L’ingratitude du cactus Saguaro
Le désert de Sonora, au sud-ouest des Etats-Unis. A cheval sur la Californie, l’Arizona et le Mexique. On y trouve le site de Kitt Peak où 22 télescopes s’ancrent dans les Quinlan Mountains pendant que leurs yeux scrutent l’intense et lumineuse obscurité du ciel nu. En été la température monte à 50°. Sec, sec, et chaud, chaud.
Pourtant bêtes et plantes y vivent. La végétation forme un tapis invisible de graines qui germent et grandissent en quelques heures lors des rares averses, et produisent une nouvelle génération de graines qui retourneront au sol, parfois pour des années, en attente de la prochaine averse. Les crapauds sortent de la boue séchée des mares, se reproduisent et meurent pendant que les têtards à peine matures retournent dans la boue, jusqu'à une future et hypothétique pluie.
L’économie de survie bat son plein comme une fête silencieuse où la vie ne revient crier sa soif que lors d’étranges noces du sable et de l’eau.
Et il y a le roi. Le roi a fait le tour du monde. Partout il a été vu, admiré, reproduit pour son allure si fière. Il a été vu dans les films de western, rudimentaire porte-manteau des plaines arides.
Le rois c’est le cactus Saguaro. Aussi grand qu’un arbre, grimpant jusqu’à quinze mètres, ses racines forment une assiette peu profonde de trente mètres de diamètre. Chaque pluie est bue jusqu’à plus soif. Il garde l’eau pendant deux ans si la sécheresse est sévère. Puis il meurt, parfois à plus de deux cents ans.
Pourtant il est fragile à la naissance. Il ne supporte pas le plein soleil.
Alors il choisit un protecteur, un arbre-nourrice comme on dit là-bas, qui le préserve du trop grand rayonnement et lui donne une maigre nourriture par ses feuilles tombées dans les cailloux. Il grandit ainsi, à l’abri de la morsure du feu.
Dans la soixantaine d’années, devenu adulte, il monopolise toute l’eau disponible.
Alors, asséché, l’arbre protecteur meurt. Sans musique ni procession. De sa mort le cactus ne fait aucun cas. Il fait mourir celui qui l’a fait vivre. C’est la loi de la vie. Le cactus ni l’arbre n’ont de sentiments humains. Il n’y a rien à dire. Sauf si l’on attribue, allégorie mercenaire, une intention au végétal.
C’est alors un serrement au coeur. C’est l’ingratitude du cactus Saguaro.



Tous les commentaires
.....des lignes qui se ressentent autant qu'elles pensent.....Merci à vous, pour ce beau voyage....
Merci à vous pour cette appréciation qui me touche.
Histoire de vie triste mais jolis mots. Pourquoi me font-ils penser à Baudelaire, et à ses Fleurs du Mal ?
Bon, je file de ce pas au bar.
Une Téquila et une !
Waow, merci pour cette comparaison! J'aime écrire, je termine actuellement un deuxième roman (pas trouvé d'éditeur pour le premier). J'évolue vers une plus grande musicalité des mots et des phrases, sans pour autant mettre le sens au deuxième plan. J'aime une forme d'écriture plutôt impressionniste.
Un petit texte comme celui-ci contient beaucoup de ce à quoi je travaille dans mes textes plus grands, soit justement ce travail des mots, des sonorités, du rythme, d'une forme d'improvisation, de paradoxes de styles (concrêt et poétique juxtaposés), de l'angle d'entrée dans le sujet, tout en écrivant de manière assez instinctive et en gardant le sens en avant.
Un petit bout d'une de Mes Fleurs du Mal préférées:
Mais pourquoi pleure-t-elle? Elle, beauté parfaite,
Qui mettrait à ses pieds le genre humain vaincu,
Quel mal mystérieux ronge son flanc d'athlète?
Elle pleure insensé, parce qu'elle a vécu!
Et parce qu'elle vit! Mais ce qu'elle déplore
Surtout, ce qui la fait frémir jusqu'aux genoux,
C'est que demain, hélas! il faudra vivre encore!
Demain, après-demain et toujours! Comme nous!