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Réponse ouverte à Monsieur Karim Wade

Je tiens à communiquer à mes lecteurs la lettre ouverte, courageuse et remarquable, que mon collègue Ibrahima Thioub, historien, a adressée à Karim Wade, ministre de la République du Sénégal, et accessoirement fils de son Président de père.

 

Réponse ouverte à Monsieur Karim Wade

 

Monsieur le Ministre d'État, Ministre de la Coopération internationale, des Transports aériens, des Infrastructures et de l'Énergie

Puisque votre lettre est adressée à tous les Sénégalais, je m'inclus parmi les destinataires et m'autorise à vous répondre. Je sais que nous serons nombreux à sacrifier à cette obligation pour vous rappeler quelques faits concrets dont l'omission enlève à votre missive sa prétention affichée d'être «un message de vérité, de fraternité et de sincérité». Je vous rappellerai en tout premier lieu que l'omission peut tenir du mensonge.

Votre courrier n'a en rien démontré que les attaques dont vous êtes la cible sont «profondément injustes». En lieu et place de faits concrets, vous nous servez des professions de foi et de belles intentions qui pavent l'enfer où vivent nombre de Sénégalais, du fait des choix du régime dont vous êtes dans une très large mesure comptable. Je veux tout d'abord vous signaler que vous êtes entré tardivement dans l'espace public pour y occuper immédiatement et aussi indûment des places que votre parcours politique ne justifie aucunement.

De 1974 à l'année 2000, des hommes et des femmes de votre génération se sont battus au côté du président Wade, alors que vous étiez inscrit au registre des abonnés absents. Vous n'avez jamais humé l'odeur âcre des gaz lacrymogènes, défensifs et offensifs, qui ont nourri toute une génération de combattants de la démocratie et de la liberté. Que vous disent le Parc à mazout, le triangle Sud (actuel siège de la RTS), les chassés croisés avec la police à Niari Talli, la bataille de Thiès en 1988, les luttes acharnées dans le campus de l'UCAD?Certainement rien! Vous avez attendu la 25e heure pour venir vous installer douillettement dans le giron du président Wade et prétendre travailler pour le développement de votre pays que vous aviez tranquillement déserté au cours des années de combat. Une telle posture s'appelle la facilité. Qu'est-ce qui fonde votre légitimité à occuper autant de portefeuilles ministériels? A quoi et à qui le devez-vous? Vos compétences techniques? Vos galons de militant conquis dans les rues du Point E, ou au couloir de la mort? Je ne suis pas du camp du libéralisme même tropicalisé qui nationalise pour mieux piller. Je ne suis pas d'accord avec les orientations politiques de Modou Diagne Fada, d'Idrissa Seck, de Mbaye Ndiaye, d'Aminata Tall, de Macky Sall, d'Abdoulaye Faye, d'Ousmane Ngom. Mais force est de reconnaître qu'ils ont fait le PDS avec leur sueur et les larmes et angoisses de leurs familles, durant les années de braise. Je pourrais aussi vous citer ceux qui sont tombés au champ d'honneur avant eux, ceux qui ont fait mai 1968, les militants de la clandestinité: PAI, LD, AJ, RND, PIT, les syndicalistes de l'UNTS, le mouvement étudiant et j'en passe.

Monsieur le ministre d'État, toute personne honnête reconnaîtra, sans partager leur opinion, que le parcours politique des hommes et des femmes, qui ont conquis la démocratie, qui verra naître le PDS, comme fruit de leurs luttes acharnées, n'a rien de comparable au vôtre. Avec un esprit de suite remarquable, en votre absence, des jeunes de votre génération ont repris le flambeau pour produire mars 2000. On ne voit pas comment un grand absent de ces années-là a pu se retrouver au centre de la scène avec la prétention d'en être un des chefs d'orchestre. Chez moi on appelle cela «picc beyul di mboolu!» [Absent au moment des cultures, le moineau arrive à la récolte] Dois-je croire que vous êtes le seul Sénégalais à ignorer à quoi et à qui vous devez votre fulgurante ascension politique. Probablement, vous êtes seul aussi à ne pas l'interpréter comme une volonté de «dévolution monarchique du pouvoir». Les Sénégalais ne s'y trompent pas. Ce n'est pas votre lettre, aussi pathétique soit-elle, qui pourra les convaincre du contraire, mais des actes concrets du démiurge de ce scénario sans envergure historique.

Oui, monsieur le Ministre, le président Wade n'a jamais dit et ne dira jamais qu'il a un projet de «dévolution monarchique du pouvoir». Sans vous faire un procès d'intentions, nous savons par expérience que partout ailleurs où cela s'est fait, les actes nécessaires à son accomplissement ont été posés et nul ne s'y était trompé sauf ceux qui sont de mauvaise foi. Il est parfois inutile de dire tant les faits parlent d'eux-mêmes! Je me contente juste de vous parodier pour vous faire comprendre ce qui vous arrive. Jamais dans l'histoire du Sénégal un homme n'aura fait une ascension politique aussi fulgurante dans un parti au pouvoir avec, pour seule et unique référence politique, son élection comme conseiller municipal d'un scrutin perdu par sa coalition. Ce n'est que dans les républiques bananières que l'on voit de telles situations. Dans les «Républiques non abîmées», quand un responsable politique perd les élections locales, il en assume les conséquences.

Or, à cette occasion, vous avez été le seul Sénégalais à ne pas considérer ces élections comme une rampe de lancement pour un projet caché. Ce pourquoi Pape Diop, à juste titre, vous en a voulu certainement de lui avoir fait perdre la mairie de Dakar. Cette défaite est la vôtre. Mais surtout, elle était le signal fort, que l'électeur sénégalais voulait donner au pouvoir, de son interprétation de cette candidature vers le sommet qui cachait mal le projet monarchique.

Du fait de votre candidature et de l'implication du président de la République, le scrutin local de 2009 s'est transformé en référendum. Les résultats ont été une véritable débâcle pour votre camp. Pourtant vous n'en avez pas tiré les conséquences républicaines. Quelques semaines après cette raclée électorale, en lieu et place d'une bavette, le président vous a taillé un énorme boubou ministériel qui dépasse trop largement vos épaules.

Vous êtes un des rares Sénégalais à ne pas y voir un coup de pouce supplémentaire mais tout aussi inacceptable pour vous hisser vers le sommet.

Après cette défaite électorale, vous n'auriez même pas dû être un secrétaire d'Etat. Apparemment vous semblez ignorer pourquoi vous êtes alors devenu «Ministre d'Etat, Ministre de la Coopération internationale, des Transports aériens, des Infrastructures et de l'Energie»! C'est au président de la république que vous auriez dû adresser une lettre ouverte pour qu'il vous explique politiquement les raisons de votre fulgurante ascension.

Il faut vous convaincre que les attaques dont vous êtes l'objet sont à la hauteur de l'injustice qui vous place, au-delà de vos mérites personnels et du fonctionnement normal d'un Etat républicain, à des positions que vous ne devez qu'à votre relation filiale avec le président. Ce n'est pas de la haine que nous avons pour vous, c'est de l'amour pour notre patrie et notre sens de la justice et de l'équité. Dans le PDS et dans l'appareil d'Etat, on essaie de vous faire place nette et on abat les uns après les autres vos adversaires avec une distribution inéquitable des armes. Libre au PDS et à ses militants d'accepter les décisions de la Constante puisqu'ils ont accepté d'être des variables.

Mais les citoyens que nous sommes ont en partage la République, avec les mêmes droits. Nous ne vous y laisserons pas agir comme s'il s'agissait d'un patrimoine privé. Ce n'est pas de la haine, encore une fois, Monsieur le ministre, c'est le combat que le président Wade a porté, pendant un quart de siècle, contre vents et marées. Et quand il a atteint le sommet, l'Afrique et le monde ont salué sa victoire. Dommage pour lui, il a recyclé les rapaces qui avaient ruiné le crédit d'Abdou Diouf auprès de l'opinion sénégalaise. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, il a déçu l'attente de ses concitoyens.

Oui monsieur le ministre, la République n'est pas un bien dont on hérite pour services rendus par nos pères. Les Sénégalais sont des passionnés du mérite et ils haïssent les privilèges, la veulerie et les prébendes et non les individus. Ils ont combattu ces tares sous la colonisation et sous Senghor. Après son passage au palais Bourbon, Abdou Diouf avait utilisé à tort le terme de haine parlant de l'opposition alors conduite par l'actuel président de la République. Lui non plus ne comprenait que les Sénégalais étaient fatigués d'être ajustés au moment où certains de ses collaborateurs, aujourd'hui dans votre camp, l'encensaient et s'adressaient aux Sénégalais avec morgue, suffisance et arrogance. Le couperet est tombé le 19 mars 2000! Bu geen defe la geen defoon nu defati lanu defoon! [Vous continuez d'agir à votre façon, nous vous apportons la même riposte].

Monsieur le ministre, vous avez raison, je vois des routes et des ponts, très souvent même sur des voies déjà existantes que vous avez eu le mérite d'élargir ou de prolonger, plus d'écoles, de collèges et d'universités toutefois avec moins d'éducation. Je vois aussi des inondations, des coupures d'électricité, des détournements de milliards, le pillage des ressources foncières, la bamboula peu raffinée d'une classe de parvenus. Je vois des jeunes diplômés qui battent le macadam pour vendre de la pacotille et par milliers embarquent dans des pirogues pour se noyer dans l'Atlantique. Cela me rappelle quelques pages macabres de notre histoire.

Quand celles-ci se répètent, c'est qu'on n'en a pas tiré les leçons. J'avais entendu dire en 2000 que l'Afrique a plus besoin de ses jeunes que des milliards de l'étranger! Je continue de souscrire à cette affirmation. La colonisation nous a laissé des écoles, des universités, des routes, des chemins de fer, des ponts. Que sais-je d'autres? Ce legs ne lui a donné aucune légitimité, et elle a été vigoureusement combattue partout en Afrique, parfois les armes à la main. Ce que nous perdions avec ce régime ne valait pas ce qu'on y gagnait, pour répondre à la question des Diallobés! Monsieur le ministre, vous vous plaignez d'être condamné sans être entendu, et demandez le droit à la présomption d'innocence, qui serait ignorée par vos contempteurs. Êtes-vous réellement prêt à être entendu? Apparemment non. L'un des vôtres a tenté de vous prendre au mot, avant la lettre. Mal lui en a pris. Il y a laissé sa tête politique. Bien sûr que vous n'y êtes pour rien car ku am kuddu du lak [Nul besoin de peiner quand on a des serviteurs]! Aujourd'hui, il croise le fer contre votre régime alors qu'il était là au moment vous étiez loin du pays et de ses problèmes.

Jamais dans l'histoire du Sénégal, un homme public sans passé politique n'aura occupé simultanément et indûment autant de portefeuilles ministériels. Tant que vous étiez une personne privée, entre Londres et Paris, personne ne vous avait attaqué. Mais, à ce que je sache, vous n'étiez pas le ministre des Affaires étrangères du Sénégal, lorsque vous êtes allé vous montrer publiquement lors du sommet du G20. Où était alors le titulaire du poste à Deauville? Scrutez donc vos pratiques avant d'accuser les Sénégalais.

Demandez plutôt pardon aux Sénégalais et remerciez-les d'avoir toléré autant de dérives et d'indécences dans la République. Le supposé projet de dévolution du pouvoir de «père en fils» n'explique pas tout, mais permet de comprendre beaucoup d'actes posés par le pouvoir sénégalais: la tentative cachée, mais avortée de vous faire maire de Dakar, le nombre inexpliqué de ministères confiés à un seul individu, la chute de ténors du régime qui ne demandaient qu'un traitement équitable. Ce sont de tels actes, loin des rumeurs, qui font prospérer cette idée saugrenue au regard de l'histoire.

Vous êtes un des rares Sénégalais à douter de sa mise en œuvre systématique depuis des années. Du reste, le projet ne relève plus du futur. Qui dans ce pays détient autant de pouvoir que vous? A quel titre? Si votre ministère mettait à la SENELEC autant d'énergie que celle mobilisée par le pouvoir pour faire passer cette idée dans l'opinion, les délestages - aujourd'hui notre quotidien - seraient depuis longtemps considérés comme de très mauvais souvenirs, après avoir causé tant de dommages et de pertes à nos concitoyens.

Certains journalistes ont bon dos. C'est le président lui-même qui a allumé le feu, dégageant cette fumée qui a obscurci l'horizon de son régime, éliminé ses cadres politiques expérimentés et anesthésié ses capacités d'action. Même si j'en doute au regard de la teneur de votre lettre, j'espère que le 23 juin a réussi ce que mars 2009 n'avait pu réaliser: vous ouvrir les yeux. Vous prêchez en terrain converti, nul besoin d'apprendre aux Sénégalais qui ont depuis fort longtemps tiré les leçons de l'expérience de l'article 35 de Senghor. Ils savent de science certaine que s'opposer à tout projet de dévolution du pouvoir autre que démocratique, c'est défendre notre long héritage républicain et démocratique, acquis au prix fort du sang, des larmes et de la sueur, pour défendre l'espérance d'un Sénégal démocratique.

Monsieur le ministre, la grande confusion que les Sénégalais aimeraient voir disparaître de leur espace public, c'est celle qui dissout l'Etat dans la famille. L'insupportable intoxication à laquelle il doit être mis fin, est celle qui distille à petites doses, dans les médias d'Etat devenus patrimoine familial, l'idée qu'il y a un Sénégalais par naissance au-dessus de ses concitoyens. Une génération des combattants a porté Abdoulaye Wade au pouvoir, elle vaincra celle des profiteurs, en faisant la jonction avec celle, plus jeune, qui en a absolument marre! Les millions de Sénégalais vous demandent moins que tout ce que vous promettez, juste de l'énergie électrique. Il est triste que 50 ans après les indépendances, les préoccupations majeures de «l'ensemble des responsables de ce pays» se fixent sur une question du XIXe siècle: «la fourniture régulière et suffisante de l'électricité dans les ménages et les entreprises».

Au lieu de vous focaliser sur les conséquences, il vaudrait mieux vous concentrer sur les causes des «scènes de pillages, des actes de banditisme et de profanation des lieux de culte». Occupez-vous de ceux qui ont pour principale activité le saccage quotidien des biens que nous avons en partage. C'est cela qui est à l'origine des rancœurs, de la violence relativement mineure au regard de celle perpétrée par les pauvres chômeurs de 2000 qui sont subitement devenus multimilliardaires.

Faites un tour au CICES, à la corniche, à Mbane et vous verrez des exemples édifiants de la rapacité des vôtres sur les biens collectifs. Aimer notre cher Sénégal, c'est s'interdire, sans populisme, de circuler en jet privé, quand des pans entiers de notre peuple continuent d'user des moyens de transport du néolithique. M. le ministre d'Etat, on vous a tout et trop donné, et vous nous demandez le reste. Kajoor ken dufa jël peb jël pefet! [Au Kajoor on s'interdit de prendre le dû et l'indu] Votre camp a été aveugle et sourd au message de 2009. Le peuple vous a fait une piqûre de rappel le 23 et le 27 juin 2011. Il est grand temps de comprendre, avant la grande chirurgie de février 2012.

Patriotiquement vôtre,
Ibrahima Thioub

Mercredi 6 juillet 2011

 

Source: Nettali.net

Tous les commentaires

10/07/2011, 16:59 | Par mrustal

Belle page qui fait penser que Omar Blondin Diop et d'autres encore, lâchement assassinés par les laquais néocoloniaux, ont laissé des traces et que rien n'est perdu.

10/07/2011, 17:33 | Par profil_inactif_145012

Merci de nous faire lire cette réponse bien méritée, qui nous informe un peu sur l'histoire post-colonial du Sénégal.

 

J'apprécie beaucoup aussi les proverbes cités qui nous renseignent sur la culture sénélagaise, et dont nous pouvons aussi tirer profit pour nos propres combats politiques :

"«picc beyul di mboolu!» [Absent au moment des cultures, le moineau arrive à la récolte]

 

Bu geen defe la geen defoon nu defati lanu defoon! [Vous continuez d'agir à votre façon, nous vous apportons la même riposte].

 

ku am kuddu du lak [Nul besoin de peiner quand on a des serviteurs]

 

Kajoor ken dufa jël peb jël pefet! [Au Kajoor on s'interdit de prendre le dû et l'indu] "

10/07/2011, 22:27 | Par Moussa Thioye

Un excellent article, au plan formel comme au plan substantiel! J'apprécie, M. Thioub, votre réACTION qui prouve, à merveille, que vous partagez l'idée selon laquelle "Qui peut et n'empêche, pèche" (Loysel). J'espère que le K. W. vous lira et entendra, pour son bien et celui supérieur des Sénégalais, votre leçon magistrale. Bravo!

11/07/2011, 09:59 | Par kakadoundiaye en réponse au commentaire de Moussa Thioye le 10/07/2011 à 22:27

Qui effectivement ne souscrit à cette lettre d'Ibrahim Thioub présentée par J.F.Bayart!!!

Peut-être, malgré tout, sous la verdeur de la remontrance y trouverais-je quant à moi ,qui appartiens à la génération de Blondin, une trop grande attention donnée à l'illégitimité morale du fils auquel il s 'adresse.

Que nous importerait cette illégitimité morale, qu'il soit le fils de , qu'il n'ait pas connu les peurs et les angoisses des combattants de la Liberté, si, aujourd'hui et dans les fonctions qui sont les siennes, il apportait la preuve de sa qualité, de sa rigueur morale, de sa capacité à résoudre, de la Compagnie sénégalaise d 'aviation à la Senelec en passant par la gestion de la Conférence Islamique, les problèmes posés.

Or, au contraire, et c 'est le sens de ma remarque, à chaque fois, loin d 'être le sauveur suprême -dont on accepterait qu'il soit sorti de la cuisse de Jupiter lui-même-il n'a été que l'incompétent suprême, le malin, le détourneur, le corrupteur et le corrompu./...bref celui que la société sénégalaise veut voir jugé non parce qu'il est le fils de et qu'il occupe des postes "indus" mais parce qu'il est ce qu'il est : un incapable et un corrompu.

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