«Rendre la réalité inacceptable»: Merci Luc Boltanski
L'histoire du moment extraordinairement fécond de la sociologie française qu'aura été le travail de Pierre Bourdieu dans les années soixante-dix reste largement à faire. Aujourd'hui, les circonstances ne sont pas vraiment favorables pour qu'on puisse tenir un jugement à la fois équitable et critique sur une oeuvre considérable : les bourdeliens orthodoxes travaillent à construire une statue du grand homme qu'il aurait lui-même désapprouvée, les anti-Bourdieu simplifient à outrance un travail complexe que les dix dernières années "activistes" et fébriles de Pierre Bourdieu ont réduit, il faut le dire, à sa plus simple expression. Le temps fera son oeuvre : la statue ridicule sera déboulonnée; les gens qui mettent son travail à la poubelle vieilliront plus vite que lui : regardez ce qui reste aujourd'hui de l'entreprise de Bernard Lahire, dont on disait, principalement dans Télérama, qu'il avait dépassé Bourdieu.
Ce moment n'est pas encore venu. En attendant, il faut se se contenter de témoignages épars. Celui que vient de nous donner Luc Boltanski dans Rendre la réalité inacceptable. A propos de la production de l'idéologie dominante (Démopolis, 2008, 190 pages, 20 euros) est sans doute le plus remarquable. Boltanski a été, pendant plusieurs années, l'homme le plus proche de celui qu'il appelle, très joliment, le "patron". Les autres proches de Bourdieu, qui avaient son âge, le jalousaient : je me souviens que les autres hommes de l'équipe, plus lourds déjà de ressentiment et de haine, l'appelaient le "génie sourd" ou "le juif new yorkais", bafouilleur névrosé mais séducteur impénitent.
Déjà historien de la discipline, en spinoziste silencieux incapable de méchanceté, et surtout appartenant à la génération suivante,moins impliquée émotionnellement, je préférais l'appeler le Neveu, ou Mickey Mauss, pour souligner le fait qu'il occupait la place la plus enviable dans le groupe : celle que Durkheim avait offerte,dans un moment ancien de la discipline que nous entendions simultanément revivre et dépasser, à son neveu Marcel Mauss. La place de l'héritier, mais aussi celle du confident.
Normalien méritant, issu d'une province périphérique, je ne fus jamais proche de Boltanski. Le cercle autour de Bourdieu était d'ailleurs une sorte de lieu d'expérimentation sociale : avec un vrai génie de la manipulation, le patron aimait à faire entrer en collision les trajectoires sociales les plus éloignées, humilier les jeunes normaliens le matin en leur montrant qu'ils n'arriveraient jamais à la cheville des autodidactes artistes inventifs dont Boltanski était l'exemple, et leur dire le soir qu'il se reconnaissait pleinement dans leur gaucherie scolaire et leur souci de faire science.
Avec une belle délicatesse, et surtout avec un souci de précision historique que l'observateur attentif que j'étais peut confirmer sans hésitation, Boltanski évoque au début et à la fin de son livre, ce que travailler avec Pierre Bourdieu veut dire. Il parle du "sur-travail" qu'imposait le patron, dans des termes proches de ceux que j'utilisais pour décrire les rapports de Durkheim et des membres de son premier cercle, dans un texte des Cahiers du centre de recherches historiques, que Luc Boltanski, qui n'a que faire des sociologues besogneux et ne se prive pas de le dire, n'a certainement pas lu. Les premières pages de Rendre la réalité inacceptable sont vraiment de toute beauté.
Qui ne reconnaîtra dans l'incipit l'engagement ambivalent d'une génération dans les sciences sociales qui fut à la fois intense et réflexif : "Oui, on pouvait travailler, presque tout le temps travailler, tout sacrifier au travail et, d'un même geste, rire, aimer, détruire, construire, se promener, détruire, veiller, boire, jeûner, dormir; croire que la science invente et qu'elle est politique; croire à la science et ne pas y croire; croire à la politique et ne pas y croire; croire en nous-mêmes et ne pas y croire du tout" (p.11). Auriez-vous de meilleur mots pour dire ce moment ? On est ici au coeur de la pratique dont Bourdieu entendit faire la théorie, mais on est un peu loin des rigidités de l'habitus, et beaucoup plus près de cette distance à soi, sans doute appuyée sur la lecture intensive de Goffman, que Bourdieu, ses hommes et ses femmes, pratiquaient sans même y penser. En insistant, de manière magistrale, sur l'importance de l'ironie dans le travail sociologique, Boltanski requalifie l'entreprise de Bourdieu, dans un sens qui le rapproche de Goffman. La puissance de l'ironie s'est d'ailleurs dissoute dans le Bourdieu tardif, et elle n'est guère visible dans l'entreprise puissante que constitue aujourd'hui le pragmatisme à la française, que Boltanski et Thévenot ont introduite.
L'auteur des Cadres touche juste presque tout le temps, particulièrement lorsqu'il évoque l'éloignement de Bourdieu par rapport à Marx. Lorsqu'il rapproche le groupe réuni par Bourdieu de celui que créa Bruno Latour, il se trompe, mais ce n'est pas grave. On en reparlera.
Rassurez-vous : rien n'est vrai de ce que dit la rumeur parisienne. Mickey Mauss n'est pas revenu dans la maison du patron. Il a, un petit matin, comme beaucoup d'entre nous, pris congé, s'est mis à son compte, avec le plus de légèreté possible, les chaussures à la main, pour ne pas faire grincer les parquets de ce qui fut la maison de notre jeunesse. Merci Luc Boltanski.


Tous les commentaires
Merci à vous!
Merci pour m'avoir rappeler un profeseur que j'ai eu en théologie protestante (Luc est catholique). De très bon souvenir : un homme briant, un camarade, une vivacité d'esprit, une compréhension de la douleur des plus faible, des plus démunis. Il m'a personnellement beaucoup aidé. Encore merci.
Mickey Mauss, excellent !
J'ai lu avec intérêt votre article virevoltant. On peut ne pas aimer ce que fait Bernard Lahire mais cela n'autorise pas à traiter son "entreprise" avec mépris, voire de façon insultante, comme vous le faites.
Les fatals flatteurs ont encore frappé. Décidément, Médiapart semble être le lieu d'une pensée médiévale où règne une forme de dogmatisme académique obséquieux.
Pour ceux que cela intéresse, j'ai laissé, dans les poubelles de l'histoire, un texte critique sur Saint-BourDieu, qui n'a pas autant vieilli (je viens de le relire) que les théories du maître: Bourdieu sociologue de la communication, et ou est révélé le pot au rose romantique de sa pensée ("de son habitus").
Pauvre Bourdieu, pauvre misère, dors sous la terre, dors sous le temps.
Cher Jacques Dubois Où voyez vous une insulte à l'égard de Bernard Lahire ? Il est de fait qu'il est plus apprécié par Télérama que par ses pairs : qu'y puis-je ? Je n'ai absolument rien contre cet excellent homme, et je me garderais bien d'insulter un homo academicus aussi puissant. Cela dit : on ne peut pas aimer Bourdieu et Lahire en même temps. Ou bien, c'est qu'on n'est pas un lecteur professionnel. Amicalement. Cher Jacques Bolo Je vous trouve bien sévère. je n'ai aucun intérêt universitaire à lécher les bottes de Luc Boltanski. Il prend sa retraite et j'enseigne à Budapest. Médiéval mon texte ? Je n'engage pas Mediapart. Les choses sont plus simples : j'ai lu ce livre d'un trait et je voulais dire mon admiration. Amicalement A l'un et à l'autre : le blog suscite toujours des réactions excessives et je ne vous en veux absolument pas. Si vous voulez poursuivre la conversation privatim, écrivez-moi. A la prochaine
Cher Jean-Louis Fabiani, C'est ma seule réserve avec votre très beau post à propos du livre intelligent et émouvant à la fois de Luc Boltanski (sur lequel je reviendrai bientôt dans Mediapart): comme Jacques Dubois, je vous trouve injuste à l'endroit des travaux de Bernard Lahire, dont Télérama n'a d'ailleurs pas le monopole puisqu'à l'occasion de la mort de Bourdieu j'avais eu le plaisir de commander et de publier dans Les Inrockuptibles un texte de l'auteur de La Culture des individus, texte qui rendait un vibrant hommage à celui de La Distinction. Pour ma part, je ne me résouds pas à choisir : j'aime Bourdieu, et Lahire, et Boltanski, et Latour, et beaucoup d'autres encore, et Goffman par dessus tout.
A tous. Encore une fois, lisez-moi. Je n'ai jamais porté de jugement sur les travaux de Lahire, qu'il m'arrive de citer favorablement. Ce sur quoi je veux bien revenirr, c'est ce que j'ai dit dans la réponse : je crois qu'on peut apprécier à la fois Bourdieu et Lahire, puisque d'excellents lecteurs sont dans cette situation. Pour ma défense, si l'en est besoin, je voudrais revenir sur le ton de Boltanski, qui évoquait son passé de sociologue voyou. Ne trouvez-vous pas que Bourdieu et Boltanski étaient injustes à l'égard d'Althusser et Balibar ? Je me suis retrouvé de manière pré-consciente dans cette atmosphère très polémique. Une sorte de nostalgie incontrôlée ?
Je n'ai connu que "l'homme Boltanski". Quel bonheur de ne pas avoir été plus loin sur les chemin de la sociologie et de m'être intéressé à autre chose : la théologie; La encore ce sont des querelles de clôcher, mais qui s'assument !!! Merci pour votre texte...Luc est un chic type !