Une femme, un train
— Bien, cher amis poètes, je vous demande un petit moment de sérieux pour...
Maurice m’interrompt :
— Oui, mais d’abord à boire pour tout le monde ! Tournée générale pour le gagnant de Banon ! Pascaline !
Pendant qu’il va passer commande je continue :
— Chers auteurs, qu’allons-nous faire maintenant ?
Il y a des phrases malheureuses. Des phrases qui disent autre chose. Celle-ci me plonge dans le passé. Qu’allons-nous faire maintenant ? Elle revient avec sa blessure. Je me vois répétant dans un snack de gare : « Qu’allons-nous faire maintenant ? » Elle ne répondait rien. Elle me regardait. Nos chemins se séparaient alors que rien ne nous y obligeait. Un malentendu. Qu’allons-nous faire maintenant ? Rester en contact et nous écrire nos vie ? Non. La séparation est un adieu ou n’est rien. Ne la ratons pas. Nous avions raté assez de rendez-vous. Pas réussi à être parents. A comprendre nos différences. Trop d’occasions perdues. Au moins devions-nous réussir la séparation. Mais on ne transforme pas facilement un échec en victoire. Pendant des années nous serions habités de souffrance. Puis de déni pour chasser la souffrance. Cela n’aurait aucun sens. Notre légende resterait inaboutie. Alors qu’allions-nous faire maintenant ? Constater l’inachevé. Je me souviens de son silence. Nous ne ferions plus rien. Rien ensemble. Chacun allait prendre son chemin ou son train. L’autre allait disparaître. Tout ce qui avait été proche comme la peau sur le muscle était d’un coup arraché. Non, nous n’avions rien vécu d’important. Sinon nous resterions ensemble. Rien d’important. Rien qui ait assez de valeur. Qu’est-ce donc qu’une séparation, sinon un meurtre dont l’arme est le déni ?
Qu’allais-je faire maintenant ? Payer mon eau minérale. La regarder encore. Me demander si je devais hurler de douleur ou m’étonner d’avoir tant aimé cette femme. Partir à reculons. Ne pas lui montrer mon dos. La regarder en face jusqu’au moment où l’angle du mur nous cacherait l’un à l’autre. Alors courir vers le train sans me retourner. Courir vers le train, pas vers elle, surtout pas vers elle. M’installer sur une banquette et plonger dans une lecture sans regarder le quai. J’ai imaginé d’autres fins que celle-là. J’ai imaginé redescendre du train. Le laisser partir et la voir en face sur l’autre quai. J’ai imaginé rester là tant que nos yeux seraient dans nos yeux, et que seul l’épuisement de l’un des deux signifierait la fin. Mais nous aurions été capables d’aller jusqu’à la mort plutôt que de lâcher avant l’autre. Alors j’ai choisi la fin où je prends le train.
Peu importait ce que nous cherchions en nous séparant. Rien, je crois. Rien de mieux. Rien de précis. Laisser tomber. Faire du vide. Savions-nous ce que nous cherchions quand nous nous sommes rencontrés ? Pas plus. Un autre rien. Un rien plein. Plein de rires, de caresses, de larmes. De peurs, de désirs, de sexe, et d’incompréhensions. Plein d’émotion et de vulnérabilité. Je suis monté dans le train. Ensuite j’ai souvent rêvé d’elle. Son fantôme n’est jamais très loin dans ma mémoire. Aucune autre femme ne l’a remplacée.
— D’accord, Monsieur Paul ? Eh, vous êtes avec nous ?»
...
, paru récemment aux éditions Publibook.com.
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