Thématiques du blog
Le temps du patient et le temps du gestionnaire sont-ils compatibles ?
Comment peut-on faire tenir ensemble deux points de vue aussi différents que celui de la gestion du soin qui s'emploie à administrer la ressource financière en fonction de contraintes externes (des enveloppes fermées, des seuils à ne pas franchir, des déficits impossibles) et celui du soin psychique lui-même qui paraît parfois s'émanciper de la tutelle du temps, celui-là même qui semble bien souvent constituer le principal élément de la réalité partagée de nos établissements ?
Je ne reviendrai pas ici sur les notions d’accélération du temps décrits récemment par H. Rosa et par J.-L. Servan Schreiber chacun dans son style et face à des publics distincts.
H. Rosa considère plus particulièrement la désynchronisation des temps individuels comme un facteur de tension majeur. La question de savoir si l'on est ou pas dans une équipe « sur la même longueur d'onde » nous ramène à cette question du décalage, du malentendu, du désaccord.
Nos temps se côtoient, se conjuguent dans des espaces de plus en plus en plus restreints. Ils se rencontrent rarement, s'y opposent parfois sans pouvoir s'alimenter d'une critique qui suppose la connaissance de l'autre, une volonté de comprendre.
Il est question de temps là aussi, un temps commun investi par une pensée qui renoncerait à cet état liquide (Z. Bauman) qui rend impossible un réel partage de représentations communes prises dans le temps maîtrisé d'une véritable rencontre.
La question posée par le patient ne s'adresse pas forcément à un individu, le thérapeute mais à une institution réputée être soignante. Le sujet ne peut y répondre seul au risque d'introduire un malentendu, laissant entendre une faculté dont il ne dispose pas seul et dont, par ailleurs le groupe ne dispose pas non plus, bien entendu : la faculté de guérir.
Le patient doit faire avec ce qui reste de sa souffrance, un symptôme dont les soignants s'évertuent de poursuivre la trace pour mieux en anticiper les effets indésirables.
L'équipe elle-même doit accepter de perdre de vue le patient et de lâcher prise sur un destin qui lui échappe.
Traces d'investissement personnel, d'engagement professionnel qui ne s'effaceront pas comme ça.
Le temps n'altère pas forcément la mémoire de l'autre, le souvenir d'un secours psychique.
Des traces subsistent, impressions, paroles, pensées partagées.
La question du temps est au centre de nos échanges, de nos propos, de nos regrets.
Le temps du symptôme qui vient à produire de la souffrance psychique est intolérable. Il semble ne pas pouvoir avoir de fin. La personne qui souffre ne se représente pas la fin de son mal.
Elle vient à penser que rien ni personne ne pourra l'en défaire.
La fin se dérobe au fur et à mesure qu'elle « avance » dans un temps lui-même de plus en plus problématique.
La question qu'elle se pose concerne l'existence même du temps, celui qui apporte un cadre à l'existence, celui qui donne corps à l'existence, celui qui est à l'origine de la souffrance elle-même, de la difficulté à être, à y être.
Qui a vécu sous l'emprise directe de l'inconscient en sait le caractère irrépressible, l'obstination à déterminer le cours d'une vie psychique, relationnelle et sociale envahie par la considération d'une question restée sans réponse. Le temps du patient n'est pas celui du gestionnaire, c'est entendu.
L'un et l'autre sont soumis à des obligations de rendre compte de leurs propres comptabilités, le premier auprès d'un inconscient qui ne semble pas se satisfaire des réponses toutes faites ; le second auprès d'une tutelle, d'un financeur qui n'envisage que les effets attendus de l'économie sans en admettre les conséquences concrètes sur une qualité des soins, exigée sans pouvoir être garantie faute de temps.
Le temps est de l'argent.
Il l'est en effet puisque, gestionnaires, nous pensons "équivalent temps plein", temps technique, temps face au patient. Nous sommes invités à réduire les actions thérapeutiques "chronophages", à maximiser le temps des thérapeutes, à les inscrire dans un espace commun où les besoins doivent faire l'objet d'un retraitement pour être compatibles avec les moyens mis à notre disposition.
La souffrance des patients doit s'inscrire dans cette réalité, doit intégrer les effets du manque de temps et consentir à investir une temporalité nouvelle, déterminée par des contraintes de gestion.
L'impérieuse nécessité d'en sortir telle qu'elle est perçue par le thérapeute se heurte à la réalité d'une souffrance qui traine en longueur, qui, multiforme, prend du temps.
Elle prend le temps du thérapeute, de son patient.
Elle prend le temps de l’institution, des équipes. Elle mobilise, immobilise, sidère parfois.
Elle met la pression, crée un sentiment d'urgence, convoque une réponse.
La souffrance entraine les patients, les thérapeutes, les équipes, les institutions dans un rapport au temps devenu incompatible avec celui des évaluateurs chargés d'appréhender la bonne utilisation des moyens mis à disposition, la bonne économie d'un dispositif chargé de produire du soin et de la guérison, l'extinction économique du pathologique.
A ce titre, la transformation du pathologique en handicap, de la prise en charge provisoire à la compensation permanente constitue une issue favorable à une bonne gestion prévisionnelles des ressources.
La prise en compte du handicap pouvant elle même suffire à éteindre l'attente d'une guérison.
Se pose alors la question du deuil, entendue à de multiples sauces, « travail de deuil » qu'il suffit d'accompagner à la différence d'une attente de guérison qui confronte le patient et le thérapeute aux limites intrinsèques qui sont les leurs.

