Thématiques du blog
L'autre bruit des photographies
Pas de nouvelle photographie cette semaine: pour cause de lecture! Lecture d'un témoignage, bouleversant, et qui nous pose de nombreuses questions. Témoignage sur la Grande guerre: et alors? Alors, pourquoi autant de témoignages ces dernières années, en particulier avec ces fameuses lettres de poilus récoltées patiemment mais tardivement?
Témoignage aussi sur le tard que celui là: celui d'un médecin, Louis Maufrais qui garde en mémoire, toute sa vie, son existence de médecin dans les tranchées, ne parvint jamais à les rédiger, mais qui quasi aveugle les dicte, donne les enregistrements en héritage, peu avant sa mort. Sa petite-fille, Martine Veillet, les couche enfin sur le papier à partir de 2001.
Ce texte retrace sa vie de jeune médecin, pendant toute la durée de la guerre: un témoignage de plus? Il n'y en a pas de trop! Les historiens ne parviennent pas à donner idée de, de quoi d'ailleurs? De l'ampleur, de l'atrocité, du caractère unique de cette guerre? De ses conséquences sur l'histoire du 20e siècle et du suivant? Les poètes, les romanciers, les musiciens, les cinéastes, parfois. Pas les historiens. Aucun témoignage n'est donc de trop: chacun nous aide. Cette fois, il ne s'agit pas de lettres ou de carnets rédigés sur le vif, mais d'une mémoire entière enfuie pendant des dizaines d'années, enfin retranscrite. Un récit ni pour, ni contre, sauf l'humour froid et dévastateur, qui détruit toutes les certitudes: comment pouvait-on accepter cela?
Et les images alors? C'est que Louis Maufrais est aussi photographe. Photographe amateur. Amateur? Comme beaucoup d'autres depuis que la photo existe. Et les prises de vue faites par les soldats sur le front sont formellement interdites; mais elles existent, et sont probablement nombreuses, enfuies quelque part. Notre médecin en a laissé beaucoup et quelques-unes sont reproduites dans le livre: images de la vie quotidienne, ou bouleversantes et passionnantes comme celle d'un tout jeune soldat souriant, présentant à l'objectif une main déchiquetée, celle probablement d'un soldat allemand. Résumé d'une guerre...
Des photographes professionnels (les reporteurs qui rapportent...) ont saisi cette guerre, et les suivantes. Leurs images ont leur place. Cependant rien ne remplace les clichés faits par ceux qui sont pris par ces conflits. Ils valent plus et pourtant on les voit pas. Il a fallu longtemps avant que les écrits de ces soldats ne soient systématiquement collectés et présentés: il est temps de faire de même pour les photographies. Il est même peut-être déjà trop tard.
Louis Maufrais, J'étais médecin dans les tranchées. Présenté par Martine Veillet (remarquable travail), préface de Marc Ferro. Editions Robert Laffont.

