs idées, on ne peut rien y ajouter, par contre on sortirait tout à fait de la problématique que vous posez.

D'ici, je considèrerais simplement l'opposition, comme le moteur de ce que vous traitez de l'esprit humain. Une opposition qui s'organise, et où chacun des termes vise à subjuguer l'adversaire.

Le nouvel enjeu que vous suggérez et que nous attendrions, pour espérer quelque part en finir, avec ce problème de l'opposition et de ses travers, ou de ses avantages, dépasse ainsi la somme stratégique ou tactique.

La question qui devient fondamentale, c'est son inverse, l'adhésion.

En cela, la politique, c'est l'anti-guerre.

Là où une opposition s'exprime par la nécessité de détruire la force de l'adversaire, et l'annihilation de ses facultés, voire lui-même, l'autre instille les savantes constructions qui dénouent l'adhésion à l'adversaire, pour se l'approprier.

Les moyens sont ceux habituels du calcul, de la réflexion, de la combinaison, en stratégie, tactique, évaluation des forces.

La guerre et la politique restent intimement liées, elles ont le même objet, la victoire, mais elles n'ont pas, fondamentalement, la même nature.

Alors où chercher ce divin que vous évoquez, le pouvoir de cette lucidité de nature qui concevrait par exemple une harmonie en tout, simplement par la compréhension qu'on a des désordres les plus fous, auxquels on reconnaît la logique et la raison de leur désorganisation?

C'est encore dans l'opposition, celle d'un ordre qui veut s'imposer à un autre.

Il faut donc la nécessaire conception de justice, celle d'un ordre qui a raison, en face d'un autre qui aurait tort.

Tout commence et finit là, le jugement, et sa légitimité.

Qu'on y adhère, et les oppositions tombent.

Le multiple des conceptions individuelles empêche la stase d'un ordre définitif, mais permet assez d'organisation dans la collection de suffisamment d'adhésions à un ordre qui en devient juste.

L'humain reste encore une fois la seule variable, comme la seule valeur fondamentale. La première clé du problème, est toujours en soi-même.

29/12/2010, 16:15 | Par Hestia en réponse au commentaire de passifou le 29/12/2010 à 13:40

"D'ici, je considèrerais simplement l'opposition, comme le moteur de ce que vous traitez de l'esprit humain. Une opposition qui s'organise, et où chacun des termes vise à subjuguer l'adversaire"

Deux idées, deux malheurs.

"Alors où chercher ce divin que vous évoquez, le pouvoir de cette lucidité de nature qui concevrait par exemple une harmonie en tout, simplement par la compréhension qu'on a des désordres les plus fous, auxquels on reconnaît la logique et la raison de leur désorganisation?"

L'homme est divin mais il ne le sait pas, il ne sait voir que le loup chez l'autre et le loup encore qu'il prend pour le divin en lui-même. Dans les statues de leurs Dieux, les Grecs y contemplaient de l'humain... Tout le monde préfère le Paradis à l'Enfer mais quelque chose me dit qu'on lira toujours en premier l'Enfer de Dante que son Paradis...

"Il faut donc la nécessaire conception de justice, celle d'un ordre qui a raison, en face d'un autre qui aurait tort"

oui pour la justice, non pour la dialectique.

"La première clé du problème, est toujours en soi-même"

Sans aucun doute et tout devient beaucoup plus compliqué dès qu'on est deux.;)

29/12/2010, 18:22 | Par passifou en réponse au commentaire de Hestia le 29/12/2010 à 16:15

Oui, tout est compliqué quand on se met à plusieurs, surtout qu'on est souvent soi-même partagé...Rire

Bonnes fêtes.

30/12/2010, 15:24 | Par MG2 en réponse au commentaire de passifou le 29/12/2010 à 18:22

 

Bonjour,

Je m'interroge sur ledit conflit (quasi morbide ) vécu à l’intérieur de nous-mêmes.

Ceci dès l'enfance.

Ne serait-il pas en fait, dès l'enfance, la seule réalité, l’exemple omniprésent que les adultes qui élèvent, entourent l'enfant lui donnent à vivre au jour le jour ?

Le conflit (majeur ou mineur) comme ciment, vecteur, objectif de vie.

Des enfants qui dès leur éveil au monde ne sont entourés que de parents, d’adultes hautement conflictuels, sont éduqués pour devenir membre actif d’une société hautement violente, revendiquant puissance, force, domination à longueur d’échanges et pour toutes perspectives ne créerait-elle pas que des hommes et femmes et futurs citoyens/nes prêts/es à la compétition brutale, au conflit quotidienne (voir l'usage des armes aux USA) et en fin de parcours revendiquant des visions et pratiques politiques menant systématiquement aux affrontements, déchirements, répressions, meurtres, guerres, etc... ???

Alors pourquoi dans cette société, la politique ne serait-elle pas qu'un apprentissage du conflit à mitonner, de la répression à bricoler ou de la toute prochaine guerre "juste" à mener ?

 

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