Mar.
02
Sep

MEDIAPART

Connexion utilisateur

Tahrir, fin de carnaval

Yasser regarde Tahrir. Il est assis à l'une des six tables de ce café en plein air, érigé au coin de la place et de la rue Talaat Harb, à quelques mètres des barbelés. Le serveur prend la commande et disparaît dans le ventre d'un immeuble voisin, avant d'en ressortir, un plateau en équilibre sur la pulpe des doigts, et de distribuer les tasses de thé aux présents, assis dans des chaises en plastique à même la chaussée.

 C'est la fin d'une matinée ensoleillée, la veille du référendum. Les balcons sont vides de spectateurs, les trottoirs d'agitateurs, la place de campeurs. Tahrir, jonchée de prospectus politiques et de papiers gras, est nostalgique d'elle même. Elle a connu la puissance, elle a connu la joie. Elle sait sa gloire passée. 

Yasser fait partie de ceux, qui, le 5 décembre, se sont fait démolir devant le palais présidentiel. Ce grand gars, aux mains carrées comme des hachoirs, a le dos lacéré de coups de couteau, les jambes bleues d'hématome. D'habitude, Yasser a la véhémence en bandoulière tendance sans subtilité à l'égard du premier parti d'Egypte (« On va les faire dégager, les barbus ! »), mais ce matin là, le trentenaire n'a plus de revendication en stock. Il contemple la place avec l'intensité désespérée de celui qui vient de perdre son premier amour. Sa colère a viré douleur mutique.

« Mais pourquoi ils sont allés au palais présidentiel ? » murmure t-il, plus pour lui-même qu'à l'intention de son interlocutrice. « Pourquoi ils ne reviennent pas ici, sur Tahrir, par millions ? ».

Je ne réponds rien à Yasser, car il n'y a rien à dire.

Une image fait son chemin.

Un boeuf, harnaché à l'arrière d'une camionnette, aperçu la veille de l'Aïd à Alexandrie. L'animal, lourd comme trois hommes, se débat. Il est attaché au cou et aux pattes. Sa marge de manoeuvre est réduite et l'animal le sait. Il poursuit quand même, réussit à se libérer en partie, et à effrayer les trois hommes venus le vendre à la boucherie. Les hommes reculent de trois pas. Ils n'osent plus le toucher. Ses sabots claquent, font vaciller la rambarde du véhicule. Pendant quelques minutes, le boeuf est le plus fort, il a le monde à ses pieds.

Puis quelqu'un réussit à s'emparer de lui par le col, à le faire se coucher sur le flanc, à le descendre du véhicule. La foule rassemblée applaudit, poings en l'air pour certains - ceux qui une minute plus tôt avaient reculé le plus loin devant l'animal furieux. Le boeuf serait exécuté le lendemain. L'issue, de ce point de vue, était inéluctable. Mais à la différence des autres, ce boeuf avait pendant un instant renversé le rapport de forces. Il s'était battu avec panache, rappelant aux autres, dans sa chute, qu'ils n'étaient pas tout-puissants comme ils le pensaient.

Je n'ai pas osé raconter l'histoire à Yasser, redoutant que l'analogie du boeuf et du révolutionnaire n'accentue sa morosité. En voyant Tahrir se réveiller dans un calme étourdi ce vendredi là, pourtant, il m'est apparu que l'essentiel n'était pas de gagner ou de perdre, mais de se battre avec éclat.   

Tous les commentaires

27/12/2012, 11:59 | Par lhermet

et pourtant l'analogie du boeuf et du révolutionnaire est criante....!

Qui ne voit le Réel masqué par le Discours de la prestance ?.... "La foule rassemblée applaudit, poings en l'air pour certains" écrivez-vous ... Peut-être, en effet, ne sommes nous plus un peuple, mais une foule que ne guide plus que la grégarité liée au profit, à la violence... Regarder Tahrir et mourir.

très beau texte Merci JML        

Newsletter