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Un hommage personnel à Jacques Derrida
Quelle heure est-il ? Il est tard de t’écrire – comme depuis toujours : tel est le dessein de cette différée, correspondance ou écriture. Comment est-ce que ce qui est différée, et qui diffère, peut-elle jamais correspondre ? et qu’en est-il de l’heure de l’écriture, de cette écriture qui est la sienne ? Fait-il jour ? Lequel ? Et quoi de rêve en elle ? Quand s’éveille-t-il ce rêve ? Veille-t-elle à discerner ses débuts ? Entre veille et réveil : quelle heure est-il ? De quelle heure sont elles, correspondance ou écriture ?
Indécis devant l’indécidable – songeant à t’écrire depuis un certain temps ; et tant de fois m’y renonçant – jamais l’heure de l’écriture me semblant être la bonne, jusqu’à ce que sa bonne heure me paraisse une impossibilité même ; l’heure de t’écrire, me venant autre, tout autre, que celle de l’écriture, me hantait de son tu, du t' de son heure sonnante – sonnant alors comme l’horloge d’un nouvel heur : m’interrogeant de sa différance « tout autre », me disant clairement que l’heure de t’écrire fut la bonne – l’est – est toujours la bonne heure : qu’elle soit tôt ou tard – de bonne heure, entre le rêve éveillé et le réveil…
Songeant à t’écrire – à l’écrire de t’écrire, je me demandais où pourrait se trouver ce lieu ou ces lieux (si ça se trouve), où je te trouverais enfin ; lieux de l’entre écriture et correspondance qu’écrire et t’écrire se partageraient. Ecrire et t’écrire, écrire ou t’écrire – entre l’« autre tout autre » de la littérature, d’écrire – sans destinataire, d’un côté : et toi, simple et seul destinataire, le tu de mon adresse, de l’autre.
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L’autre commence quand en nous/en moi ? Et m’habitant, je l’aborde et le/la rencontre comment ? Ecrire, c’est entrer en un contrat d’avec soi. Mais qu’est-ce qui est écoute dans mon dire ? Et toi, le tu de mon adresse, « la tue », en fais-je le deuil de toi dans ces mots ? Est-ce « l’impossible », une lettre à l’autre ? Comme le don est né de l’impossibilité de se faire valoir en tant que don. Car ce qui est vraiment donné ne porte pas son nom, ne peut, ne « doitpeut » pas, et porte ce deuil en lui…
Oser une fidélité à l’autre, dans sa fidélité à sa parole, à sa parole donnée à l’autre, c’est refuser les complaisances d’une parole figée, la raideur d’une vérité cantonnée, d’un savoir : car c’est dans le risque et le non-savoir que je te rencontre et te découvre… que je fais ta connaissance en n’osant pas te re-connaître à la faveur d’une répétition, en osant ne pas pouvoir le faire (c’est le « ne peuxdoix pas » de trahir[1]) – et comment te découvrir à travers ces mots à moi, te dévoiler en perçant le voile et les voiles de mon regard[2], te regarder sans me voiler la face, dans une écriture qui ne serait pas t’imposer – à toi – ton portrait – même craché, un portrait qui ne te correspondrait pas, mais qui au contraire doit seulement esquisser ta rencontre, sa possibilité même[3] ?
Dans le pli de l’envoi comment ne pas baisser les yeux ? Comment ne pas oser y voir ton visage ? pour oser le chercher de mon regard, dans l’espoir que c’est ce regard qui vient à toi ? Car un regard, c’est justement ce qui ne se voit pas[4] ? Te regarder : accueillir ton regard. N’est-ce pas là le vrai reconnaître, qui n’est pas connaissance au sens d’un savoir, mais plutôt de l’ordre de l’être : d’être ? Connaître, n’est-ce pas, comme implique le mot, naître ensemble, l’un à l’autre ? à et dans l’événement singulier qu’est la présence commune[5] ? Le vrai te connaître et te reconnaître et se connaître et se reconnaître de la co-respondance réciproque ? Etre, dans le regard réciproque : ensemble. Se regarder. En face. Correspondre. Sans dire un mot. Sans dire « je » ou « tu », car l’étant tout simplement. Au plus près de toi, au plus près de moi.[6]
Est-ce si invraisemblable, donc, après tant et après tout, de m’arrêter ici, au seuil de ce que j’aurais tant souhaité (enfin parvenir à) te dire, pour le dire enfin ainsi, et à toi ?
Et de terminer avec ces paroles et ce vers du poète Edmond Jabès :
Je n’ai de regard que pour ce que je ne vois pas
et qui va bientôt, je le sais, m’éblouir.[7]
JD
[1] L’expression est de Hélène Cixous, dans Or (les lettres de mon père), Editions Des femmes, Paris 1997. (Je la conjugue au première personne, car ce n’est qu’en tant que telle que nous vivons ce qu’il nous appartient ou qu’il nous est donné de vivre).
[2] Pour une très belle approche de ce sujet, dans le cadre de la myopie, voir le texte « Voiles », de Hélène Cixous, dans Voiles, Jacques Derrida et Hélène Cixous, Galilée, Paris 2002. A voir également, Mémoires d’aveugle, L’autoportrait et autre ruines, Jacques Derrida, Coll. Parti Pris, Eds. de la Réunion des musées nationaux, Paris 1990.
[3] Hélène Cixous, ibid. pp.85-86, compare cette situation avec celle d’arriver « devant l’autoportrait de Rembrandt que l’on désirait voir depuis si longtemps […] on a l’humilité de s’approcher de côté, la tête légèrement inclinée, les paupières en visière baissée, il est impossible, il serait ruineux et présomptueux de se planter en face du Visage auquel on a voué espérance comme devant une vitrine de magasin et d’envoyer les yeux fouiller dans l’étalage, non, non, il faut s’approcher caché comme d’un tigre, comme d’un dieu sauvage, comme de l’Etincelle divine qu’un regard brutal peut éteindre… On est dans un torrent de choses de pensées, et pour tout dire, l’impression d’imminence [d’immanence ?] est si puissante qu’on craint se fracasser, c’est une exaltation ».
[4] Voir à ce sujet Jacques Derrida, Le toucher, Jean-Luc Nancy, Gallimard, Paris 2001 (en particulier le chapitre premier).
[5] Pour une belle expression de cette idée en poésie, voir Roberto Juarroz, Poésie & Réalité, éditions. Terre de Poésie, 1995, pp. 48-51 : « Un amour qui serait comme ouvrir les yeux… naître ensemble ».
[6] Voir Jacques Derrida, Psyche, Inventions de l’Autre, Galilée, Paris 1996 : « L’autre, c’est bien ce qui ne s’invente pas, et c’est donc la seule invention au monde, la seule invention du monde, la nôtre, mais celle qui nous invente… ».
[7] Edmond Jabès, Aely, Gallimard, 1972, p.110.


Tous les commentaires
Magnifique, je viens de découvrir ce texte par un petit appel du pied que vous avez fait ailleurs. Pour ma petite anecdote du soir, j'ai eu la chance de croiser le pas et le regard de Derrida un certain soir de mai (je crois?) 2004 aux 50 ans du Monde diplo, j'eus le courage (ou, mieux, l'obligation), de me glisser dans son regard, fidèlement, curieusement, sympathiquement, par une sorte d'évidence du désir de parler et me sont sortis ces mots de la bouche: "bonsoir", ou peut-être "bonjour", il m'a répondu avec autant d'affection, m'a-t-il semblé, que dans mon appel abandonné. Je quittais la France un mois et quelque plus tard et j'apprenais à l'automne, depuis la Bolivie, par la presse de ce pays, que ce même homme venait de rendre grâce. Il était déjà souffrant, malade, à bout de souffle et pourtant sa voix et son regard marquaient l'espace et le temps dans ce grand amphithéâtre du Parc de Versailles. Je garde une sensation personnelle, dans cet "instant-éternité", d'une sorte de rencontre fatale, de ce privilège d'avoir croisé le regard d'un homme trop grand pour son seul corps, d'un homme qui tend l'oeil comme on parle aux dieux, qui porte l'humanité en lui. Il était faible, la douleur le pliait en deux dans un siège trop froid, mais le "bonsoir" qu'il a bien voulu m'octroyer m'est apparu à l'instant même comme le cadeau d'un monde en train de sombrer. Son écriture a quelque chose de l'homme pensant son temps, cette immédiateté, cette urgence qu'aucun mathématicien de la langue ne pourra réduire, il n'y a que vie dans ces mots et merci à vous de rentrer dans la danse... Bonne nuit!
Merci Gwénaël. Quand je me trouve au chômage, je passe mes matins à chercher du travail et mes après -midi dans les bibliothèques en train de poursuivre mes passions... ce qui est frustrant quand on fait des semaines de 40+ heures (la plupart du temps) c'est ne pas avoir le temps et l'énergie de continuer à creuser, à découvrir... Je me trouvais au centre Georges Pompidou le soir où j'ai appris la mort de Derrida, j'étais "à fond dedans" à l'époque, et le texte ci-haut est le fruit de ces lectures.... C'était une expérience étrange ces jours là, comme si un voile venait s'entreposer entre ses livres et moi : avant je lisait les paroles d'un homme qui vivait et qui écrivait encore, et soudain je lisais les livres d'un défunt... J'admire son courage et son intégrité intellectuels, c'est beau d'être touché à ce point par un homme et ses écrits, il y a de l'amour, un amour très particulier. Merci à vous de porter la flamme à votre manière, et d'y croire si bien. jamesinparis