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Souffrance au travail, techniques et idéologies du management
Mathieu Magnaudeix et Mediapart ont consacré deux articles à la souffrance au travail: Une femme à l'écoute, à partir de l'exemple du Docteur Marie Pezé, et «Vous ne souffrez pas, vous venez de rencontrer un risque psychosocial» très documenté et d'une actualité brûlante.
Jean François Bolzinger , secrétaire général adjoint de l'UGICT CGT revient dans l'Humanité de samedi 6 septembre sur cette évolution dramatique:"Réconcilier le management et l'éthique professionnelle."
Voilà prés de 10 ans, en tant que délégué du personnel, d'une grande entreprise du CAC 40, j'ai appris ce qu'était le harcèlement professionnel, en recevant des collègues en pleine déprime, menacé de perdre leur travail.
Nous avons alors décidé de nous documenter en lisant les classiques le Mobbing , la persécution au travail de Heinz Leymann, puis nous avons eu la chance de rencontrer Jean Pierre Le Goff qui venait de publier la barbarie douce (la modernisation aveugle des entreprises )
Avec ces outils intellectuels, nous avons tenté d'aider nos collègues en grande détresse psychique et morale. Notre premier souci reste de réconforter, de redonner confiance à ces femmes et hommes détruits psychologiquement par un harcèlement systématique et ciblé. Nous les écoutons, parler, dire leur souffrance les aide énormément, c'est le premier pas.
Ensuite nous les conseillons, que veulent ils faire? rester ou partir? sont ils prêts à se battre? quelles sont les techniques utilisées?
Dix ans plus tard nous avons beaucoup progressé, mais le mal: les techniques de destruction psychologiques sont plus sophistiquées, insidieuses, le management a été formé à la pratique du harcèlement. Certains managers s'épanouissent dans ce rôle détestable. Ils en sont récompensés.
Pourquoi? Pour une raison simple, le management est devenu plus qu'une technique, une idéologie totalitaire. Avec sa culture d'entreprise abstraite et déconnectée de l'histoire de l'entreprise, avec ses objectifs de rentabilité à outrance, qui peut croire raisonnablement qu'une entreprise peut durablement afficher un rendement du capital de plus de 15% après impôts? Cela n'est possible, qu'en réduisant les coûts drastiquement, et d'abord la masse salariale, en dégraissant.
La création de valeur pour l'actionnaire est un devenu un des commandements de management. L'entreprise qui est une communauté d'intérêts composée de femmes et d'hommes, les salariés et leur savoir faire, de capital, localisée dans une région, un pays, ne peut se réduire aux seuls intérêts des détenteurs du capital. En fait les principaux actionnaires et les dirigeants actionnaires.
C'est pourtant ce qui se passe, le bon manager doit réduire les coûts salariaux au maximum, les cotisations sociales ainsi que les impôts par tous les moyens, vendre les produits et services au coût le plus élevé possible, au mépris du client roi, pour créer de la valeur pour l'actionnaire, rémunérer le capital à 15%, 20%, 25%.
Tout cela a un coût social: le chômage, la baisse ou la stagnation des salaires, pour réduire le nombre de salariés au moindre coût la meilleure méthode est le Mobbing, le harcèlement professionnel, la destruction psychologique du salarié(e) sélectionné. (e)., La maladie, voire l’invalidité accordée par l’assurance maladie. Ce coût, la victime le paie au prix fort : déprime, mal être, perte de l’estime de soi, perte de l’emploi, ou placardisation jusqu’à ce qu’elle craque physiquement ou psychologiquement, somatise ou se suicide, ou voit son équilibre psychologique gravement perturbé, ainsi que sa vie privée..
Comment notre monde qui se veut un exemple de liberté et de démocratie, tolère t il, accepte t il ? ces pratiques qui relèvent de la torture psychologique ?
Pourquoi la loi sur le harcèlement est elle si peu efficace ?
La raison est simple, les grandes entreprises, les CAC 40, sont très bien organisées, leur direction de la communication veille au grain, on devrait dire direction de la « propagande » pour étouffer tout problème, tout suicide pour enfumer l’opinion..
Les directions des ressources humaines, qui selon l’éthique de base devraient s’opposer à de telles pratiques, non seulement les tolèrent et même souvent les encouragent et organisent par la formation de ses managers. La sémantique est d’ailleurs éloquente : de direction du personnel, au temps où les salariés étaient des personnes, nous sommes passées à la Direction des relations humaines, pour aboutir à la direction des ressources humaines, la personne est réduite à sa valeur d’usage : une ressource, qui est jetée ou recyclée lorsqu’elle a fait son temps.’
La direction des ressources humaines ne s’intéresse qu’aux cadres à haut potentiel, pour les autres salariés, elle tient le rôle de la police, veille au maintien de l’ordre, à la surveillance des syndicalistes, organise leur intimidation ou les apprivoise.
Voilà ce qu’est devenue l’entreprise, ce lieu idéal selon les théologiens du Medef et les croisés de la dérégulation, de la flexibilité du marché du travail. Jean Pierre Le Goff résume cette évolution d’une formule à méditer »la barbarie douce. », nous les femmes et hommes de terrain nous l’appelons le totalitarisme tranquille.
La loi sur le harcèlement n’est pas appliquée, d’autant plus qu’amendements après amendements elle a été vidée de son sens.
Il ne reste que la lutte collective, la lutte au grand jour, comme nous disons aux salariés qui viennent nous consulter, vous êtes les dissidents de nos belles démocraties exemplaires où règne les droits de l’homme dans leur version abstraite.
D’ailleurs des sociétés de consultants ont été fondées pour noter le caractère social de l’entreprise, l’ennui comme l’a dit Marc Ladreit de la Charrière, c’est que certaines de ces sociétés ont à leur capital les entreprises qu’elles notent ! la lutte se poursuit, notre meilleure protection est que les médias s’intéressent à la vie réelle dans la grande entreprise, et non celle fantasmée qui fait l’objet d’article élogieux sur la nécessaire modernisation , le respect des lois (naturelles) de l’économie et du marché !
Jean Bachèlerie
Bibliographie :
Heinz Lehmann le mobbing: la persécution au travail Le seuil
La barbarie douce Jean Pierre Le Goff La découverte
Le Mythe de l’entreprise « «
Les illusions du management «
Pascale Molinier Les enjeux psychiques du travail
Christophe Dejours Souffrance en France,
Vincent de Gaulejac La société malade de la gestion : Idéologie gestionnaire, pouvoir managérial et harcèlement social, Le seuil (visiter le site)
Paul Ariès, Harcèlement au travail ou nouveau management, éditions Golias, 2002.
Marie Pezé le deuxième corps,
Ils ne mouraient pas tous mais tous étaient frappés - Journal de la consultation "Souffrance et Travail" 1997-2008 , village mondial
Sites : www.psychologue-travail.com/medias www.INRS.fr
www.vincentdegaulejac.com/
Filmographie :
Violence des échanges en milieu tempéré Film de Jean-Marc Moutout avec Jérémie
Renier, 2003
Ressources humaines Film de Laurent Cantet avec Jalil Lespert, 1999.


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Environ 11% des salariés travaillent dans des entreprises de plus de 500 employés. Parmi ceux-ci je ne sais pas combien travaillent dans des entreprises du CAC 40, mais ca ne doit pas dépasser les quelques %. La mentalité de management type requin que vous décrivez, avec pour seuls bénéficiaires les actionnaires et dirigeants actionnaires, certes ignoble et stupide sur le long terme, ne s'applique en réalité qu'a relativement peu de monde. Pour l'essentiel, c'est à dire pour les 99% d'entreprises françaises, avec moins de 10 salariés, ce débat est assez académique, et je connais peu d'employés ou de gérants de TPE/PME disposé à plaindre les employés du CAC 40, qui bénéficient d'avantages matériels non négligeables. En gros, s'ils ne s'y plaisent pas car leur patron est un psychopathe, qu'ils aillent voir ailleurs. Si tout le monde faisait pareil, les patrons débiles se retrouveraient aussi rapidement à la rue, faute de travailleurs. C'est sans doute parce que les grosses entreprises offrent tant d'avantages à leurs employés qu'il peuvent se permettre d'en harceler une partie sans qu'il y ait de réaction massive. Cela dit, les conditions que vous décrivez existant bel et bien, il est bien sur tout à votre honneur d'essayer d'y remédier.
Jean Bachèlerie Vincent, Je pense qu'au delà de l'aspect quantitatif 11% ou plus, la question est au nom de quoi a t on le droit de torturer psychologiquement un salarié? Qu'est ce qui peut justifier une pratique aussi inhumaine? Au nom de quoi a t on le droit de briser une vie professionnelle et privée avec telles méthodes? Au nom de quoi des états civilisés, défenseur de la liberté et des droits de l'homme laissent ils faire? Au nom de quoi la seule variable d'ajustement des entreprises est elle devenue sans état d'âme les ressources humaines, les hommes et les femmes sans qui il n'y aurait pas d'entreprise, chacun sait que le mythe de l'entreprise sans usine a coûté cher à son promoteur. de même que les idéologues de la fin du travail comme ceux de la fin de l'histoire sont démentis par les faits, la réalité. La dés-industrialisation, les délocalisations sont des choix choix politiques et sociaux, dans une démocratie réelle les citoyens devraient être consultés, lorsque certains parlent de démocratie sociale, ils oublient seulement de mettre un contenu à cette expression, les salariés ne sont jamais consultés. Ce sont des ressources au nom de quelle modernité peut on en être arrivé à réduire les femmes et les hommes à celui de ressources? Je voudrais partager votre optimisme, concernant les PME, malheureusement étant conseiller des salariés en matière de harcèlement, je peux vous dire que sur 10 interventions, 7 émanent de salariés de PME ou entreprises de plus de 500 salariés, notamment consultants, une du secteur public et 2 de grandes entreprises ou filiales de grandes entreprises. Nos groupes de réflexions mis en place depuis 10 ans constatent une aggravation permanente de cette méthode de management injustifiable. il ne s'agit malheureusement pas d'un débat académique, sinon il serait difficilement compréhensible que les médecins spécialisés soient débordés, les avocats de plus en plus consultés et les syndicats de mieux en mieux organisés pour répondre à une demande croissante. Jean Bachèlerie
@Jean, Merci pour ces précisions. Avez-vous une répartition des plaintes pour harcèlement en fonction des secteurs d'activité, d'une part, et du statut d'autre part (ouvrier, employé, cadre)?
Redonner la conscience de sa valeur en tant que personne (et plus en tant que "salarié") à quelqu'un victime de harcèlement moral est vital : à partir de là, il relève la tête, mais il faut être formé à réagir face à ce type de situation très complexe. Je ne pense pas qu'aucun manager "s'épanouit" dans ce rôle ; il subit lui aussi (ses propres failles psychologiques) et souvent, il n'a aucune force en face de lui pour le stopper ; que ce soit au niveau des RH comme à un niveau plus simple: les collègues qui laissent faire "Pourvu que ça ne tombe pas sur moi" par peur ou tout simplement ses propres responsables qui ne veulent surtout pas se déjuger en ayant l'air de remettre en question leur recrutement. C'est une responsabilité collective où certains silences sont catastrophiques. Il existe aussi des cas de harcèlement entre collègues de même niveau même s'ils sont plus rares que ceux avec la hiérarchie vu le rapport de subordination. Et ce n'est pas parce qu'on fait partie d'un grand groupe qu'on souffre moins. Partir demande justement un effort parfois insurmontable: le harcelé typique ne veut pas (ou ne peut pas) partir tant qu'on n'a pas "reconnu" l'injustice qu'il a subie. C'est très insidieux, la manière dont ça se met en place, où la personne est très progressivement amenée à douter d'elle malgré tous ses efforts et où elle perd pied en étant absolument persuadée qu'elle ne vaut plus rien : comment partir dans ses conditions? C'est parfois plus facile de rester dans une situation difficile que d'avoir le sursaut salvateur en partant. Pour claquer la porte, il faut avoir de l'énergie... Les cas se multiplient... ou existaient déjà avant, sans être diagnostiqués. Mais quand les salariés sont solidaires entre eux, les dégâts sont moindres: dès qu'ils acceptent de témoigner, de réagir, de refuser d'isoler le "mouton noir", qu'ils le soutiennent... et c'est là que les syndicats peuvent aider à convaincre, à insuffler l'envie de se battre. Et on est bien au-delà des avantages sociaux que peuvent avoir les salariés de grands groupes.
Moi aussi, en tant que psychiatre, quand j'ai vu arriver ces souffrances professionnelles, j'ai tenté de les expliquer par la nécessité de dégraisser à moindre coût pour cause de rentabilité à court terme et de fonds de pensions. Mais constatant que le syndrome de harcèlement, et de maltraitance professionnelle, atteint aussi largement les PME et les entreprises publiques, force m' a été de constater que le phénomène est beaucoup plus vaste et multifactoriel. La question est : à qui profite le crime ? Je me bornerais à constater que: - des salariés qui voient l'un des leurs se faire harceler, ont peur de l'être aussi, et se taisent. - les évaluations permanentes, et absurdes (évaluations faites selon des critères fixés artificiellement, et ne tenant compte ni de la compétence, ni du professionnalisme du salarié) participent de cette maltraitance. Elles créent, outre de la peur et un sentiment d'infériorité, un climat de rivalité entre employés, avec suspicion vis à vis de ceux qui passent le mieux ces barrières. Cela casse la cohésion des équipes. Comme le fait que les transmissions entre un salarié qui quitte un poste et un autre qui arrive sont en général empêchées. - les plans de licenciements étant annoncés au dernier moment, il n'y a en général pas le temps de mettre en place quelque opposition que ce soit à ce projet. Mais l'angoisse de faire partie de la prochaine charrette est constante. - le fait de s'arranger pour démotiver ou déprimer les employés de plus de cinquante ans, qui finissent souvent par quitter l'entreprise, et parfois dans des conditions atroces, pour ensuite ne pas retrouver de travail, crée une tension chez les plus jeunes, essayant de se rendre indispensables. Je pourrais donner d'autres aspects de cette question, mais d'autres l'ont fait. Ce qui m'importe, c'est de mettre en parallèle les éléments objectifs d'un management créant de la souffrance au travail avec la réalité de la disparition des luttes sociales et avec l'acceptation de conditions professionnelles extrêmes ( par ex : des stagiaires acceptant de faire un boulot de salarié sans aucune rémunération "parce que ça fait bien sur un CV", des gens diplômés acceptant d'être payés au smic, une durée de travail extensible, avec envahissement de celui-ci dans la sphère privée grâce au télétravail surveillé par l'entreprise, etc...) Je pense que le climat global d'angoisse au travail généré par ces techniques, favorise l'exploitation des salariés, et leur passivité sociale. Il ne s'agit pas que de l'influence directe sur le salarié harcelé, mais surtout de la peur de l'être chez celui qui constate ces dérives et craint d'en être la victime. Selon une formule qui n'est pas de moi, la maltraitance, ça contamine vite. Mais cela diffuse d'autant plus que les managers, et surtout ceux qui les emploient, ont intérêt à avoir des salariés anxieux, désirant se surpasser pour garder leur poste, ou ayant abandonné ce projet et restant passifs. Salariés déjà coincés par l'achat d'une résidence un peu trop chère pour leurs moyens, et qui n'ont pas envie de risquer le gouffre social où ils voient tomber certains de leurs collègues ou proches. A qui profite le crime ? A ceux qui veulent le silence.
Alors, quelle solution? A mon avis, mais je sais que c'est assez extrême, la solution consiste à sortir du salariat, à sortir de cette relation de subordination qui est la cause profonde de toutes ces dérives. Que se passerait-il dans un monde ou la notion de salariat n'existait pas, ou tout un chacun serait libre - et responsable - de se trouver ses propres missions, ou de créer des entreprises de type coopérative ou chaque participant à le même statut?
Ça ne se prêterait pas à tous les domaines.
Il y en a deux où j'ai testé une forme de salariat qui m'a vraiment plu: la rémunération au pourcentage du chiffre. Dans la vente et ensuite dans la restauration. Et bien une fois calée à mon nouveau poste, je m'augmente moi-même. Et en plus c'est aussi dans l'intérêt du patron. Le 15% c'est pas mal. Ironiquement c'est aussi le montant attribué aux actionnaires... Donc excellente formule pour les travailleurs sachant travailler et aimant ça un minimum, enfin pour peu que ce soit un domaine commercial. (A l'hôpital c'est moins bon, hein?) Par contre, en période "libre et responsable de trouver mes propres missions", j'ai testé photographe, et retoucheuse numérique, c'est bien pire... C'est fou comme les clients mettent la pression à la baisse sur les prix... C'est fou comme les "collègues/concurrents" se bradent des fois et font beaucoup de trucs pas chers... C'est fou comment les clients trainent pour payer en 30/60/90. Selon les domaines et le niveau de concurrence ça peut être encore pire.
Mais quand une fois un patron a tenté de me la jouer harcèlement et placardisation pour que je démissionne, je lui retourné le truc (bon, il devait passer par la boutique pour rentrer chez lui, alors il m'arrivait de rester embusquée dans le noir pour lui faire peur.). Au bout de deux mois il m'a proposé un licenciement à mon avantage. Quelques années après il a liquidé sa marque et revendu ses boutiques. C'est pas des techniques qui mènent à grand chose. La preuve. C'est ça le pire, enfin non, le pire c'est peut-être ce que tout ça coute à la sécu, parce que là c'est tout le monde qui paie pour ça.
@SylvN Je vous rejoins complètement sur la question de la course vers le bas prix et les délais de paiement exagérés. Mon expérience est que plus le client est gros, plus il pousse le bouchon loin. Plus le client est petit, plus la notion de partenariat est importante (en règle générale, car il y a toujours des exceptions). Le problème du bas prix est la résultante de la concurrence acharnée dans certains secteurs, dont ceux que vous mentionnez. Ce problème n'existe pas pour les plombiers, les mécaniciens-soudeurs, les bouchers-traiteurs ou les dentistes... Normalement, si les conseillers d'orientation dans les collèges font leur boulot, ils essaient d'orienter les jeunes vers des secteurs ou la demande existe, plutôt que sur des secteurs bouchés. Et, surtout, il faudrait que la formation professionnelle retrouve toute la respectabilité et l'attrait qu'elle mérite, notamment en n'y envoyant plus, faute d'autre chose, les glandeurs et fouteurs de m... qui polluent cette filière. Pour ce qui est des délais de paiement, un vrai fléau auquel je suis également confronté, quelle solution? Faire une loi, mais alors les acheteurs négocierons autour de la loi au cas par cas, genre remise supplémentaire, etc... Le vrai problème est que les moyennes et grosses sociétés sont gérées par des financiers et non par des industriels. L'industriel comprend que le fournisseur à besoin d'être payé pour vivre, et à une vision de continuité de son activité plutôt qu'une vision d'optimisation financière. Le financier s'en fou, il maximise son intérêt à court terme et part du principe qu'il trouvera toujours un fournisseur de remplacement. Il faut que les industriels, les vrais, reprennent le contrôle de l'industrie et mettent à la porte tous les requins irresponsables qui parasitent l'ensemble de ce secteur.
Ce n'est pas le principe du salariat qui est en cause, mais des tactiques de management d'entreprise, développées progressivement depuis un peu plus de vingt ans. Et qui, quoi que l'on veuille nous faire croire, ne sont, ni inéluctables, ni efficaces sur le plan de l'efficacité des entreprises à moyen et long terme (qu'on me prouve qu'un salarié stressé travaille mieux, et que des équipes non soudées sont plus productives!)...
Je ne suis pas si sûr: les cadres sont pour l'essentiel aussi des salariés, qu'est ce qui les motive a créer une telle culture dont ils sont aussi les victimes? A mon avis l'existence du lien de subordination, contractualisé et parfaitement reconnu de tous, est le moteur premier des dérives constatées. Il est bien connu qu'a partir du moment ou quelqu'un a un pouvoir sur autrui, il existe un tropisme naturel vers l'exploitation de ce pouvoir.
Il faut aussi imaginer que des rapports entre personnes travaillant ensemble peuvent se passer de toute notion de hiérarchie, malgré des titres plus ou moins ronflants. Il faut relativiser le caractère soi-disant inéluctable du pouvoir corrupteur... Il y a ceux à qui les responsabilités arrivent sans qu'ils les aient recherchées, et ceux qui courent après ces responsabilités. Dans le premier cas (si l'on admet que les personnes concernées échappent au principe de Peter), le travail commun peut se passer dans le respect le plus complet des uns et des autres. Dans le second cas, il y a plus de chances que l'on tombe sur un petit chef en puissance. Les exceptions existent dans les deux cas, mais elles ne font que confirmer la règle. Le travail n'est pas prédéterminé à être un lieu de rapports de force, de subordination. Il y a encore des domaines où le but, la création, la finalité sont importants et dans lesquels les gens travaillent ensemble à cette réalisation, dans une communauté d'esprit et dans un respect total de l'autre, pour lui et ses compétences. Ça fait baba, cliché, utopiste, mais ça existe, heureusement, et ça fait du bien de le rappeler...
Je ne suis pas certaine qu'il soit judicieux de ramener la question de la souffrance au travail dont on constate la croissance exponentielle ces dernières années, à celle du lien de subordination dans l'entreprise. Il y a toujours eu des liens de subordination dans nos sociétés humaines. On peut le déplorer, on doit mettre des garde-fous à la dérive facile vers l'abus de pouvoir, chose qui a toujours existé. Mais il y a une différence quantitative et qualitative entre les dérives ponctuelles, même si éventuellement dramatiques, qui ont toujours existé, et la généralisation d'un mode relationnel dans l'entreprise qui crée stress, souffrances, douleurs et maux divers, dépressions, et suicides. De nombreux liens ont été mis par l'auteur sur ce phénomène. J'y rajouterais le livre de Marie-France Hirigoyen "Le harcèlement moral; la violence perverse au quotidien",qui est d'un grand secours pour qui vit ces situations. Je trouve important de mettre des mots sur cette malveillance professionnelle, parce qu'elle est tellement généralisée que ceux qui la subissent ont l'impression qu'ils sont en tort de mal réagir. Ils ne savent pas "s'adapter". Je pense au contraire qu'il faut travailler à remettre en place des stratégies de bon sens, telles que féliciter quelqu'un qui travaille bien, et pas lui dire que s'il a réussi à faire ça c'est que les objectifs n'étaient pas assez élevés et qu'il faut donc monter le niveau. Cela, et tant d'autres choses... Quant à la question de la généralisation de ces techniques, outre le fait qu'elles sont enseignées dans les formations au management, un autre mécanisme permet leur diffusion : deux, en fait. - La cascade : un cadre maltraité (objectifs irréalisables, siège éjectable, etc...) maltraitera ses subordonnés en exigeant d'eux de la même façon infériorisante un dépassement de leurs objectifs qui va lui permettre, pense-t-il, de rester sur les rangs. - La complicité tacite : Un salarié observant une maltraitance, ne va pas se mettre en avant pour critiquer le responsable de l'acte, de peur d'en être victime aussi. "Qui ne dit mot, consent" dit l'adage populaire. Et c'est vrai que la non-dénonciation le rend allié d'un pouvoir abusif. Ce qu'il va accepter implicitement pour ne pas souffrir de se sentir lâche. Il va donc se donner de bonnes raisons de ne pas être intervenu, celles-ci incluant le fait qu'il n'y avait pas abus, et que la victime l'avait bien cherché. C'est le mécanisme psychologique de l'identification à l'agresseur, beaucoup plus confortable, et moins dangereux que l'identification à la victime.
@Liliane Bourdin, "Quant à la question de la généralisation de ces techniques, outre le fait qu'elles sont enseignées dans les formations au management" Vous pouvez illustrer? J'ai moi-même suivi un cours de management relativement poussé au début des années 90, et je vous certifie que ce type de méthodes n'étaient pas au programme, au contraire. Mais les choses ont pu changer. Sinon je vous suis dans la description des mécanismes à l'œuvre, mais je reviens à ma proposition initiale: historiquement parlant, le harcèlement physique ou moral me semble toujours corrélé avec l'état de subordination: l'esclavagisme, les serfs de l'époque féodale, les soldats conscrits, les ouvriers de la période industrielle, les employés aujourd'hui... On peut très bien respecter et accepter l'autorité de quelqu'un sans pour autant lui être subordonné: le maître et son élève (dans le sens symbolique du terme), le chef qui est chef parce qu'il en a la compétence et qu'il assume la responsabilité que lui confère son autorité. Par contre dès qu'il y a subordination, le respect n'est plus nécessaire car il est remplacé par le contrat.
Je ne suis pas spécialiste en management, mais je pense en effet que la transmission de ces méthodes passe parfois par une voie indirecte : tel ce stage de "recadrage" où l'on enseignait à des cadres comment "recadrer" le salarié, sans qu'il n'y soit jamais question de savoir si c'était nécessaire, ni pourquoi, et à quels salariés cela devait s'adresser. Ce qui sous-entendait donc que tous les salariés s'évadaient spontanément hors de limites en-deçà desquelles le cadre devait toujours le ramener. Ce qui est paradoxal, dans l'entreprise aujourd'hui, c'est que la subordination, justement, tend à s'effacer, du moins, dans son aspect visible. Plus de chefs, mais des "animateurs d'équipe"; réunions où l'on amène les salariés à entériner une décision qu'ils savent ne pas pouvoir appliquer, mais qu'ils seraient, en apparence, libres de refuser; création de postes transversaux dont la position dans la hiérarchie n'est pas claire au premier regard (dans un deuxième temps, on comprend bien qui est le plus prés de la direction...) . La prétendue participation du salarié a en fait comme conséquence de contribuer à son silence, puisqu'il a l'impression d'avoir accepté implicitement un état de fait, et s'être donc engagé. D'ailleurs, on le dit beaucoup maintenant "Si vous n'êtes pas d'accord, vous partez". L'abus de pouvoir est rarement caricatural, comme il a pu l'être, mais d'autant plus dangereux qu'il est dissimulé, caché sous des dehors démagogiques ("remobilisation"), et discrètement infériorisant ou discrimininatoire (non transfert d'informations, pas de réponse au bonjour matinal, etc.). J'ajoute que les personnes utilisant ou faisant la promotion de ce type de management le font souvent en toute innocence, pensant réellement qu'un management moderne doit utiliser des méthodes modernes. Et bien sûr que je suis d'accord avec l'évocation d'un respect, nécessairement réciproque, dans toutes ces situations où, justement, cette notion tend à se dissoudre.
Je pense qu'il faudrait aussi regarder du côté de la médecine du travail qui, à mon avis (c'est du vécu), n'est pas assez à l'écoute des personnes dans ces situations.