Thématiques du blog
Simples idées, sur une Colombie compliquée
Ce qui rend sympathique Ségolène Royal ne tient pas nécessairement à elle, mais à l'antipathie qu'elle suscite chez certains. A entendre les indignations poussées par quelques ténors de la droite lorsqu'elle a rappelé que Nicolas Sarkozy n'était pour rien dans la libération récente d'Ingrid Bétancourt, on imaginait les mêmes, ravalé au rang d'opposant par une victoire de la candidate de la gauche à la présidentielle, et réagissant aux interventions de la nouvelle présidente , à la télévision, qui aurait demandé respectueusement à « Monsieur Marulanda » qu'il libère Ingrid Bétancourt. Il se serait trouvé des cohortes de François Fillon, de Jean-Pierre Raffarin et consorts, pour s'étrangler de colère devant un ( e ) président ( e ) d'une grande nation démocratique, rabaissant sa fonction dans une démarche humiliante auprès d' un chef terroriste reconverti dans le narco-trafic. Nicolas Sarkozy qui s'est adressé de la sorte au chef des FARC, en janvier et avril, a eu la chance d'avoir une opposition de gauche bonne pâte puisqu'elle n'a pas pointé cette insolite démarche. Le plus cocasse - après la libération d'Ingrid Bétancourt on peut en rire - c'est qu'au deuxième message, Manuel Marulanda était mort depuis quelques jours, mais bien sûr on l'ignorait à l'Elysée. Ces mots dans le vide, résument assez bien la gesticulation ostentatoire de Nicolas Sarkozy tout au long de cette affaire, où la France aura surtout joué les pièces rapportées. L'orgueil national, assez bien partagé dans tous les camps, dut-il en souffrir.
Certes l'activisme diplomatique français a sans doute contribué à maintenir sur le devant de la scène médiatique, le sort d'Ingrid Bétancourt. Celle-ci l'a souligné jeudi sur le sol français. Ce fut une complication pour Alvaro Uribe compte tenu de la stratégie de fermeté qu'il avait choisi, mais elle l'a en fait obligé à soigner de mieux en mieux « l'habillage » politique de son action. Ce qui n'était pas plus mal. Pour ce qui est de sa détermination à lutter contre la guérilla des FARC , elle est restée sans faille. Et c'est cette orientation militaire qui a été payante, non pas tant pour les quinze otages libérés mercredi, que pour les coups très durs portés à cette organisation terroriste devenue, du coup, perméable aux infiltrations d'agents et aux désertions « achetées ». C'est pourquoi il est curieux d'entendre parler par la Radio suisse romande, de « rançon » pour l'argent qui aurait pu être versé en échange de la libération des otages, alors même que le gouvernement colombien agite publiquement, depuis un an, la carotte de « primes » financières importantes pour tous les membres des FARC qui feraient utilement défection. Mais pour l'opération « Echec » de mercredi, Bogota a démenti tout versement. Invérifiable bien entendu.
Comme l'on ne sait pas et on ne saura probablement jamais ( du moins pas avant très longtemps) les détails techniques de l'opération, la version officielle est forcément à prendre avec des pincettes car, dans ce genre de circonstances, aucun « service » au monde ne livre tous ses secrets. Il s'agit de ne pas informer l'ennemi des méthodes employées et susceptibles d'être reproduites, voire des complicités mises à contribution et peut-être aussi de taire la nature des "aides" fournies par des pays tiers. De plus Bogota n'a pas manqué de faire de cette sorte d' "Entebbe" le symbole d'une armée colombienne ayant atteint un savoir-faire équivalent aux meilleures formation du monde, alors même que ses succès sur le terrain contre la guérilla étaient déjà suffisants pour être relevés par tout le monde. Bref, c'était trop beau pour être vrai. De quoi alimenter le fameux « syndrome Meyssan » qui fait que, quand un évènement intrigue, ou en tout cas dérange, sinon sert les intérêts de puissants qu'on abomine, c'est que, bien sûr, il ne s'est rien passé de ce qu'on nous dit. Exprimé de façon moins conspirationniste, et plus distanciée, la mystification qui aurait permis la libération, « sans un coup de feu », des quinze derniers otage serait digne d'un scénario de Hollywood. La formule est appropriée si l'on se réfère au récit officiel colombien, mais il se trouve que l'actrice principale, Ingrid Bétancourt expliquait vendredi aux journalistes, qu'il ne lui avait pas semblé jouer dans une fiction et, d'ailleurs, on pouvait visionner, le soir-même, sur le site semana.com, les images de l'intervention de San Jose de Guaviare. Des images dues au agents du ministère de la Défense sur le terrain se faisant passer pour des journlaistes, qui n'étaient certes pas techniquement dignes d'Hollywood mais qui sont quand même susceptibles de corroborer pour partie le scénario officiel. Bien évidemment on ne voit pas, dans le film, ce qui a précédé et où se situe une autre interprétation qui voudrait que le gouvernement colombien a, en fait, profité tout bonnement de la reddition pure et simple des ravisseurs, du moins d'une partie d'entre eux. Sauf leur chef quand même, neutralisé dans l'hélicoptère et dont Ingrid Bétancourt assure que ce geôlier cruel et implacable, à plat ventre, dénudé et les mains liées lui avait jeté un rictus qui ne trompait pas sur le fait qu'il ne jouait pas dans « l'Arnaque ».
Reste que Alvaro Uribe avait annoncé lui même, au lendemain de la mort de Marulanda, que le groupe qui détenait les otages « politiques » serait prêt à les libérer. Info ou intox ? Si c'était vrai, en tout cas, n'y avait-il pas de quoi resserrer les surveillances internes aux FARC plutôt qu'encourager les « libérateurs » à passer à l'acte ? Là encore, ce mystère nous dépassant, on se gardera de l'organiser dans un récit d'ensemble d'où il ressortirait que, finalement, il y a des FARCS ouverts au dialogue quand d'autres y sont définitivement réfractaires. Le summum aura été d'entendre, ces derniers temps, des membres de la parentèle de l'otage faire de Cano ( le chef hiérarchique du geôlier d'Ingrid un "progressiste cultivé". Dans cette histoire, on retiendra que la seule qui n'ait jamais cédé au syndrome de Stockolm dans la famille Betancourt, c'est Ingrid.
Raoul Reyes, le numéro 2 de la guérilla colombienne tué lors d'une attaque de l'armée colombienne en territoire équatorien, aurait donc été de ces FARC fréquentables. En tout cas fréquentable par les français qui, par son intermédiaire, auraient été sur le point, en mars, d'obtenir la libération d'Ingrid Bétancourt par l'entremise de Quito, avant que l'opération de Bogota ne flanque pas tout par terre. Une analyse qui a couru très vite, estampillée par les irréductibles adversaires armés du régime d'Uribe.
Ce n'était pas la première fois que les français établissaient un contact de ce genre avec un apparatchik des FARC, du temps de Dominique de Villepin on s'activait déjà beaucoup. En vain. Mais les dirigeants des FARC ont-ils jamais eu l'intention de libérer l'ancienne candidate à la présidence de Colombie, compte tenu de ce qu'elle représentait, au point d'être surnommée "le joyau de la couronne" ? Au demeurant, si les français ont pu croire qu'ils parviendraient à leurs fins, se sont-ils imaginé un seul instant que ce serait sans l'aval de Bogota compte tenu des difficultés de circulation dans le pays ? Là aussi ce fut probablement un jeu de dupes. Juste à la veille de l'opération "Echec" la présidence colombienne recevait deux émissaires de Paris et leur donnait l'aval pour aller tenter un nouveau "contact" dans la jungle. Tout en omettant de leur dire, semble-t-il, qu'une libération était imminente. Les français dans un rôle "Tintin chez les Picaros" ont fini par avoir cet avantage, du point de vue d'Uribe, de démontrer par devers eux qu'aucune négociation n'était possible avec les FARC. Dans le calcul des FARC, porté à considérer ces mêmes français comme des "ingénus" ( le mot est d'eux), ils apportaient un précieux concours politique en les légitimant comme interlocuteurs, et ils entretenaient ainsi la valeur d'une otage devenue le plus précieux des boucliers.
Bref Ségolène Royal avait tort de prétendre que Nicolas Sarkozy n'a rien fait en Colombie, elle a eu la maladresse peut-être de se précipiter pour parler, avant que le bilan de cette action française, depuis le début, soit mieux cerné. Cela ne devrait pas trop tarder.


Tous les commentaires
Merci pour votre analyse qui remet pas mal de choses en perspective, qui, de plus, prend en compte l'avis et les paroles d'Ingrid Betancourt (c'est quand même bien le moins !), et qui a, enfin, le grand mérite de nous sortir du conspirationnisme galopant.
Au risque de paraitre légèrement obsédée par le sujet, s'il n'y a pas eu arrangement, pourquoi Nicolas Sarkozy offre-t-il l'asile aux Farc - après - la libération d'Ingrid Betancourt ? Il n'y a plus nécessité, ce n'est pas excellent pour son image. Y-at'il contradiction entre l'offre de primes conséquentes et le versement d'une rançon ? Dans le cas d'une prime, il y a reddition, traçabilité, dans le cas d'une rançon, il y a négociation, et disparition de ladite rançon: la seconde option peut être préférée par des membres des Farc qui ne veulent pas apparaitre ouvertement comme des traitres... ou empocher de quoi voir venir sereinement. Quant au fait qu'Ingrid Betancourt elle-même n'ait pas eu l'impression de participer à une mise en scène, là encore, c'est plutôt normal. Les otages ne sont pas les premiers informés d'une intervention visant à leur libération, et c'est même une garantie du bon déroulement de celle-ci: pas de risque de gaffe, pas de signe d'attente qui pourrait être perçu par leurs geoliers. Question, observations, zéro certitude..
Moi aussi j'avance a tâtons. Depuis longtemps, concernant cette affaire Betancourt. Mais ce dont je suis sur c'est que les manips sont assez bien partagées. Je ne saurais trop te recommander, comme a tous les lecteurs de Mediapart, la consultation régulière du blog de Jacques Thomet, ancien de l'Afp en Amerique latine qui est le mieux informe en France sur le sujet: HTTP://jacquesthomet.unblog.fr. On en apprend de belles sur le "scoop" de RSA
RSA ?
RSR, la radio suisse romande.
Un lapsus de ma part ! Avec toutes mes excuses.
On en apprend peut-être de belles. Mais cette façon de se présenter comme LE dépositaire de LA vérité et de faire saliver d'avance un public évidemment béat ( "je ne vais pas tout vous dire d'un seul coup"...) s'apparente plus à une entreprise de promotion marketting qu'à du "journalisme d'investigation" sérieux. Et que dire de la présentation ( en rouge, gros caractères ...)? Bref , le minimum d'esprit critique conduit à prendre tout ça avec des pincettes.
Son style est parfois déconcertant mais sur la durée ses informations souvent précieuses. Bien évidemment il ne faut pas s'en tenir exclusivement a lui.
kairos Ne pas parler à contre-temps, n'est-ce pas essentiel pour une personne qui se voudrait l'opposante majeure? En tout cas, ça ne va pas arranger la réputation de dire des "bourdes"qu'elle a acquise lors de la campagne présidentielle... sans doute de manière exagérée et en partage avec beaucoup d'autres, mais enfin elle y détiendrait comme la palme?
Pourquoi à contre temps? Ségolène Royal a énoncé une évidence: Sarkozy n'est pour rien dans la libération d'Ingrind Bétencourt.
Je suis d'accord avec vous, l'omniprésident n'est pour rien pour cette action, comme pour tant d'autres. Une question à la savante assemblée : Ingrid semble, depuis son premier discours, être au courant de tout dans le monde politique latino-américain et français. Elle est ou courant ou non des échanges en argent et en influences qui ont couté sa libération ? Sait-elle jusqu'à quel point elle est aujourd'hui une nouvelle otage des présidents (américain, français, colombien) ?
Et s'il s'agissait de la libération de trois otages américains précieux (agents militaires ou quelque chose comme çà....) dans un package d'otages des FARC parmi lesquels Ingrid Betancourt parfaite pour l'écran médiatique, libération organisée avec le soutien logistique et financier des américains ? Dans la réalisation de ce scénario le rôle politique de Nicolas Sarkozy (NS) est effectivement assez réduit . Par contre, dans l'animation médiatique dénonçant l'utilisation d'otages par les FARC, le rôle politique de NS a été important durant l'année écoulée.
Et s'il s'agissait de la libération de trois otages américains précieux (agents militaires ou quelque chose comme çà....) dans un package d'otages des FARC parmi lesquels Ingrid Betancourt parfaite pour l'écran médiatique, libération organisée avec le soutien logistique et financier des américains ? Dans la réalisation de ce scénario, le rôle politique de Nicolas Sarkozy (NS) est effectivement assez réduit . Par contre, dans l'animation médiatique dénonçant l'utilisation d'otages par les FARC, le rôle politique de NS a été important durant l'année écoulée.
Et s'il s'agissait de la libération de trois otages américains précieux (agents militaires ou quelque chose comme çà....) dans un package d'otages des FARC parmi lesquels Ingrid Betancourt parfaite pour l'écran médiatique, libération organisée avec le soutien logistique et financier des américains ? Dans la réalisation de ce scénario le rôle politique de Nicolas Sarkozy (NS) est effectivement assez réduit . Par contre, dans l'animation médiatique dénonçant l'utilisation d'otages par les FARC, le rôle politique de NS a été important durant l'année écoulée.
La France ne pouvait de toute façon faire que de l'activisme diplomatique. Imaginez vous la Légion Etrangère sautant sur le territoire Colombien sans l'accord de ce pays pour en liberer Ingrid Betancourt ? Difficile de plaider l'ingérence humanitaire... alors oui, bien sur la statégie de fermeté d'Uribe à payé. Gageons cependant que sans activisme diplomatique (de Chirac à Sarko) il aurait certainement employé une méthode plus forte et sans souci des otages, son but étant d'anéantir les FARC. C'est donc bien une nouvelle bourde commise surtout quand l'onteressé lui-même pour uen fois ne s'est pas mis en avant.
Bien que mme Royal me donne de boutons, je dois dire qu'elle a raison sur le fond. Voir sur les ondes internationales la conférence de presse française précéder les images de l'arrivée des otages libérés sur cet aéroport colombien avait un côté indécent (je dis un côté) et la réponse de M. Sarkozy à la question du rôle de la France, suffisamment et habilement évasive, pouvait (voulait sûrement) laisser entendre que la France avait fait un petit quelque chose, sans le dire et prêter à redire. Mais c'était clairement du flan, et en la circonstance, minable, un façon de nous prendre pour des imbéciles. L'arrogance française, la récupération politico blingo médiatique. Eurkh ! Mme Royal a raison sur le fond, elle a eu tort de le dire. Qu'elle se fasse rentrer dedans par ceux-là même qui l'attaquent la légitime, hélas.
JMH, peut-être peut-on avancer l'hypothèse d'un problème Chavez et d'une erreur d'analyse de la présidence française à son endroit. Ne fut-il ou n'est-il pas un pourvoyeurs d'armes et d'argent pour les Farc? N'y aurait-il pas un lien entre cocaïne et tout cette joyeuse confusion des genres côté français ?
Chavez et la nature de son lien avec les Farcs, effectivement, voilà un pan de l'affaire à éclaircir. Affaire qui n'est d'ailleurs pas finie, vu le nombre d'otages "financiers" aux mains des Farcs.
Raymondb Par respect pour les ......... de millions de personnes dont le seul tort est d'être anonymes et qui ont souffert, souffrent, et souffriront bien plus que Sainte Ingrid, je m'engage à ne plus lire une seule ligne et à ne plus écouter un seul commentaire sur ce sujet.
juste un point, a cote du sujet mais parfois deconcertant, c est nouveau cette facon de s exprimer en: JMH RSA,NS, SR, PSV, SDFG,NMJU,JKLP,TYUO,STYH...ETC.
« dans ce genre de circonstances, aucun "service" au monde ne livre tous ses secrets »… ni même le service de correction de Médiapart à Jean-Michel Helvig (qui rebondit sur Charles de Gaulle pour titrer son article). dut-il en souffrir. >>> dût-il (avec circonflexe) En tout cas fréquentable par les français qui, par son intermédiaire Ce n'était pas la première fois que les français établissaient un couronne" ? Au demeurant, si les français ont pu croire qu'ils imminente. Les français dans un rôle "Tintin chez les Picaros" ont etc. etc >>> Français (avec majuscule) FARC. Dans le calcul des FARC, porté à considérer ces mêmes >>> portés (au pluriel)
Jusqu'à quand les esprits dits"supérieurs" qui ont permis à 53 % de citoyens gangrénés par TF 1 et le Figaro (et le reste) d'offrir à la France, pour la représenter, un batteleur et un bonnimenteur de première force qui lui vaut aujourd'hui d'être la risée internationale (juste devant l'Italie) considèreront mme Royal comme une bécasse à l'amateurisme et à l'incompétence rédhibitoires. Dire des choses justes et évidentes de manière simple, même hâtivement, n'est surtout pas une marque d'impéritie. On sait aujourd'hui, comment et où, en moins d'une année, le prétendu contraire a amené le pays.
que pensez-vous de l'idée lue ici ou la : les Americains ont utilisés la France en pilotant une bombe grâce au faisceau émis par le téléphone satellitaire de M. Reyes, alors qu'il conversait avec les français pour négocier une hypothétique libération de Mme Betancourd ?
Je n'étais pas caché derrière un arbre ! Je n'écris pas cela pour vous froisser, mais par ironie à l'égard d'autres qui racontent la scène - celle-ci comme d'autres - comme s'ils y étaient. Sur la question que vous posez, je n'ai pas de réponse bien entendu. Si c'est vrai, deux hypothèses : 1/ Les Français étaient "au parfum", auquel cas ils sont parties prenantes de la stratégie "dure" d'Uribe tout en proclamant le contraire officiellement. Je sais qu'on dit Sarkozy capable de tout, mais de cela aussi ? 2/ Les Français ont été manipulés, du moins ont-ils été piégés dans leur rôle de fournisseur d'accès à la téléphonie satellitaire dans la jungle équatorienne. Auquel cas, cela viendrait conforter l'impression que, depuis le début, ou presque, ils jouent les "idiots utiles" dans cette affaire dont on ne rappellera jamais assez qu'elle est d'abord colombo-colombienne, nécessairement américano-colombienne pour des raisons faciles à comprendre, et ensuite latino-américaine par extension inévitable. L'implication de Paris obéit à des ressorts qui n'ont rien de géostratégiques.