Papperlapapp. Marthaler piégé par les papes
On attendait beaucoup de la rencontre entre Christoph Marthaler et la Cour d'Honneur du palais des Papes à Avignon. Marthaler, l'un des grands metteurs en scène européens aujourd'hui, est avec Olivier Cadiot l'artiste invité du Festival cette année. Il n'aime pas le plein air et l'édition 2010 du festival sera probablement la plus « in door » de son histoire. La Cour d'honneur, c'est le lieu sans doute le plus impropre au théâtre que les metteurs en scène et les acteurs tentent d'adapter à leurs propres projets, souvent dans la difficulté. Marthaler et sa scénographe Anna Viebrock semblent partager deux objectifs : maîtriser l'espace ingrat de la Cour et l'arrogance impitoyable du mur qui fait face aux spectateurs ; se moquer de la papauté mais sans doute plus généralement de toute forme de croyance, comme en témoigne la scène dans laquelle les personnages se prosternent devant un chariot de commissions, ou celle dans laquelle un prêtre facétieux fait jaillir la lumière d'une lampe à souder. L'espace du Palais est désacralisé sans aménité : le mur est parsemé de climatiseurs, le plateau est saturé d'objets triviaux comme des machines à laver ou un réfrigérateur Coca-Cola. A gauche, il y a une aire d'atterrissage d'hélicoptères, qui ne sera pas utilisée : les spectateurs partent régulièrement avant la fin, mais à pied, A droite, une camionnette bâchée où vont s'engouffrer les acteurs, sans doute l'élément potentiellement le plus intéressant de la scénographie, mais comme les autres, si mal utilisé qu'on en reste confondu. Marthaler et Viebrock reprennent les éléments qui ont fait leur réputation : l'association entre théâtre et musique, le comique proche du slapstick, le télescopage entre les grandes questions métaphysiques et les trivialités de la vie quotidienne, les querelles dérisoires de personnages minuscules. Mais rien ne marche vraiment : seuls quelques connaisseurs rient aux gags visuels volontairement téléphonés, les acteurs savent mal leur texte pourtant sommaire, l'éclairage est discutable. Marthaler est méchant avec les papes mais ne donne aucune chance non plus à l'humanité : aucune tendresse pour les personnages, rien qui puisse donner l'idée qu'ils aient un jour les moyens de se délivrer de leurs chaînes ou de leurs addictions symboliques. Marthaler et Viebrock ont sans doute perdu leur affrontement avec la Cour d'honneur. Le lieu vibre encore de quelques réussites récentes, dont l'Inferno de Castelluci, qui a su se jouer de l'espace à la fois démesuré et claustral de la Cour. Deuxième affrontement, avec les papes. Là, le metteur en scène n'a pas de mal à gagner. Le public est d'emblée convaincu des méfaits de la religion catholique et l'anticléricalisme marche toujours sur un public où abondent les membres de l'Education nationale en vacances. Mais ne blasphème pas qui veut : ignorant de la réalité historique et anthropologique du palais, il utilise quelques poncifs visuels sans véritablement sortir d'une forme de dérision qui ne lui est pas habituelle. Restent la musique, l'inventivité du décor et quelques fulgurances qui nous rappellent que Marthaler s'est seulement absenté pour quelques instants.

