On ne convainc jamais personne
De la discussion entre amis au débat public et de la querelle de ménage à la démonstration philosophique, les sociétés n’ont jamais cessé d’être animées de controverses, où chacun tente de prouver qu’il a raison en recourant aux arguments les plus divers. Or, presque toujours, les efforts déployés à tous les étages du discours social pour convaincre autrui n’aboutissent à rien. Certes, les partenaires au débat font étalage de leurs convictions (déjà connues le plus souvent) mais personne, sauf exception, n’arrive vraiment à emporter l’adhésion de l’adversaire, du moins par des moyens rationnels. Spécialiste des discours sociaux et professeur à l’université McGill de Montréal, Marc Angenot consacre un fort et beau livre à cette idée que l’on ne convainc jamais personne et que l’espèce humaine, depuis la cité grecque, s’enferme dans d’inépuisables Dialogues de sourds. De quoi Angenot nous convainc largement ce qui, on l’avouera, ne manque pas de sel. Et ce qui porte de surcroît un coup rude à l’idéologie communicationnelle de notre époque, y compris à sa version la plus noble, telle la théorie d’Habermas prônant les vertus du débat public.
Pour Marc Angenot, toute la question nous ramène à la bonne vieille rhétorique de l’argumentation et aux ressources qu’on lui prête. À cet égard, l’auteur prend d’emblée un parti clair : il ne se situera pas du côté d’Aristote, qui croyait mordicus que logique, dialectique et rhétorique réunies gouvernaient un art de bien penser et de bien dire ; il optera pour le sophiste Protagoras, que Platon et Aristote condamnaient résolument : « À l’instar de Protagoras, écrit Angenot, la rhétorique ne croit pas à une vérité absolue qu’il faille trouver et proclamer ; elle cherche et procure à qui en a l’usage des arguments convaincants sur tous les sujets » (p. 43). Ainsi s’annonce à travers le vieux sophiste la figure toute moderne d’un sociologue-sage (Angenot lui-même ?) qui, considérant deux discours opposés, les tient pour deux « antilogies » et, sans arbitrer, se contente d’établir la part relative de vérité de chacun. Ainsi se dessine une rhétorique neuve qui, sachant qu’elle se trouve à tout coup devant des logiques inconciliables et impuissantes à fonder une vérité stable, soutient qu’il est illusoire de croire que les agents sociaux débattent pour véritablement persuader. Quiconque argumente, estime Angenot, songe avant tout à se justifier et à s’assurer une position dans l’espace polémique que lui propose le champ social. Ce qui revient à dire qu’il n’y a pas lutte réelle entre un vrai et un faux mais entre deux interprétations parmi d’autres de telle situation ou, plus largement, de ce qu’est le monde.
En fonction de quoi, en bon prof qu’il est mais avec beaucoup d’humour, l’auteur de Dialogues de sourds choisit de passer bon nombre des procédés logico-rhétoriques auxquels l’être humain a eu recours au long des siècles. Jeu de massacre en un sens puisqu’il fait apparaître que maintes techniques qui passent pour offrir des garanties donnent impunément dans la mauvaise foi. Ainsi Angenot de montrer successivement que les grands concepts dont se réclame tout débat sont des « idéaltypes intemporels » complètement figés (pensons à celui de démocratie), que les raisonnements par analogie ne prouvent rien et que les « grands récits » usent et abusent d’une « preuve par l’avenir » dépourvue de tout fondement. Mais qu’est-ce à dire ? Que, dans l’ensemble, l’être humain pense mal ? Ou bien que, rhétoriquement parlant, bien penser n’a pas de sens ? Si, comme le veut Angenot, de grandes formules enregistrées par la tradition ne sont en fin de compte que des sophismes (tel le pari de Pascal), il n’est pas d’issue possible pour une rhétorique « juste ».
L’auteur ferraille encore contre les illusions qu’il voit à l’œuvre dans les grandes idéologies de gauche comme de droite, qui toutes accusent l’adversaire de donner dans l’irrationalité. Mais l’illusion est partout et les philosophies en prennent également ici pour leur grade. C’est que leurs démonstrations se fondent sur l’idée d’une raison transcendante, à même d’arbitrer le dilemme du vrai et du faux. Or, « logomachies solipsistes » (p. 298), elles tendent à s’enfermer dans des raisonnements circulaires qui ne valent gère mieux que le «Toto n’aim’ pas les épinards / Et c’est heureux pour Toto car/ S’il les aimait, il en mang’rait / Or i peut pas les supporter. » (p. 200), rappelé ici plaisamment. Occasion de faire la part de l’humour angenotien, par lequel l’ouvrage se recommande encore, manifestant par en dessous une verve ravageuse assez réjouissante.
Pour Angenot en fin de compte, les explications du monde de tout acabit sont paranoïaques à quelque de gré, au sens où elles ne résistent pas à la tentation de surinterpréter. C’est que, s’appliquant à un monde qui n’est jamais entièrement rationnel, elles versent à tout coup dans une explication compensatoire en rationalisant à outrance. Après quoi, revenant à un type plus commun de discours, Angenot se demande ce qui peut s’opposer victorieusement à la doxa, cette immense opinion dominante qui nivelle tout sur son passage et gruge les populations. D’une part, il retient les pensées dissidentes, telles ces multiples et rêveuses doctrines socialisantes du XIXe siècle qu’il connaît si bien, pour en montrer certes la déraison mais leur accorder néanmoins le mérite de faire pièce aux tromperies du doxique. De l’autre, il prend en compte les théories critiques (Adorno, Bourdieu…), qu’il pense à même de fonder une science sociale consciente de ses limites et véritablement dialectique ou dialogique.
Dans sa conclusion, l’auteur revient à ce point pour lui essentiel selon lequel il n’est pas de conception unifiée et stable de la raison (sauf en mathématique ou en logique pure). C’est bien npourquoi chacun va accusant l’adversaire d’irrationalité, comme on l’a vu. En conséquence, la rhétorique comme science des discours doit cesser de penser l’argumentable dans l’absolu. Au mieux, elle se situera sur le terrain historique et, partant de l’étude des « dialogues de sourds » qui ont scandé les époques, s’en tiendra à caractériser les logiques divergentes qui sous-tendent les idéologies. Et Marc Angenot de parler d’une raison problématisée et d’une rhétorique antilogique, auxquelles les disciplines sociales ont à se consacrer. Mais n’est-ce pas là privilégier une position savante qui renvoie le grand nombre à ses errements au nom d’un relativisme désespérant, dans lequel l’auteur se défend pourtant de donner ? Rassurons-nous : sur ce point comme sur d’autres, Marc Angenot a du répondant.
Oui, Dialogues de sourds est une somme, éblouissante de savoir, d’intelligence et de verve. On s’y promène avec l’auteur dans les avenues d’une vaste culture comme dans les chemins de traverse d’une critique toujours malicieuse. Si ses 400 pages vous font peur, n’hésitez pas à les lire en discontinu, sans manquer l’étourdissante conclusion de l’ouvrage, qui va droit à l’essentiel.
Marc Angenot, Dialogues de sourds, Traité de rhétorique antilogique. Paris, Mille et une nuits, 2008. Prix : 22 €.


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Votre article me donne vraiment envie d'y aller voir. J'apprécie beaucoup Marc Angenot dont j'ai lu plusieurs livres, dont, en ce moment, "Le marxisme dans les grands récits". Je ne sais pas si c'est le bon mot, mais je trouve sa pensée rafraichissante. Il a une façon bien à lui de casser les codes. Qu'on ne parvienne jamais à convaincre quiconque, tout en étant totalement convaincu soi-même de l'erreur et de l'irrationalité indécrottables de l'autre, il suffit de lire un peu les commentaires sur Mediapart concernant les sujets épineux... pour s'en convaincre. Voilà, un livre de plus sur ma liste. ;-)
Quelle bonne idée de proposer cette lecture salutaire aux abonnés de Mediapart et aux blogueurs en général…
Pourriez vous me renseigner sur ce que j'ai lu par qui, je ne le sais pas, mais cela m' a marquée. Il serait établi que l' Homme, une fois ses besoins fondamentaux satisfaits, dont celui de communiquer pour des raisons pragmatiques liées à sa survie, aurait un très fort désir d'influencer ses semblables. Et que ce dernier tiendrait une place fondamentale.
Comme vous le faite remarquer un mathématicien peut tenir un discours irréfutable. Si par hasard il dérape et produit une démonstration fausse il y aura toujours un de ses semblables pour lui donner le contre exemple incontestable Et le fautif sera le premier à reconnaitre son erreur. Comme le dit Danielle Levin ,il suffit de parcourir les débats de médiapart pour voir que "chez nous" il en est tout autrement. Chez nous les mots ont plusieurs sens, le commentateur (l'observateur) n'est pas neutre par rapport à l'objet observé,les passions , les intérêts l'emportent sur tout raisonnement rationnel. Si je "démontre" ,citations à l'appui, que Francois Bayrou est un politicien de la droite la plus classique , réactionnaire intégral, mon voisin Axel J ne sera pas convaincu. Si je "démontre" que les théories de Milton Friedman sont à l'origine de la "misère du monde" mon voisin Aborigène me soutiendra le contraire. Le fait qu'un débat n'ait jamais servi à convaincre son interlocuteur est une évidence. Cependant, on peut y regarder à deux fois. En mathématiques, une démonstration se fait ,comme la valse ,en trois temps. On part d'hypothèses, on les triture, on les malaxe et à la fin on trouve un résultat qu'on peut nommer "théorème". Si vos hypothèses de départ sont fausses, c'est à dire n'entrent pas dans le cadre de la vérité admise par tous, rien ne vous empêche cependant de produire un raisonnement juste. Par exemple si vous supposez que la diagonale du carré unitaire est un nombre rationnel vous pouvez démontrer que pi ( Pas Pie XII, mais le pi de la mesure d'une circonférence) est un nombre rationnel. Le résultat est faux mais la démarche est juste. A partir d'hypothèses fausses, on peut aussi raisonner faux et aboutir à un résultat juste. Dans la pratique des mathématiques,ce genre de situations ne se produit pas, sauf pour s'amuser, car la vérité admise par tous, c'est à dire les axiomes de base,sont un socle commun pour tous les mathématiciens. En politique ou dans les sciences sociales ce socle commun n'existe pas. D'ou l'impression qu'on peut dire n'importe quoi et son contraire. Pourtant, là aussi, on peut énoncer clairement ses hypothèses, même si ellesne sont pas reconnues universelles, à partir d'elles proposer un raisonnement et in finé voir le résultat. Par exemple l'hypothèse Sarkozyste est que la richesse potentiele du_ pays,l'accroissement du PIB ne peut provenir que des classes privilégiées et que les miettes retomberont sur les classes subalternes. A partir de cette hypothèse, le raisonnement c'est le "paquet fiscal" qui doit produire le "choc de confiance" et , (théorème) nous donner les trois pour cent de croissance promis( avec les dents). Dans cet exemple,le raisonnement est juste, le résultat est faux et donc l'hypothèse est fausse. Comme quoi,même si on ne peut convaincre personne ,il existe quand même une logique.
Après la réponse globale, une réaction particulière à votre réflexion. Largement d'accord avec l'opposition mathématiques/sciences sociales. Concernant ces dernières, je dirai qu'elles se sont donné des règles de travail qui leur permettent aujourd'hui de produire des résultats "sérieux" : construction de l'objet, hypothèse de travail, mise à l'épreuve de l'hypothèse par des observations méthodiques, etc. Et il est vrai que, tout au long du parcours, une logique est mise en œuvre qui assure la validité des résultats. Mais tellement de biais peuvent intervenir qui faussent la démarche ! Et notamment ce fait essentiel en sciences humaines que le chercheur (ou le penseur) est toujours plus ou moins partie prenante de ce qu'il étudie, c'est-à-dire qu'il fait partie de l'objet analysé (il est un homme et les sciences sont "humaines"...). Donc, pour ma part, j'hésite toujours à parler de "sciences" sociales. Cela étant, ce n'est pas tellement de cette problématique que traite l'ouvrage d'Angenot, plutôt tourné vers les grands débats publics, les doctrines, etc.
Réponse particulière à votre réflexion. D'accord avec l'opposition mathématique/sciences humaines telle que vous la développez. Oui, il existe une logique à l'œuvre dans les sciences de l'homme. La question est de savoir ce qui rend relative la validité de ses hypothèses et de ses résultats. Pour moi, c'est que tout le parcours logique est compromis par le fait que, dans ces sciences, le chercheur fait toujours à quelque titre partie de l'objet étudié : il étudie des faits humains et il est homme. Il lui revient donc — comme on le sait depuis peu (depuis Bourdieu ?) — d'objectiver au maximum sa situation par rapport à cet objet. Mais c'est là un long et difficile travail et qui n'aboutit que dans une mesure partielle ou relative. J'ajoute que ce n'est pas tellement de cette problématique que s'occupe Angenot, comme vous avez pu le voir.
La sagesse, c'est de croire à l'incertain. La survie, c'est de s'en débrouiller. L'éthique, c'est de ne pas négliger autrui pour autant. Dur-dur...
Bonjour, Curieux, il manque les 2 premiers postes? ("eliz et moi " comme dit la chanson;o) au cas ouxx: . "Bonjoir, Pour moi, ces discussions/débats, existent surtout pour occuper les territoires, comme dans le jeu de Go, si au passage cela peut convaincre une personne "ignorante" tant mieux! nous spammons dialectiquement ? ;o) Emmanuel Berl (?): "Je n’écris pas pour dire ce que je pense, mais pour savoir ce que je pense."
Curieux, il manque les 2 premiers posts
Le billet figure en trois exemplaires sur votre blog. Erreur de manip ? Vous pourriez effacer les 2 doublons après avoir rapatrié ici, en copié-collé, les commentaires signalés par Bonne-voglie.
D'après Maurice Blanchot : " Est ce que souffrir et penser ne seraient pas la même chose ? " Merci de votre article plein d'humour.
A mon sens la vérité n'est pas constituée d'une route unique toute droite ou les arguments nous serviraient de moyen d'y parvenir au bout. Sur un chemin de vérité, d'autres vérités s'y croisent pour mieux nous perdre ainsi que des mensonges si on dévie de la route initialement prévue. ET puis je pense qu'une vérité s'impose d'elle même quand on est entre gens de bonne foi et en principe n'a pas besoin de l'argument pour s'imposer de force. Enfin c'est que mon humble avis, je ne suis pas philosophe.
Votre article est remarquable comme certainement le livre de Marc Angenot. Il corrobore ce que je pense mais je ne saurais le résumer et l'exprimer comme vous le faites avec talent. Pourquoi êtes-vous si avare de vos propos sur Mediapart?
Réponse en bloc et en blog à mes sympathiques commentateurs : 1° oui, les livres de Marc Angenot sont aussi importants que rafraîchissants ; s'ils demeurent peu connus en France, c'est que, édités au Canada, certains d'entre eux n'ont pas franchi l'Atlantique ; 2° Angenot ne dit nullement qu'il faut cesser d'argumenter et de débattre à propos de nos idées et convictions ; simplement (?), il nous "désenchante" utilement sur ce que peut la rhétorique argumentative et sur la validité rationnelle des doctrines et théories ; 3° oui, comme le suggère Paul Stieglitz, il faut apprendre à faire la part des choses, en toute bonne foi (si du moins la bonne foi existe) ; 4° comme vous voyez, chère Anne Guérin-Castell, j'ai réussi à supprimer un des doublons mais n'ai pas osé m'aventurer davantage (ah ! l'informatique...) ; 5° depuis que Mediapart existe, j'ai publié sur le blog un compte rendu de livre tous les 10 jours à peu près mais les vacances ont un peu cassé le rythme. Merci à tous pour les encouragements
On ne convainc jamais personne, par l'intellect, l'immatériel et le sprituel.. en gros d'accord avec ce billet. Je dis en gros car je ne veux, ni ne peut accepter aucune fatalité. . Cependant il y a une autre approche : le matériel et l'abandon de toute réflexion. Alors la corruption, la délation, l'assouvissement de bas instincts ... ont encore de beaux jours devant eux. . C'est la différence que je ferais entre les experts qui théorisent dans leurs bulle et la réalité du vécu de tout un chacun. . C'est ma contribution à un édifice commun, avec la pierre que je suis capable de porter. Sera t'elle acceptée ...
Pour gens pressés, permettez-moi de vous fournir un lien vers une entrevue avec Marc Angenot que l'ineffable et l'inénarrable Mr. Google m'a permis de dénicher. Je vous soumets la page, en vous priant de laisser aller votre curseur jusqu'au bas de celle-ci où vous pourrez entendre la 'voix du maître' expliquer son Dialogues de sourds. (environ 60 minutes) http://www.publications-universitaires.qc.ca/ Merci, Jacques Dubois, de nous avoir lancés sur cette piste.