Un cocu, bien sûr, c’est à mourir de rire!
Je ne sais plus qui disait que la littérature est un excellent outil pour les sociologues. On y trouve les thèmes d’une époque, les stéréotypes, les rêves collectifs, et même l’état des croyances sociales. La phrase de Sartre citée en titre, extraite de «L’idiot de la famille», en est un exemple.
Je n’ai pas lu cet ouvrage qui analyse l’oeuvre de Flaubert. Je n’ai aucune idée du contexte dans lequel il a écrit cette phrase: « Un cocu, bien sûr, c’est à mourir de rire!» Je la prends donc délibérément hors contexte, comme l’étendard d’une pensée commune sur le mari ou la femme trompée, pensée qui tourne bien évidemment la personne en dérision: c’est à mourir de rire. Et Sartre ajoute: «bien sûr», rappelant comme une évidence la déchéance du ou de la cocu-e et le mépris qu’il ou elle inspire.
Etre cocu est une des plus mauvaise expérience que l’on puisse vivre socialement. Au yeux des autres on perd toute dignité et cette étiquette se colle sur vous comme si toute autre identité n’était soudain que secondaire. Traiter quelqu’un de cocu, c’est comme de pédé: on n’est pas loin du sous-humain. L’homme cocu n’a pas su garder sa femme. Il n’est plus le dominant, le chef, celui que l’on respecte avec un minimum de crainte. Il n’est qu’un paillasson sur lequel traîne la boue des chaussures de l’amant de sa femme, mélangée à du sperme vagabond. Le cocu est un raté, un roi déchu. Un abandonné, ce qui est si navrant, si désespérant qu’il vaut mieux y réagir par la dérision et en rire - peut-être pour se protéger soi-même du désespoir de l’être aussi, cocu, ou de risquer de l’être un jour.
La femme cocue c’est différent. En raison de l’asymétrie culturelle hommes-femmes elle est la victime d’un homme sans foi ni loi, elle est la délaissée, celle qui nettoie le carrelage de la cuisine pendant que monsieur dresse son mât dans les zones humides d’un paysage exotique. L’homme est l’abandonneur, le jouisseur irresponsable.
La femme cocue est en puissance une héroïne Shakespearienne quand l’homme cocu n’est qu’un personnage de vaudeville. Toutefois ne nous y trompons pas: la femme cocue, même magnifiée dans une position avantageuse de victime, est tout autant méprisée. Mais on n’en rit pas ouvertement. Les femmes et les enfants d’abord!: on sauve la femme quand on laisse l’homme se noyer.
Et bien l’étiquette de cocue pour une femme vient de franchir un degré d’intensité dans l’insulte. En deux mots, un portail internet féminin vient de publier une enquête d’opinion sur la femme qui a le plus marqué les français. 10 personnalités étaient proposées, qui avaient occupé de l’espace médiatique dans l’année. Pour les femme interrogées la gagnante de ce sondage est Anne Sinclair.
Le site proclame abusivement qu’elle est sacrée «femme de l’année». Mais non. D’abord on ne sacre que les rois et reines, ou les empereurs et impératrices. Ensuite la question était: «Quelle femme vous a le plus marqué en 2001?» C’est déjà, souvent, celle dont on a simplement le plus parlé. Selon Terrafemina c’est son courage, sa ténacité et son soutien à son mari qui lui valent cette première place.
Aussitôt une blogueuse a sorti un billet titré:
«Sinclair, femme de l'année : les Françaises préfèrent une cocue à une résistante.» La résistante à laquelle elle est comparée étant Irène Frachon, la femme qui a dénoncé le scandale du Mediator.
Je veux bien que l’on félicite Madame Frachon pour son action de protection des patients. Mais après tout elle n’a fait que son boulot de médecin.
Il y a tant de femmes bien de par le monde. Des femmes de l'année il y en a des milliers, des millions, qui élèvent leurs enfants avec droiture, qui soutiennent leur homme, qui font de leur mieux pour que le monde tourne un peu moins mal que si c'était pire.
Mais de là à coller l’étiquette de cocue à Anne Sinclair il y a un pas que le dégueulis populiste a allègrement franchi. La phrase de Sartre nous le rappelle: être cocu est une opprobre sociale. Une dégradation. Une déchéance. Un objet de mauvaises blagues. Un cocu on ne le fréquente pas. Au mieux on crache sur lui - ou sur elle - avec mépris. Au pire on en rit. Un cocu ce n’est rien, même pas un épouvantail pour enfants. Ce n’est qu’un ratage digne de la mise au rebut. «Un cocu, bien sûr, c’est à mourir de rire!» Ce n'est pas anodin. «.... les Françaises préfèrent une cocue à une résistante.» Là c'est malsain.
Voilà donc où l’on en est.
Comme si la tromperie n’était qu’une blague douteuse. Ou une maladie. Comme si l’on en évacuait toute la souffrance, ce qui suppose de refuser toute humanité à la personne trompée. Oui, il faut lui enlever son humanité. Il faut qu’elle reste une sorte de bouc émissaire, un objet de rejet face auquel on gonfle sa propre valeur - ou du moins celle que notre incommensurable prétention nous accorde. Il faut flinguer Anne Sinclair, à défaut d’avoir pu lyncher totalement son mari. Décidément l’affaire Strauss-Kahn a révélé la poubelle qu’il y a dans la tête de certaines personnes. Et cette poubelle malodorante s’affiche aujourd’hui sans complexe. C’est comme un peu de vomi qui n’était pas encore sorti.
Nous avons décidément bien le monde et les politiciens que nous méritons. Personne n’est meilleur. Et avant de porter Anne Sinclair au bûcher d’infamie comme d’autres, féministes de pacotille, l’ont déjà fait, il y a lieu de redescendre de nos suffisances et arrogances et de faire un peu le ménage chez soi.


