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Album-photo d'une immolation

Avec l'immolation, plusieurs problèmes se posent : d'abord, on n'est pas garanti de mourir, et ensuite, le timing est délicat. Pour déclencher une révolution régionale, il ne suffit pas de disposer d'un bidon d'essence et d'une allumette. L'homme qu'interroge la dame de la BBC l'a appris à ses dépens : comment aurait-il pu deviner qu'il échappait à une notoriété éclatante en faisant pleuvoir le feu sur lui plusieurs années trop tôt ? Ce monsieur est-il, pour ainsi dire, un avant-gardiste ? Ou lui a t-il manqué cet instinct quasi-divinatoire (certains diraient la chance) qui a fait de Bouazizi le martyr que l'on sait ?

La dame de la BBC, assise aux côtés de celui qu'elle surnomme « l'autre Mohamed Bouazizi » sur ce qui ressemble à une pelouse municipale, observe l'album photo que celui-ci lui tend. Le caméraman a le bon goût, pense t-on, d'éviter les gros plans sur ces images protégées par une couche de plastique, mais on imagine : des souvenirs de lit d'hôpital, de bandages, de peau boursouflée. Le caméraman que l'on croyait délicat s'attarde désormais sur le cou de l'interviewé qui a l'apparence d'un cou de grand brûlé : rose, marron, tacheté comme un Pollock. L'homme a entamé une grève de la faim, parce qu'il en a marre, nous apprend la dame de la BBC, parce que rien n'a changé. Et oui. L'immolé n'est pas un simple immolé, c'est un immolé qui a survécu à son immolation et a arrêté de se sustenter pour une cause floue. Il fallait y penser. 

Le reportage ne serait pas complet si dans un deuxième temps, la dame de la BBC n'allait interviewer Manoubia Bouazizi, la mère de l'immolé le plus célèbre de la planète. Avec le recul des deux années passées, c'est le moment d'oser la nuance, de faire surgir la vérité dans les détails, pense t-on. On attend des rectifications, la résolution de l'intrigue : Bouazizi n'était pas un diplômé-chômeur. La policière supposée auteure d'une gifle humiliante ne l'a jamais giflé (ce qui n'a pas empêché l'officier accusée à tort d'écoper d'une peine de prison et de voir son honneur voler sur la place publique en petits confettis récalcitrants – car en Tunisie comme ailleurs, mieux vaut être un marchand ambulant un peu timbré qu'une femme).

Votre fils, Madame, n'était-il pas considéré comme foufou tendance borderline par les gars de Sidi Bouzid, cette petite ville du Sud qui prenait tranquillement la poussière sous Ben Ali ? 

Bien entendu, il ne sera question de rien de tout cela. La dame de la BBC chérit la compassion et les bons sentiments, elle s'adresse à une mère en deuil, et c'est de la compassion qu'elle exprime à Manoubia. Pas question d'évoquer que son fils était un marginal, un gentil zinzin, qui a goûté une gloire post-mortem grâce aux activistes chevronnés lui ayant taillé la biographie adéquate, celle qui parlerait aux autres Tunisiens de moins de trente ans, et d'ailleurs, à beaucoup d'Arabes de moins de trente ans.

Au café Hollywood, justement, (Est-on à Tunis, à Sidi Bouzid ? Peu importe) des Tunisiens de moins de trente ans en colère, il y en a légion. A en croire la dame de la BBC, ils sont partout en Tunisie, ils ont des cailloux plein les poches et une rhétorique féroce pour arme blanche : « Ben oui rien n'a changé », prononce l'un d'eux, sans élan.

La chute n'est pas assez enfiévrée pour la dame de la BBC qui n'a de cesse de traquer la colère et l'injustice dans cette turbulente région. Finalement, ce sont dans les dorures des possessions de Ben Ali, assise au bureau de l'ancien dictateur, que la journaliste renouera avec le feu sacré, et le feu sacré avec elle :

« Faire tomber un président est une chose, construire une démocratie en est une autre ». 

http://www.bbc.co.uk/news/world-middle-east-20669945

http://www.liberation.fr/monde/01012342664-la-revolution-de-la-gifle

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