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Les excuses tardives de quatre tabloïds anglais

Dans leurs éditions du 19 mars, deux tabloïds anglais, Daily Express et Daily Star, ont publié en « une » leurs excuses aux époux McCann. Ils ont été précédés par leurs éditions dominicales, Sunday Express et Sunday Star. Pour mémoire, les McCann sont les parents de la petite Madeleine, disparue au Portugal au cours de vacances familiales au début de l’été 2007. Dix mois après avoir traîné ce couple de médecins anglais dans la boue et avoir échafaudé, de manière répétitive et systématique, les hypothèses les plus sordides et les plus infâmantes, en suggérant notamment que les McCann s’étaient débarrassés de leur fille, ces quatre publications ne prennent pas cette mesure après une séance collective d’autocritique ou de prise de conscience tardive, mais à la suite d’une décision de justice. Décision unique au Royaume-Uni puisqu’elle oblige ces quatre journaux à une excuse commune et à un dédommagement substantiel à verser à la famille McCann.

 

Cette nouvelle est développée dans le Guardian par Roy Greenslade. Journaliste chevronné, professeur de journalisme à l’Université de Londres et auteur consacré, son blog a pour objet les médias. La préoccupation majeurede Roy Greenslade est la déontologie, ainsi que la crédibilité du discours journalistique. Autant dire que ses confrères des tabloïds ne sauraient être ses amis. S’il se réjouit de cette mesure, il la juge insuffisante, considérant que la PCC, Press Complaints Commission, aurait dû exiger la démission des quatre rédacteurs-en-chef.

 

En 2003, Roy Greenslade a écrit un ouvrage intitulé Press Gang, la traduction est superflue, tant la transparence est avérée. Le sous-titre était « Comment les journaux tirent des bénéfices de la propagande ». Il y explique l’importance de ce qu’il appelle « La révolution de Wapping ». Wapping est le lieu, en bordure de la Tamise en amont de Londres, où l’australien Rupert Murdoch a fait déménager, le 21 janvier 1986, les bureaux du Times depuis Fleet Street au centre de Londres, en une nuit, illégalement, pour échapper à la contestation, par les journalistes, de son rachat du quotidien conservateur.

 

A partir de cette date, la presse anglaise n’a plus jamais été la même, l’empire de Murdoch a commencé à se construire, la presse de qualité a entamé une longue période de souffrance et les méthodes des tabloïds - dénonciation, délation, témoignages rémunérés grassement - se sont propagées.

 

Cette analyse rejoint celle de Norman Fairclough, professeur de linguistique à l’Université de Lancaster et auteur de nombreux ouvrages consacrés à l’analyse du discours. Dans New Labour, New Language?, publié en 2003, Fairclouch décortique le langage politique de Tony Blair, grand ami de Rupert Murdoch, et montre comment la presse, y compris le Guardian et l’Independent, a complaisamment relayé des slogans et des concepts totalement vides, notamment celui de la ‘troisième voie’, concept également utilisé par Khadafi.

 

Il démontre que le langage est devenu, à cette époque, le paravent d’une politique inexistante et que le travail des ‘spin-doctors’, ces présumés spécialistes en communication, consistait à masquer la réalité et celle d’une approche politique creuse et dénuée de toute idéologie.

 

Parmi ces spin-doctors, on remarque Alastair Campbell, ex-journaliste du tabloïdissime Daily Mirror et porte-parole de Tony Blair. Récemment interrogé par Le Monde, Campbell a pu donner l’impression d’être un de ces gentlemen qui ont un noble regard sur la politique. Mais à bien étudier l’ouvrage que lui a consacré, en 1999, Peter Oborne, autre spécialiste des médias britanniques, on peut y lire, p. 179, ces propos de Campbell accueillant ses ex-collègues journalistes, parlementaires ceux-là, avec les pieds sur la table : ‘Explain to me just why I should waste my time with a load of wankers like you when you’re not going to write anything I tell you anyway.’ Ce que l’on peut traduire ainsi :

« Expliquez pourquoi je devrais perdre mon temps avec une bande de branleurs comme vous alors que de toute façon vous n’allez rien écrire de ce que je vous dis. » De toute évidence cette absence d’orientation politique et ce langage cru ont fait des émules.

http://blogs.guardian.co.uk/greenslade/

Tous les commentaires

29/03/2008, 00:08 | Par peneloppe

Merci pour cet article : ayant pour la première fois vu Campbell dans une émision télé, je l'ai senti empreint de cynisme, une impression très personnelle, mais je vois qu'elle est partagée. Votre article nous éclaire et nous intéresse d'autant plus au vu de l'attrait du président français pour les anglais ces jours-ci.

29/03/2008, 08:09 | Par Jean-Louis Legalery en réponse au commentaire de peneloppe le 29/03/2008 à 00:08

Jean-Louis Legalery Merci Peneloppe. En effet le cynisme, mais aussi le mépris et la désinvolture semblent faire partie de la panoplie d'Alastair Campbell. Quant à ses convictions travaillistes, on peut s'interroger.

29/03/2008, 22:08 | Par Edwy Plenel

Cher Jean-Louis Legalery, Merci pour cette contribution riche et stimulante. A très vite à Besançon, et surtout, continuez !

30/03/2008, 11:01 | Par Jean-Louis Legalery en réponse au commentaire de Edwy Plenel le 29/03/2008 à 22:08

Jean-Louis Legalery Cher Edwy Plenel, merci et à bientôt à Besançon, en effet.

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