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Alquié : Spinoza et la cité des fous

Comprendre un philosophe, c'est d'abord comprendre son système. Ceci est particulièrement vrai pour Spinoza. On pourrait passer une vie d'étude à tenter de cerner les intuitions du Hollandais sans pour autant être certain d'avoir touché au but. Dans ses "Leçons sur Spinoza", Ferdinand Alquié rend les armes et se résigne, sous forme d'aveu d'impuissance, à comprendre la philosophie de Spinoza tant il en relève les contradictions mais plus encore en dégageant une impossibilité à rendre pratique sa philosophie. Pour Alquié le spinozisme n'est pas à la portée de l'être humain. Mais ce qu'il y a de remarquable dans sa lecture de Spinoza c'est tout autant cette désillusion que l'éclairage qu'elle apporte sur le système ; comme s'il fallait s'écraser dans le mur de l'Ethique pour mieux en évaluer la portée.

"Je vous avoue pour ma part que si je suis cartésien, comme chacun le sait, et non pas spinoziste, c'est parce que j'arrive toujours à faire répondre à la philosophie de Descartes une certaine expérience personnelle authentique, alors que pour Spinoza, je n'y arrive pas, peut-être il est vrai, parce que je comprends mal Spinoza, ceci n'est nullement exclu", (1). Ferdinand Alquié ne fait pas preuve de modestie ou d'humilité mais d'une très grande sagesse parce qu'à la fois il pointe l'impasse du spinozisme qui aboutit fatalement sur une expérience humaine impossible - le salut par la béatitude intellectuelle, c'est-à-dire la connaissance de Dieu par l'homme, est-il seulement possible lorsque Dieu est identifié à la Nature ? - tout en soulignant les apports considérables de Spinoza sur la compréhension de cet Homme soumis aux passions. La séduction du spinozisme tient en ceci qu'il peut à la fois nous libérer de nos craintes mais qu'il ne peut, malgré tout, nous enlever quoique ce soit qui ne se tient sur ce par-delà propre à réaliser notre bonheur.

Pour ne prendre qu'un exemple, celui de la politique, et de savoir à quelles conditions les hommes peuvent vivre ensemble, l'apport de Spinoza est tout à fait considérable et rejoint les conclusions des plus grands penseurs de philosophie politique (Hobbes, Rousseau et même Nietzsche qu'on pourrait à tort considérer comme un penseur non politique). Ferdinand Alquié dégage le principe de raison formulé par Spinoza à la fois par rapport aux passions, la folie plus forte que la raison, et l'érection de la cité comme rempart à cette folie. Spinoza ne nous dit pas que vivre selon les lois et les règles de la cité est un aboutissement de l'animal politique d'Aristote, la prolongation de son organe naturel, mais au contraire qu'elle concentre la passivité du marécage humain, ne produisant que le lieu de l'esclavage des hommes soumis à leur folie. Car Spinoza est clair, l'homme ne peut pas échapper aux passions, au mieux il ne peut que comprendre leurs causes en vue d'une simple libération terrestre. Les hommes s'opposant aux choses et non à Dieu, compris comme principe de connaissance immanent,"la cité terrestre est la cité des esclaves..., le propre des hommes de passion" (2).

Pour ne pas avoir compris Spinoza, mais peut-être l'a-t-il cerné mieux qu'un autre, Ferdinand Alquié n'en demeure pas moins un formidable pédagogue. A la lecture de ses Leçons, où le dialogue cartésien est permanent, c'est un grand pas en avant dans le discernement d'un système, dans l'exploration de cette haute mer de l'esprit, qu'il est donné de voyager et où chaque découverte est une escale dans la pensée du "Prince des philosophes" (3). Le philosophe de Carcassonne, maître de Gilles Deleuze, est un capitaine de confiance pour trouver la terre ferme des concepts, pour le moins abstraits et polémiques, de Spinoza et sa grande œuvre de destruction de l'erreur et du préjugé.

 

(1) - Leçons sur Spinoza p. 207 - Table ronde.

(2) - Ibid. p. 321.

(3) - Gilles Deleuze - "Qu'est-ce que la philosophie ?"

Tous les commentaires

30/07/2011, 13:56 | Par christophe lemardelé

Très beau billet! et excellent compte rendu. Pour ce qui est de:

l'impasse du spinozisme qui aboutit fatalement sur une expérience humaine impossible - le salut par la béatitude intellectuelle, c'est-à-dire la connaissance de Dieu par l'homme, est-il seulement possible lorsque Dieu est identifié à la Nature ?

on peut également rétorquer: impasse du cartésianisme qui prolonge l'expérience humaine impossible opposant l'âme et le corps, le transcendant à l'immanent. Pour ce qui est des passions, puisque tout oppose Descartes à Spinoza sur ce sujet, elles ne sont pas inéluctables. Les contraindre par la morale est usant et contraire à sa nature, les connaître par l'intellect est plus satisfaisant puisqu'on ne rejette pas ce qui est une partie de soi, et il y a une certaine béatitude à découvrir l'être complet que l'on est dans toutes ses dimensions, sans préjugés. Mais, il est vrai, il n'y a pas d'espérance chez Spinoza puisque c'est une passion, quelque chose qu'on ne maîtrise pas, qui nous rend précisément passifs.

30/07/2011, 18:27 | Par patrick rodel

Il me semble qu'il y a quelque paradoxe à chercher à critiquer Spinoza à partir de Descartes alors que Spinoza est justement anticartésien - ce qui est d'un des thèmes forts de la lecture deleuzienne de Spinoza.

Je suis toujours étonné par cette propension, dans l'histoire de la philosophie, à ignorer l'histoire tout court et à confronter des philosophes qui n'appartiennent pas au même moment historique. Il me souvient qu'on parlait jadis d'un platonisme de Kant - ce qu'on pourrait défendre - mais aussi d'un kantisme de Platon - ce qui est à proprement parler absurde.Comme si dans le ciel des Idées, les contingences historiques n'avaient pas de place. Une manière préjudiciable, à mes yeux, de décontextualiser l'oeuvre.

31/07/2011, 12:33 | Par Hestia

Je rectifie une erreur, Alquié ne critique pas Spinoza à partir de Descartes mais bien à partir de Spinoza lui-même critiquant Descartes. Quoique je ne sais pas si le mot critique soit ici approprié... D'autre part, je pense que les idées échappent complétement au temps et à l'espace, c'est bien pourquoi on peut encore parler de platonisme ou de marxisme et faire de l'histoire de la philosophie qui n'est rien d'autre que la philosophie elle-même.

31/07/2011, 13:18 | Par patrick rodel

Bien sûr, tout le monde a le droit d'être hégélien, mais je tenais à montrer que d'autres positions philosophiques sont possibles ! J'ajoute que, pour ma part, je me méfie comme de la peste des -ismes qui sont le fruit, non d'une pensée vivante, et donc pleine d'incertitudes et de remords et de contradictions, mais de l'assurance systématique et dogmatique des disciples - ce qui vaut pour le platonisme, le marxisme (avec dans ce cas des conséquences gravissimes) etc.

31/07/2011, 13:33 | Par Chris43

... D'autant plus cela suppose - ce qui est contredit par la réalité - que tout le monde s'accorde sur ce qu'on entend par ces qualificatifs: hégélien, nietzschéen, etc.

31/07/2011, 15:50 | Par patrick rodel

Bien sûr. On peut défendre une thèse hégelienne - ce qui est le cas dans ce billet - et n'être pas hégelien, au sens absolu du terme. D'autant que, de fil en aiguille, si j'ose dire, cette thèse entraîne toutes les autres. Mais, la position qui consisterait à ne retenir qu'une proposition ou deux d'un auteur que l'on s'efforcerait de faire cohabiter avec des thèses venues d'autres auteurs déboucherait assez vite sur une position éclectique (on choisit une thèse, ici, une autre, là) qui n'est guère tenable. D'où la nécessité d'une prise de parti en philosophie - comme on disait il n'y a pas si longtemps.

31/07/2011, 16:05 | Par Hestia

Tiens vous m'avez mis dans la case "hégélien" vous devriez donc vous méfiez de vous-mêmes...

01/08/2011, 10:44 | Par patrick rodel

rectification dans le billet précédent : non pas hégelien mais proposant une thèse hégélienne. Et entendez-moi bien, cela n'a rien d'infâmant. Cela relève de la simple constatation. Et d'autres positions sont possibles.

01/08/2011, 13:11 | Par Hestia

"Bien sûr, tout le monde a le droit d'être hégélien", pour vous citer... mais si vous pouviez m'en dire plus sur la "thèse hégelienne" du billet, je suis preneur. Je vous rassure je ne prends pas cela comme une insulte... Mais comme vos dénoncez les "ismes" alors que vous utilisez le terme "hégelien", comprenez mon étonnement !

03/08/2011, 19:15 | Par patrick rodel en réponse au commentaire de Hestia le 01/08/2011 à 13:11

La thèse hégélienne est celle que vous indiquez dans une de vos premières réponses : philosophie = histoire de la philosophie. C'est au coeur de la Phénoménologie de l'esprit. Développement de l'esprit dans le devenir conscient de soi parallèle au développement des différents moments philosophiques que sont les grandes philosophies. La philo de Hegel vient tout récapituler, c'est pour ça qu'elle se présente sous la forme du Savoir absolu.

C'est vraiment résumé à la louche, mais je voulais vous répondre avant de couper pendant quelque temps avec notre media préféré ! Heureux en tout cas de cette discussion - ça vaut mieux que les échanges de noms d'oiseau qui sont la règle sur d'autres fils et sur d'autres sujets.

02/08/2011, 15:18 | Par profil_inactif_145012

Les 'iens' et les 'ismes' ne vont pas toujours par paire, et ne sont pas équivalents. Sourire

 

Pour Marx, on a bien sûr 'marxisme' et 'marxiste' mais on a aussi 'marxien'.

 

Pour Voltaire, on a 'voltairien' et c'est tout ! pas (encore) de voltairisme ?

 

Pour Hegel, on semble avoir 'hégelien' et 'hégelisme' ?, mais pas d'hégeliste ?

 

Nuances, nuances....

13/04/2013, 16:31 | Par Laurent Galley

Ce qu'il y a de magnifique avec la philosophie, c'est que, au même titre que les arts, on achoppe chacun finalement sur des préférences instinctives et individuelles. On interprète, on comprend, on réagit, d'abord avec son feeling avant sa raison... Ou les deux mêlés. Je pense que les deux ne font qu'un, en réalité. Et justement, pour ma part, la logique spinoziste me semble aller (presque) de soi... D'où mon étonnement à la lecture de l'étonnement de Ferdinand Alquié dans ses leçons sur Spinoza, que vous citez... Je cherche justement à comprendre l'origine de cet étonnement. Je me suis déjà posé la question : en quoi un cerveau cartésien ne peut-il pas saisir celui d'un spinoziste ?... Alors que Descartes fut le "maître" de Spinoza, il lui doit l'essentiel de son savoir. D'où cette autre question : où Spinoza est-il allé chercher son système ?... On cite parfois Giordano Bruno. Je connais mal ses vues philosophiques, sinon le scandale cosmologique dont il fut l'objet. Reste que, pour ma part, c'est le dualisme cartésien qui me pose soucis... Je n'arrive pas à comprendre cette logique dualiste qui mêle, dans le sujet, le néant et la clarté. Etrange métaphysique pour moi; étrange langage aussi... Spinoza m'apparaît plus logique et plus clair, malgré la notion même de Substance, inhérente à la scolastique. En outre, il réconcilie dans son système nombre d'apories cartésiennes, notamment celle d'une volonté infinie pour un entendement fini, ou plus encore : l'impossibilité même de l'erreur, du néant, dans la connaissance, au profit d'une simple inadéquation due à nos imaginations, nos préjugés et nos méconnaissances des lois de la causalité naturelle. Très intéressant et réjouissant de pouvoir confronter ma lecture avec la vôtre. Bien à vous ! 

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