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Journalisme ou sténographie ? La question qui dérange

C’est le titre d’un article écrit par Palagummi Sainath, journaliste chevronné et respecté du Times of India, le 15 février 2001, dans lequel il exprimait son immense inquiétude pour le métier qui le passionne depuis toujours. Cette inquiétude était fondée sur tout ce qu’il lisait, sous la signature de confrères jeunes et moins jeunes, qui ne pouvait relever que de la prise de notes docile, de la sténographie donc.

Il ne s’agissait pas pour lui d’exprimer une quelconque suffisance et une lointaine supériorité sur ses confrères, mais de pointer du doigt, ce qu’il nommait et nomme toujours convergence of media ownership.

Il constatait, avec amertume, d’une part que les entreprises de presse sont plus que jamais commerciales et, d’autre part, que la concentration de propriété de plusieurs journaux entre les mains de quelques individus fortunés allait à l’encontre de la liberté de la presse et de l’esprit critique qui doit animer les journalistes en permanence. Il est bien évident que le magnat américano-australien Rupert Murdoch fait partie de cette catégorie, puisqu’il possède, entre autres, le Times et le Sun au Royaume-Uni, The Australian en Australie et Fox News, The Wall Street Journal et The New York Post aux Etats-Unis.

Le même Palagummi Sainath déplorait que les titres de « une », au niveau international, ne couvraient que les vedettes de cinéma, les pdg d’entreprises multinationales et les reines de beauté, et constatait que, loin de refuser ce traitement, les élus de tout bord de l’échiquier politique se fondaient dans le moule et s’adaptaient avec bonheur à cette triste réalité. Le fossé ne cesse de s’agrandir entre moyen d’informations et réalité. Cette constatation confirme la tendance de la presse écrite, parlée ou télévisée à n’être qu’un simple miroir. Par ailleurs l’importance du mimétisme est de moins en moins négligeable entre pouvoir politique et media d’une part, entre titres de « une » et lecteurs ou auditeurs d’autre part.

Un paramètre supplémentaire est le rôle démesuré des spin doctors et  attachés de presse. Or la semaine dernière, à l’occasion de la convocation de Nicolas Sarkozy devant le parquet de Bordeaux, on a pu constater que l’avocat de ce dernier était un authentique spin doctor et que les journalistes de Radio-France et des chaînes d’information en continu étaient d’une docilité confondante. En effet, on a pu entendre sur les ondes et les écrans que le juge Gentil aurait confondu, sur l’agenda de Sarkozy, Ingrid Betancourt avec Liliane Bettencourt ! Information démentie par le parquet de Bordeaux, démenti relayé seulement par BFM.

Donc, en termes clairs, qu’a-t-on donné à entendre au téléspectateur et à l’auditeur lambda ? Que le juge Gentil, déjà présenté par les mêmes media, « comme une personnalité sévère et rigide », sans qu’un mot ne soit donné sur les motifs de la convocation de Sarkozy, était, de fait, dans le meilleur des cas, un distrait, et, dans le pire, un benêt. Encore un petit effort et les mêmes présumés journalistes nous diront que le même juge confond Serge Papin, pdg du groupe Système U avec Jean-Pierre Papin, ex-gloire du football hexagonal, ou bien encore qu’il pense que Boileau-Narcejac est une marque d’eau minérale et Roux-Combaluzier une marque de shampooing. Dans les années 1970, une boisson sans alcool, Canada Dry®, avait fait sa publicité sur un slogan spécifique, que l’on peut appliquer à ce troupeau bien soumis :« ça a le goût du journalisme, ça a la couleur du journalisme, mais ça n’est pas du journalisme. » 

* Ouvrages recommandés : Greenslade, R. 2003, Press Gang: How Newspapers Make profit from Propaganda, Londres : MacMillan.

Sampson, A. 2004, Who Runs This Place? The Anatomy of Britain in the 21st Century,Londres : John Murray.

Seaton, J. & Curran, J. 2003, Power without Responsibility, Londres : Routledge.

Tous les commentaires

25/11/2012, 18:25 | Par Gilbert Pouillart

On sait depuis belle lurette que les journaux ne vendent pas leur prose à leurs lecteurs, mais leur lectorat à leurs annonceurs . de même pour la presse audio ou télé ("du temps de cerveau libre pour CVocaCola", mot immortel de Patrick Le Lay).

Et que, par ailleurs, aucun journaliste "libre" ne dirait ou n'écrirait un mot qui puisse déplaire au propriétaire, ou aux actionnairess majoritaires, du journal. Quant aux "chaînes publiques, il n'est que de voir les purges à chaque changement de gouvernement...

Ce qaui n'empêche pas qu'il existe des journalistes talentueux...

02/12/2012, 11:19 | Par JoëlMartin en réponse au commentaire de Gilbert Pouillart le 25/11/2012 à 18:25

"les journaux ne vendent pas leur prose à leurs lecteurs, mais leur lectorat à leurs annonceurs"

Exception faite du journal qui n'a pas d'annonceurs...

Coin ! Coin !

Cela dit, la réflexion de Gilbert n'est évidemment pas sans fondement et s'applique aussi aux télés commerciales.

Souvenons-nous du temps de cerveau disponible pour une marque de soda brunâtre hypercalorique...

25/11/2012, 19:01 | Par jamesinparis

Le fossé ne cesse de s’agrandir entre moyen d’informations et réalité. Cette constatation confirme la tendance de la presse écrite, parlée ou télévisée à n’être qu’un simple miroir.

Si la presse était déjà cela,un miroir. Vous pointez avec raison cette passivité qui n'a rien à voir avec la déontologie du journaliste. Mais ce miroir est lui-même déformé pour complaire, pour occulter, pour passer sous silence.

Nous avons eu droit à un exemple plus grave encore cette semaine et la semaine dernière avec le bombardement sauvage de la population civil et les infrastructures civiles de Gaza par l'armée israélienne.

Couverture médiatique des massacres à Gaza : le "J’accuse" de 9 personnalités internationales

lundi 19 novembre 2012

"Nous souhaitons exprimer notre indignation concernant la couverture médiatique scandaleuse de ces événements dans les grands médias. Nous appelons les journalistes du monde entier travaillant pour des antennes de ces grands médias à refuser d’être instrumentalisés à travers cette politique systématique de manipulation."

Nous accusons ! La sourde oreille des grands médias sur la situation et la gravité des atrocités commises par Israël à Gaza.

http://mondoweiss.net/2012/11/nous-accusons-mainstream-media-fails-to-report-context-and-severity-of-israeli-atrocities-against-gaza.html

Hagit Borer, U.K.
Antoine Bustros, Canada
Noam Chomsky, US
David Heap, Canada
Stephanie Kelly, Canada
Máire Noonan, Canada
Philippe Prévost, France
Verena Stresing, France
Laurie Tuller, France

à lire en français ici en tant que commentaire :

http://www.mediapart.fr/journal/international/221112/mediapart-ou-la-valeur-de-lindependance?onglet=commentaires

26/11/2012, 10:29 | Par Pierro Juillot

Mais rien qu'à voir les attaques de plus en plus nombreuses sur "ce n'importe quoi que devient internet..." et encore "la crédibilité de certains faits repris par internet, devenant, de fait, que des rumeurs..." puis aussi "passer trop de temps devant les écrans d'ordinateur est nocif pour la santé...", toute cette com. se développant en parallèle n'est elle pas là pour discréditer justement le seul support permettant de fiabiliser d'autres sources informatives, qui se répand à une vitesse incommensurable..., et  qui est plus consciencieuses en appliquant une déontologie journalistique la faisant son maître mot...?

  Votre dénonciation Jean Louis Legalery est parfaite puis tombe à pic, concernant cette affaire de convocation de l'ex-Président devant la justice. D'ailleurs, il me semble que ces trois juges qu'il devait rencontrer. Un de ces juges devait l'interpeller sur l’incongrue circonstance du transfert de l'affaire Liliane Bettencourt, à la cours de justice de Bordeaux...! A t'on entendu un mot la dessus...? Aucun..., et pour cause...! Est ce que le discrédit jeté sur le juge Gentil, n'est pas là en vu d'étouffer certaines futures révélations sur les justifications que cet ancien Président à pu apporter aux autres juges, concernant ce mélange des genres entre l'exécutif et la justice de notre démocratie déliquescente...?

26/11/2012, 18:27 | Par Jean-Louis Legalery

Merci à vous trois pour vos commentaires enrichissants et constructifs.

02/12/2012, 09:49 | Par Alexis Flanagan

Je crois que cette docilité que vous décrivez s'étend au-delà de la sphère journalistique. J'ai un peu le sentiment que la docilité devient de plus en plus une qualité reconnue pour l'avancement dans un certain nombre d'institutions. Comme le disait Catherine Thibiergé, professeur de droit qui intervenait à la dernière journée de débats de l'Appel des appels, à Paris, lorsqu'elle parlait de "la densification normative", son sujet de recherche, il est important de ne pas confondre l'obéissance à la loi et la soumission à une norme. Alors que l'obéissance à la loi prend un texte établi pour référence, cet esprit de soumission est un comportement dicté par la peur, peur qui en temps de crise, a tendance à se répandre... Merci pour votre billet.

02/12/2012, 11:15 | Par Jean-Louis Legalery en réponse au commentaire de Alexis Flanagan le 02/12/2012 à 09:49

Et merci pour votre commentaire, avec lequel je suis parfaitement d'accord. L'esprit de soumission conduit, par exemple, certains journalistes à l'autocensure de peur que la censure économique et politique de leurs propriétaires industriels ne les frappe.

02/12/2012, 11:21 | Par JoëlMartin

On constate dans les radios de sevice public ou autres la similitude totale du texte de certains nouvelles.

C'est que les présentatrices et présentateurs se bornent à lire la dépêche de l'AFP qu'ils viennent de recevoir.

Je n'appelle pas ça du journalisme.

02/12/2012, 11:22 | Par JoëlMartin

J'ai oublier de préciser que je viens de recommander ce billet.

02/12/2012, 11:25 | Par Jean-Louis Legalery en réponse au commentaire de JoëlMartin le 02/12/2012 à 11:22

Merci. Entièrement d'accord avec vous, exemple la jeune journaliste de France-Info qui annonce, en juillet, lors d'un bulletin, que Woerth a été lavé de tout soupçon...

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