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Socialisme et libre entreprise: l’incompatibilité

Un billet d’Adrien Faure sur le socialisme m’a inspiré une réponse trop longue pour un commentaire. De plus le thème est large et mériterait même d’être développé point par point. J’en fais ici un billet en deux parties. Le billet original d’Adrien est ici.

 

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Le socialisme contre la libre entreprise

Je ne peux être socialiste puisque la théorie développée par notre ami blogueur dit: «Le libre-entreprenariat n'a pas sa place dans le socialisme.» Or je crois à l’individu, à sa créativité, et à la liberté d’agir et d’entreprendre, tout en considérant que cela doit être cadré dans des règles et qu’une société ne peut laisser sur le bord de la route ceux qui sont en difficulté. Que ce soit par la famille, le clan ou l’Etat, il doit y avoir un modèle de soutien à ceux qui sont dans la difficulté.

La théorie socialiste proposée me semble entretenir différentes confusions. Par exemple:

«Dans le socialisme la majorité décide, alors qu’actuellement une minorité décide».

Pas d’accord. Si le pouvoir économique est entre les mains d’une minorité, le droit de vote fait qu’il est possible d’édicter des lois qui limitent ce pouvoir. Exemple: les lois anti-cartels. On peut aussi mentionner les taxes et prélèvements divers sur les entreprises, taxes qui sont recyclées entre autres en prestations sociales et en biens collectifs. L’entrepreneur a des obligations envers les employés et envers la société et doit se soumettre aux lois édictées par la majorité.

Dans les pays démocratiques toute personne ou tout groupe peut créer une formation politique, convaincre ses concitoyens, se faire élire et appliquer un programme auquel même la minorité économique devra se plier, le cas échéant.

Une des caractéristiques de l’entreprise est le contrat. Le contrat est devenu la norme des relations humaines. Le contrat est porteur de liberté. C’est l’opposé de l’esclavage, c’est la reconnaissance des droits des deux parties.

Le salariat est un contrat qui donne des droits, des devoirs et des libertés aux deux parties. Le patron - disons le chef d’entreprise pour faire moins imagerie populiste du 19e siècle - crée puis propose des postes de travail avec un contrat. En cas de problème les tribunaux Prudhommes sont là pour faire respecter les contrats. Le chef d’entreprise, petit ou grand, ne domine pas le salarié. Il a des obligations. Il ne fait pas ce qu’il veut. Il socialisme4.jpegdoit aussi rendre des comptes en cas de perte d’activité. Il est engagé envers la société. On n’est pas dans un système de domination mais de contractualisation et de responsabilités nominatives. Le salariat n’est pas un esclavage et il est simplement abusif de lui superposer la traite des esclaves. La description du chef d’entreprise dans le socialisme s’inspire un peu trop du propriétaire de galères romaines!

La répartition équitable équitable des fruits de la production est un thème central dans le socialisme proposé. Equitable doit-il être compris dans le sens de justice ou d’égalité? L’égalité salariale est une chose, la justice qui rend à chacun selon ses mérites ou engagements en est une autre. La justice n’est pas forcément l’égalité. Dans une coopérative autogérée, est-il possible de décider des rémunérations différentes? Si oui, sur quelle base? Si c’est la pure égalité salariale, quel intérêt pour les employés plus actifs, plus motivés, plus intellectuels, plus ceci ou cela,  de donner leur plus de créativité si c’est pour n’avoir que la même rémunération que les autres? Par amour des gens et décision librement choisie en conscience, ce qui suppose une humanité ayant collectivement atteint une hauteur de conscience inouïe? Ou par contrainte?

Accepter cela suppose que l’on ait un fort idéal, ce qui ne se commande pas et ce qui n’a rien à voir avec le socialisme lui-même. C’est de l’ordre de la morale et non plus de la politique. La politique gère, la morale juge ce qui est bien et ce qui ne l’est pas. Mélanger les deux est dangereux. Ce que l’on nomme la moralisation de la politique n’est que l’observance des règles de neutralité dans la gestion d’un Etat. Exemple: ne pas profiter d’une position d’élu pour recevoir des pots-de-vin. Aller plus loin deviendrait une forme de religion d’Etat.


Un peu de politique-fiction

Par ailleurs, à la place du chef d’entreprise on aura une sorte d’entité abstraite: l’assemblée de la coopérative autogérée. C’est la majorité des votants qui sera responsable de l’entreprise, et non pas une personne ou un groupe de personnes bien défini. Donc personne en réalité ne sera responsable nominativement. Aller vous plaindre à un tribunal de ce que la majorité a voté contre votre proposition ou demande! Plus aucun recours possible. Le «salarié» socialiste est enfermé dans un système monopolaire. Il n’y a plus de contrepouvoirs.

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S’il change d’entreprise il aura le même modèle ailleurs, et encore le même modèle ailleurs, et ainsi de suite à l’infini. La jolie prison que voilà. Et si un salarié est payé plus parce que l’on considère que ses idées, sa créativité, sa rapidité d’exécution, sont meilleures que d’autres, quelles jalousies va-t-il engendrer? Pour valider sa rapidité il faudra contrôler aussi les autres. Tous les «salariés» seront contrôlés. Qui les contrôlera? L’Assemblée? Elle va donc passer la moitié de son temps à: gérer ces contrôles et les litiges qui en découlent, étudier la gestion de la coopérative, innover et attendre l’accord de l’Etat central, prendre des contacts avec d’autres régions du monde où le produit pourrait être utile (le «marché» socialiste), étudier le moyen de diffusion du produit, et quand-même de temps en temps travailler... Ou alors elle délègue et commence à dépendre d’experts qu’il faudra aller contrôler aussi.

Et l’humain étant ce qu’il est, c’est-à-dire corruptible, afin d'éviter de s’installer dans un poste de coordination ou d’expert de manière privative et d’éviter que ne se constitue progressivement des privilèges, on change tous les responsables tous les 6 mois ou tous les ans. Ainsi ils ne pourront pas s’approprier le poste et les relations. L’inconvénient est qu’ils ne pourront pas non plus accumuler d’expérience ni de savoir-faire, ne pourront faire jouer des contacts qui faciliteraient la bonne marche de la coopérative et la vente de ses produits. En fait tout le liant et le savoir-faire sera évacué par crainte de leur versant privilèges. Ce sera une société sans experts.

Les assemblées jugeront aussi des litiges puisqu’il n’y aura pas de raison d’avoir de tribunaux Prudhommes, lesquels ne se justifient que par le fait qu’il y a différents partenaires sociaux. Donc l’assemblée sera décisionnaire, soit un équivalent de patron massif et informe, et sera en plus le tribunal des employés. Double casquette. Et c’est encore sans compter sur les jeux de pouvoir, les luttes d’influence, les alliances secrètes qui se développeront inévitablement. Pourquoi l’humain serait-il soudain différent sous le socialisme? Pourquoi serions-nous soudain tous capable de nous exprimer de manière à être convaincants, aurions-nous tous la même capacité d’analyse? Comment s’insérera la gestion des différences naturelles des personnalités et de leurs conséquences sur la société?


A suivre: socialisme, une nouvelle monarchie?

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