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26
Oct

MEDIAPART

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Maître Bobard, du haut de son perchoir

Attention, cette histoire est une fable, une pure fiction. Toute ressemblance avec des faits réels ayant pu se passer ces dernières 24 heures ou ces derniers 12 mois serait complètement fortuite et accidentelle. Les yeux dans les yeux, je vous en donne ma parole ! 


 Maître Bobard est le meilleur avocat de Paris. En quarante ans de plaidoiries, il n'a jamais perdu une seule affaire. Il connaît le droit comme personne, jusqu'au plus petit des décrets d'application, jusqu'à la plus anonyme des circulaires, jusqu'à la plus lointaine des jurisprudences. Il maîtrise l'art de la dialectique avec un tel talent, une telle éloquence, que ses plaidoiries les plus célèbres sont étudiées dans toutes les plus grandes écoles de droits. Maître Bobard est bien plus qu'un avocat, c'est un artiste, une star ! Il fait la une de tous les magazines, il est invité sur tous les plateaux télé. il multiplie les casquettes : Consultant, philosophe, écrivain, chroniqueur, critique cinématographique, reporter, diplomate, chef des armées… Il est brillant. tellement brillant qu'il aveugle quiconque l'approche de trop près. Cet homme est une légende vivante. Mondestement.

 Ce matin, un de ses plus proches amis, homme politique de premier plan,  a appelé Maître Bobard pour lui demander de prendre sa défense dans une sombre affaire de fraude fiscale. ( Il nous a été demandé de ne pas révéler l'identité de l'ami en question, aussi nous flouterons son nom tout au long de ce récit ). Maître Bobard est très embêté par cette demande, car il comprend vite que cette affaire est ingagnable. Le cas de monsieur &ψœζ♣Φ est totalement désespéré, et, disons le clairement : désespérant.  Pourtant, n'écoutant que son sens de l'amitié, et peut-être un peu son orgueil aussi, notre héros relève le challenge. Il accepte d'aider son ami au pied levé ! Le voilà donc déjà face au juge, prêt à se jeter corps et âme dans la bataille. La salle d'audience est pleine, les flash crépitent, les médias sont présents en masse : la routine habituelle !  Soyez-en sûrs, Maître Bobard n'en n'est pas à un près, et ne reculera devant rien pour innocenter son client. Seule la victoire est belle !  Attention, le spectacle commence : 

 " Monsieur le Juge, je tiens à vous en informer tout de suite. Contrairement aux apparences, mon client est innocent !  Oui, je sais, il a fini par avouer, ce matin même, dans votre bureau. Et pourtant, non ! il n'est pas coupable. Quand hier, il jurait par tous les Dieux qu'il était innocent, il ne mentait pas. Et quand aujourd'hui, il affirme le contraire, il ne ment pas non plus. Je comprends très bien que cela vous semble incroyable, mais je le dis et je le répète, mon client est incapable de mentir ! Je suis venu vous en apporter la preuve, si vous le permettez votre Honneur. 

 Car c'est bien d'honneur dont il s'agit. L'honneur bafoué d'un homme sali, sali par la presse et les médias. Un homme pointé du doigt, un homme seul, abandonné de ses amis, car en politique monsieur le juge, vous le savez, on n'a pas d'amis. En vérité, dans cette affaire, mon client n'est pas coupable, il est victime ! Oui, victime de son succès, victime de sa réussite. En France, vous le savez bien, on n'aime pas les gens qui réussissent ! 

 Oui, oui, c'est vrai, je m'emporte quelques peu, je m'en excuse votre Excellence. C'est la passion qui parle, la passion de la vérité. Aussi, je ferai court, car la vérité n'a pas besoin de grands discours. Et la vérité finit toujours par éclater au grand jour ! Vous voulez des faits ? rien que les faits ? Vous avez mille fois raison votre Magnificence ! 

 Eh bien voilà, très exactement ce qui s'est passé : Hier soir, nous étions, avec mon client et quelques uns de ses amis, réunis chez lui autour d'une partie de Trivial Poursuit. Il n'y avait là que des honnêtes citoyens, dont, je précise, un huissier de justice qui pourra confirmer mes dires.

 Il devait être aux alentours de 21h30 et, c'était à mon tour de lancer les dés. Voilà que je fais un double six m'amenant sur une case bleue. Je précise case bleue, car vous le savez certainement, cette couleur est réservée aux questions de géographie. Non, non, je ne m'égare pas du tout votre Majesté, je vous en prie, laissez-moi poursuivre, vous allez vite comprendre.

 Un de nos amis tire la carte, et donc, la question qui m'est posée est la suivante : "quelle est la capitale de la Suisse ?". Je réponds instinctivement  "Genève ! " Et là, mon client, qui n'était pas encore mon client à ce moment précis, me reprend aussitôt à la volée "mais non, abruti, Genève, ce n'est pas en Suisse !". Il pensait que Genève se trouvait dans le département de la Haute-Savoie. Pauvre de lui !

Vous comprenez monsieur le juge !? Tout cette histoire, n'est en fait rien de plus qu'un  malheureux petit quiproquo de rien du tout, rien d'autre qu'une simple erreur d'ordre géographique. Un problème de culture générale. voilà tout. 

Vous auriez du voir la tête de mon client quand nous lui avons appris que, depuis le cours élémentaire, il avait fait fausse route. C'est un peu comme si le monde qu'il s'était construit s'écroulait d'un coup. Il était bouleversé, tellement déçu, tellement abattu, inconsolable. Un ami a fini de l'achever, en nous révélant finalement que Genève n'était même pas la capitale de la Suisse. Là, c'était le coup de grâce ! tout ça pour ça. Vous vous rendez compte !? La suisse nous prend notre sublime Genève, pour en faire quoi ? Une simple préfecture de je ne sais quel petit canton ! Je le dis comme je le pense, c'est une honte. 

Mon client était littéralement dévasté, le moral en Berne, la tête dans les chaussettes !  Trente ans que je le connais, je ne l'avais jamais vu dans un tel état. Il aura du mal à s'en remettre vous savez.

Je demande l'indulgence pour mon client. D'ailleurs, sachez bien que pour prouver son entière bonne foi, il est prêt à fermer son compte immédiatement et à rapatrier tous ses avoirs en France. Nous avons déjà lui et moi, entamé des démarches auprès de banques à Lausanne. Comment !? pas Lausanne !? Ok, ok, très bien, soit. Je ne comprends pas très bien pourquoi, mais si ça peut vous faire plaisir, nous n'irons pas à Lausanne. Nous irons donc à Monaco, c'est promis ! D'ailleurs, je...

Pardon !? Concernant ses comptes à Singapour !? Singapour, Singapour, Singapour dans les Dom-Tom c'est bien ça !? non !? ( visiblement surpris ) Singapour n'est pas un territoire français !? Ah bon !? En êtes-vous sûr votre éminence !? formel. Ok. J'aurais pourtant juré... On pourrait peut-être demander une expertise sur le sujet, non !? non. D'accord, d'accord. Pas d'expert. Pas de problème. Si vous le dîtes, soit. Je prends note. Il semblerait donc que mon client ait pu éventuellement, à l'occasion d'une mauvaise manipulation de sa part, ouvrir malencontreusement, un compte bancaire à Singapour. Singapour, qui, d'après certains avis concordants ne serait probablement pas situé en territoire français. 

( Maître Bobard est Knock Down. pour la première fois de sa vie, il est au tapis. Humiliation suprême, sonné par un petit juge que personne ne connaît. Un débutant, un couche-culotte, un bleu en robe noire. Notre champion est à court d'arguments. Pour la première fois de sa vie, il sent se lever le vent de la défaite. Maître Bobard, blême, prend un temps d'arrêt, il songe un instant à jeter l'éponge. Mais, tel un gladiateur kamikaze, préférant mourir debout les armes à la main, il se redresse, et repart aussitôt au combat ) 

 Oui mais Monsieur le Juge, avouez quand même que ce n'est pas possible ! si il nous fallait consulter un atlas à chaque fois qu'on ouvre un compte en banque, on s'en sortirait jamais ! Faut qu'on s'en sorte votre honneur. Je ne sais pas comment, mais va falloir qu'on s'en sorte. 

 ( Maître Bobard marche lentement en direction du juge. Il cherche à gagner du temps, le temps qu'un argument digne de ce nom daigne passer par-là. Même un argument indigne, peu importe. Une idée, un truc, une branche à laquelle se raccrocher…  )

 D'ailleurs votre immensité, ce n'est peut-être qu'un détail pour vous, mais pour moi ça veut dire beaucoup : la France aurait mieux fait de conquérir Singapour plutôt qu'Alger, Tunis ou Casablanca, ou Dakar,  enfin, je me comprends ! C'est une faute historique. Une faute stratégique, majeure. Un manque de vision manifeste. La grande Singapour, la Belle Singapour… Croyez-moi, votre seigneurie, que si j'avais vécu aux temps bénis des colonies, j'aurais fait ce qu'il faut pour que nous prenions Singapour ! Par le sang et par les larmes ! ( il fond en sanglots aux pieds du juge, lequel, impassible lui tend un mouchoir sans même lui jeter un regard. Maître Bobard, est visiblement touché et ému. Il continue sa plaidoirie )

 La France est riche monsieur ! Riche de ses presque deux-mille ans d'histoire !  La France est une vieille Dame millénaire, dont le patrimoine est incommensurable, l'héritage sans limites.  Comment peut-on penser un seul instant que mon client ait pu vouloir abuser d'une vieille dame ? Comment imaginer cela !? C'est une honte, un scandale, une ignominie ! ( pointant son doigt vengeur vers le juge ) À votre place, je ne serais pas fier ! En accusant mon client, vous insultez la France, vous insultez la République !!!

 ( la confusion et le bruit s'invitent subitement dans la salle d'audience. les uns sont choqués, scandalisés par de tels propos, par de telles méthodes. les autres encouragent Maïtre Bobard. Les noms d'oiseaux et les invectives fusent de toutes parts. Les uns sifflent, les autres persifflent, c'est le chaos le plus total ! la jungle ! Même le juge, indigné s'y met ! Il ne semble plus y avoir dans cette salle d'audience une seule personne un tant soit peu civilisée. On se croirait dans un stade de foot, pire, on se croirait à l'assemblée nationale ! Maître Bobard, fier de son effet, affiche un large sourire. Le pyromane se fait alors pompier appelant tout le monde à se calmer afin qu'il puisse entamer le dernier round. Et, n'ayant décidément peur de rien, il semble désormais vouloir jouer la carte de l'opinion : le bon sens populaire contre l'establishment politico-judiciaire  )

 Laissez-moi vous le dire Monsieur le juge, la main sur le coeur, mon client s'est fait avoir ! Si il a pêché, c'est par naïveté. En bon père de famille, il voulait juste mettre les siens à l'abri, en épargnant quelques deniers gagnés durement, à la sueur de son front. Un peu comme ces millions d'ouvriers qui, du jour au lendemain, voient leurs usines fermer, les unes après les autres. Quelques centaines d'euros mis de côté, à peine. ( repris par le juge, il rectifie le montant en question ) Oui, bon, quelques centaines de milliers d'euros, ( s'énervant d'un coup ) mais la vérité, c'est qu'aujourd'hui, pour 600 000 briques t'as plus rien ! La vie coûte chère, monsieur, très chère, trop chère très cher ! C'est la crise ! Et, en plus de ça, avec toutes ces taxes et tous ces impôts qui nous prennent à la gorge, c'est plus possible ! comment on fait pour payer nos factures !? hein !? Eh bien on fait c'qu'on peut pour s'en sortir ! on est tous pareil ! Le coupable, c'est pas nous, c'est pas vous ! Le coupable, c'est le système Monsieur ! Le système !

Alors voilà, votre honneur, mon client est assez accablé comme ça. N'en rajoutez pas je vous en supplie. c'est un homme à terre. Aidez-le à se relever, ne l'enfoncez pas plus, je vous en conjure. Ne le livrez pas à la vindicte populaire ! Ne le jetez pas en pâture aux vautours, mangeurs de charognes. Voudriez-vous qu'il se suicide, lui aussi, comme tous ces pauvres salariés de la Poste, d'Orange ou de chez Peugeot !?  Comme cet avocat et ce policier ayant travaillé sur cette fameuse affaire mettant en cause un ancien Président !? ou comme ce médecin-urgentiste d'émission de télé-réalité !? Le monde va mal votre honneur, n'en rajoutons pas.

 ( Maître Bobart pensait tenir le bon bout de la corde sensible, mais il voit bien que le juge reste impassible, comme imperméable à chacun de ses boniments. En restant sur le terrain trop rationnel des faits, Bobard le sait, il ne gagnera jamais ce procès. La seule chose qui pourrait le sauver, lui et son client, serait une intervention divine. Un miracle en quelques sorte. Mais oui ! Notre super avocat oublie alors subitement son athéisme profond, et se jette à Genoux, semblant implorer le seigneur Dieu, ou le juge, ou les deux ) 

Votre honneur, votre sainteté, pardonnez à mon client car il a fauté. Mais il a fauté par Naïveté. Heureux soient les simples d'esprits ! Souvenons-nous en cet instant de la parole du fils de l'homme : "que celui qui n'a jamais pêché, jette la première pierre". Que sommes-nous mon père !? Rien d'autres que d'humbles pêcheurs. Pardonnons-nous, aimons-nous, balayons le passé, oublions nos futiles querelles. 

 ( puis regardant l'assistance ) Faisons une prière tous ensemble, pour que nos enfants n'aient jamais à  connaître le même sort que mon client. Qu'ils puissent tous avoir des instituteurs dignes de ce nom, qui leur enseigneront correctement les rudiments de la géographie.

Prions mes amis, et ne nous opposons plus jamais les uns aux autres. Marchons ensemble, marchons, marchons... ( Eclair de génie, la fibre patriotique ! voilà que Maître Bobard se met à chanter la Marseillaise, la main sur le coeur, et ça marche ! toute la salle se met à chanter avec lui. il poursuit sur son élan )

À compter de ce jour, nous ne serons plus jamais des ennemis les uns pour les autres. Nous saurons reconnaître notre frère et nous saurons reconnaître adversaire, notre véritable adversaire : celui qui n'a pas de nom, pas de visage, pas de parti. Celui qui ne présentera jamais sa candidature. celui qui ne sera pas élu. Et pourtant, celui qui nous gouverne tous. Le monde de la finance ! En 20 ans, la finance a pris le contrôle de nos vies ! Elle s'est s'est affranchie de toute règle, de toute morale, de tout contrôle ! 

 ( Deuxième éclair de génie !!! Maître Bobard a reprit à son compte le célèbre discours de feu saint François. La salle se lève, la salle applaudit, le juge, les journalistes, le public. Il va gagner, il a déjà gagné. Dans sa tête résonnent les airs de "i will survive", de "we are the champions", "i believe i can fly", "sexuel healing"… Il s'en va chercher ces dernières notes en faisant un superbe Moonwalk sous les acclamations d'une salle en délire ! Et porté par son élan, porté par le public, il continue. tout le monde y croit. Tout le monde croit qu'il y croit. Lui-même peut-être l'espace de quelques instants il y croit. C'est beau, c'est fort, c'est lui. il ne lui reste plus qu'à trouver la bonne formule, le bon slogan pour conclure comme il se doit ce grand moment. S'adressant à l'assistance, il finira donc par ces quelques mots remplis de simplicité et de sobriété )

Pour terminer, je voudrais simplement vous dire : Merci ! au nom de mon client :  Merci ! Au nom de la justice, au nom de la démocratie : Merci ! Merci de votre soutien ! Merci de votre confiance ! Merci de votre fidélité ! Vous savez, la justice est un long combat, un long chemin, je vous y donne rendez-vous très vite. Je vous aime !"

 

Tous les commentaires

04/04/2013, 01:14 | Par jdapr

Oui moi aussi , " je vous aime "! Quel fou-rire ! Merci !

04/04/2013, 01:26 | Par GILLES WALUSINSKI

On attend avec impatience la suite de ce feuilleton haletant, les aventures de Maître Bobart!

04/04/2013, 15:59 | Par mauwa09

Merci !

au nom de mon client :  Merci !

Au nom de la justice, au nom de la démocratie : Merci !

Plus drôle que ce que l'on entend souvent sur les ondes: 

                                                   "je fais confiance à la justice de mon pays"

04/04/2013, 18:09 | Par Bébert84

Mon premier jour de lecture sur Médiapart.

Je n'en peux plus ! C'est trop, c'est trop, pitié !

Mais bon Dieu, que c'est bon !

 

04/04/2013, 19:23 | Par Jani

Merci pour cette fable, j'en ai laissé tomber mon fromage!

05/04/2013, 09:36 | Par Dudu0244

Très drôle en effet, Moscovici devrait le prendre pour sa défense...

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