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Facebook ou Profilbank?
- Facebook : "Tu devrais essayer, c'est super, c'est génial, trop bien, trop cool!... Tu crées des réseaux, tu dialogues, tu peux envoyer, recevoir des articles, des photos, des vidéos, des trucs pas possibles… Tu connais pas ?
- Non.
- Comment ça tu connais pas ! T'es sérieux là ? Mais tout le monde a un Facebook ! C'est ENORME Facebook !
- Hmm, hmm...
- Essaye !...
Un soir, par désœuvrement, j’ai essayé, je me suis connecté. J’ai ouvert un compte. J’ai eu un peu de mal au début mais j’ai insisté, sans parvenir à grand chose à dire vrai, et sans y trouver un réel intérêt. J’ai laissé tomber aussitôt après une unique demande « d’ami », une vague connaissance d’université qui m’avait sollicité par l’envoi d’une invitation sur mon Email.
Quelques jours après, j’ai rouvert mon compte, sans plus de conviction. Ô Surprise : l’ « ami » en question avait déposé un commentaire sur mon « mur », me souhaitant la bienvenue au club des « facebookés » et se moquant gentiment de moi, qualifiant ma page d’accueil de « sommaire ». Il y a un début à tout…
Piqué au vif, je m'y suis mis plus sérieusement. J'ai complété mon profil, choisi mon avatar, affiché des photos, les miennes, celles de mes amis, de mon chien, de mon chat, de ma femme, de mes enfants, de ma bagnole, de mon appart, celles de mes soirées arrosées entre copains, de mes randos, méthodiquement, jour après jour... Tu vas voir un peu si je suis sommaire.
Les contacts se sont multipliés ; quatre, douze, dix-neuf… Puis j’ai dépassé la vingtaine.
Enhardi, je me laissé aller à me raconter. Mais au fond, qui pouvait s’intéresser à moi ? J'avais mes petites certitudes, mes qualités, mes petits ou grands défauts, mes secrets bien gardés, mes douces espérances, mes ambitions... Je me disais qu'au fond tout cela ne pouvait guère intéresser de monde si ce n'est mes proches, mes amis, à la rigueur certaines de mes relations de travail, mes voisins... En tout cas surement pas mes employeurs, mes ex-petites amies, les commerçants de mon quartier ou du supermarché du coin; ni mon inspecteur du fisc, mon banquier, le maire de ma commune, mon député ; surement pas mon président, ni les producteurs de disques, ni les voyagistes, les fournisseurs d'accès internet, les fabricants de téléphone, les vendeurs de bagnoles, de logiciels, de lotissements, les éditeurs de presse people, les directeurs d'événements dans n'importe quoi, le foot, le spectacle, ni même les responsables politiques, les journalistes, les économistes, les sociologues, les philosophes, l'armée, les églises, les financiers, les directeurs de programmes scolaires, et j'en passe... Je ne doutais pas que la liste des gens et des structures susceptibles de ne jamais s'intéresser à moi était bien assez longue pour ne jamais envisager autre chose que de l’ignorer. Et donc finalement je me sentais assez maître de ma vie privée qui, à l'évidence ne devait regarder que moi.
J’ai continué : âge, sexe, ville natale… j’ai raconté un peu de mon enfance, de mes parents, de mon boulot, j’ai confessé mes petits soucis, mes doutes existentiels, mes passions, mes révoltes... Tout ou presque y est passé, au gré de mon humeur, ressentant toujours d’avantage la nécessité d’en dire d’avantage, quitte à m’exhiber totalement, oubliant cette pudeur des premières connexions. J’illustrais ça de smileys, d’animations, de clips, de liens super inédits. J'ai tchatché, je me suis inscrit à des forums, j'ai été responsable de réseau, j'ai envoyé des pétitions. J'envoyais des messages. J'en recevais. Je devenais l'ami de plein de gens, d'un tas de gens, des gens super cool, des gens que je n'avais jamais vu avant (que je n'ai toujours pas vu). J’avais le sentiment d’être particulièrement pertinent, attentif au moindre détail que je glanais ça et là, je maîtrisais les codes de la nouvelle com’ branchée. On se faisait un petit coucou en passant, on s'envoyait des fleurs virtuelles et des musiques pour les anniversaires, on s’encourageait, on se prévenait, on s'échangeait des indiscrétions, on se moquait des uns, des autres, de soi, des gens, des cons…
J’y ai passé des soirées entières, consacré des moments volés au temps de la vraie vie sans réaliser que mon humanité, la vraie, était en passe de passer à la trappe, avec mon sens critique, ma lucidité, mes principes de prudence, l’attention que je devais à ceux, bien réels, qui m’entouraient jusqu’alors de leur affection. Jusqu’à mes propres valeurs qui s’estompaient pour satisfaire encore et encore ce narcissisme insatiable, à la façon d’une possession, d’une addiction que je ne contrôlais plus. Toute émotion se devait d’être livrée au clavier, manipulée au copier-coller, usurpée à l’intime, dépossédée de sa chair. Nue et offerte à qui voulait à son tour s’en satisfaire, accordant aux voyeurs (triés sur le volet, puisque « mes amis ») une complaisance qui, auparavant, m’aurait répugné. En quelques mois, j’étais devenu une sorte de pantin gesticulant sur fond de toile numérique. Un mutant. En toute confidentialité cependant, car, sur ce point Facebook prétend offrir toutes les garanties : n’entre pas qui veut sur « mon » Facebook ! Là, pas de questionnement, pas de discernement. Que du futile, de l’inutile, de l’éphémère.
Et puis un soir j’ai eu un doute.
Avec l’unique neurone qui me restait dans la cervelle, je me suis mis à réfléchir.
De l’éphémère ?... Pas tant que ça. Tout reste sur le Net. Tout se récupère. Tout peut ressortir n’importe quand, n’importe où.
De la confidentialité ? Vraiment ? Quelle candeur confondante était la mienne!...
Proposez à n’importe quel petit hacker d’aller sur Google, de taper vos nom-prénom, d’appuyer sur Enter, et le voilà, en quelques clics, sur votre site soi-disant « confidentiel », par delà le « mur », sans avoir eu besoin d’utiliser le moindre mot de passe, sans avoir été jamais convié à devenir votre « ami » au préalable.
Avec un peu d’expérience, quelques logiciels fureteurs capables de générer et de tester automatiquement - de « mouliner » - des centaines d’adresses email et de mots de passe, ces hackers peuvent mater votre cher Facebook. Mais n’allez pas imaginer qu’ils le font comme ça, par jeu, pare pure indiscrétion malsaine…
Non, les hackers de Facebook ont d’autres desseins, ils sont d’une sophistication et d’une discrétion redoutables, planifiés dès le lancement de la plateforme elle-même (des robots informatiques, des veilles commerciales, des veilles sociologiques). Pour leurs concepteurs ce n’est pas un jeu, c’est du bizness, du trafic d’influence, de la manipulation d’opinion, à notre insu, à nos dépens. Sur Facebook, rien n’est laissé au hasard. Tout ce qui se dit, s’échange, tout ce qui se frappe au clavier, est analysé, enregistré, archivé, notifié (essayez simplement de changer votre nom, votre sexe, ou votre date de naissance, vous pourrez apprécier la réactivité de son « robot »).
Le but de Facebook ? Nous surveiller, nous observer. Entre autre…
En fait, non, c’est devenu inutile : on ne surveille pas « sans cesse » ce qui est domestiqué (son chien, par exemple). On s’assure juste qu’il reste domestiqué, de temps à autre.
Alors quoi ?
Pourquoi tant de défiance ? Pourquoi cette paranoïa ? Le coup du « grand complot » on connaît. On nous la déjà fait, ça va comme ça…Alors pourquoi insister ?
Réponse : Parce que nous vivons dans un monde qui a changé, qui n’a que faire de gens comme nous : individuels, indisciplinés, imprévisibles.
Nous sommes devenus dangereux pour les nouveaux maîtres de ce monde. Ce qu’on attend de nous, c’est un certain type de comportement, parfaitement prévisible, modulable, asservi. Faire de nous des êtres qui ne pensent plus, ne critiquent plus, ne menacent plus de se rebeller contre l’obscénité de cette société dite « moderne » où la lenteur est bannie, la réflexion rendue inutile.
Il faut nous canaliser. Faire de nous une génération zapping qui ne pourra se satisfaire que dans l’instantanéité, sans penser à la réalité sordide qui existe au-delà de ce que montrent nos écrans, à longueur de saisons de « grey's anatomy » et autres séries à la con.
Nous (je dis nous, car nous sommes tous dans la même galère, vous et moi) représentons des sujets « sensibles » pour ceux qui gouvernent les affaires de ce monde. Et il est hors de question qu’ils aient à faire avec l’aléatoire de nos opinions, ingérables globalement (il n’y a qu’à voir le nombre de forums qui s’interrompent brusquement, sans explication, ou qui, purement et simplement sont interdits dans certains états). Pour parvenir à leurs fins et nous avoir à leur botte, ils doivent s’assurer que nous avons le « bon profil ». Nous devons rentrer dans un moule calibré, adapté à leurs projets de gouvernance : Le moule du « gentil consommateur téléguidé » qui changera de portable tous les deux mois, qui se pliera aux caprices de la mode, lissé, policé, écrêté, totalement inoffensif, à qui on donnera l’impression qu’il pourra dire tout et n’importe quoi - peut importe - pourvu que ce soit dans un cadre aseptisé, contrôlable, bardé de pseudo assurances de libertés conservées, de filtres bidons, de verrous numériques aussi inutiles qu’un pare-choc de bagnole contre un mur. Un moule pour individus sans plus aucune individualité, sans résistance, sans consistance : hommes, femmes, ados, actifs ou inactifs, capables de signer des pétitions, certes, mais sans que cela aie de conséquence, sans jamais s’engager réellement. Et surtout sans exposer le nouvel ordre du monde (avant on disait « le système »), où la pensée unique fait usage de réflexion « commune» plutôt que communautaire (faite de multitudes pour vivre ensemble).
Tout est prétexte à servir cet objectif : On finance les études des futurs cadres de ce monde nouveau - version occidentale, américanisée - via des « fondations » habillées de philanthropie (Mc Donald) mais qui n’en sont pas moins à vocation purement et simplement commerciale. On crée des espaces de communication « branchés » type Facebook, MySpace, tout à fait séduisants et ludiques à souhait, calibrés pour nous faire entrer dans le « profil ». Interfaces, couleurs, cadres, espaces : Tout est pensé en amont. C’est tout un décor que l’on plante « gratuitement » (vous en connaissez beaucoup de choses réellement gratuites, vous ?). Le vocabulaire, les comportements, les ambiances, les vitrines - ces vitrines virtuelles où nos yeux, rivés à l’écran, ne voient plus rien d’autre que des « profils » identiques au notre – sont induits, magnifiés, encouragés. Et du coup, chacun d’entre nous se croit irrésistible aux yeux de tous. Nous tous, les Facebookés, appartenons à une communauté de profils étrangement dématérialisés par le numérique. Et ravis de l’être !
Et ça fonctionne.
A ce stade, Facebook devient « Profil Bank».
De façon tout à fait consentante, je suis devenu un facebooké domestique, un mutant de Facebook.
.
Mais trop c’est trop. Il y a maldonne.
Est-ce réellement cela que je nous voulons pour nos enfants : qu’ils deviennent à leur tour des mutants domestiques ?
Non (j’espère). Alors, réveillons nous ; osons, chacun, dès à présent supprimer sans plus tarder nos « profils » pour en finir avec ce « farce » book, ce piège identitaire.
A moins que nous ne persistions, par pure inconséquence, et que nous ne soyons bientôt séduits par les sirènes de la « Wii» en ligne (c’est la prochaine étape qui vous sera proposée, retenez cela), où nous pourrons alors ronronner tranquillement après des orgasmes virtuels, totalement réduits à l’état larvaire.
Peut-être alors sera-t-il trop tard pour que nous commencions seulement à nous sentir vraiment emprisonnés.
A bon entendeur, Salut.
Je laisse les commentaires à qui voudra se montrer plus subversif encore.
Défoulez-vous si vous avez du temps à perdre.

Tous les commentaires
Allons bon, revolution !!! Antifichage... moi je suis aussi facebookee, mais aussi linkldinkee, viadeokée et j'en passe et des meilleures !! Et le mieux , c'est que je ne me sens pas plus mal que ça !
Bref ça ne m'empèchera jamais de "critiquer, de me rebeller de temps a autre contre l’obscénité de cette société dite « moderne » où la lenteur est bannie, la réflexion rendue inutile. ". La reseautée !!
Bonjour Christelle, je pense que le texte de Jean-Noël Ropion vaut plus qu'un accusé de réception à titre personnel. Je m'explique.
Ce texte est une réflexion intime (dont on peut respecter la fragilité) sur un phénomène socio-technologique dont l'ampleur questionne sérieusement la place de l'individu dans la société. Il existe au sein de nouveaux moyens socionormatifs sans pécédents, qui servent à la production de subjectivités "utiles" à la valeur capitaliste. Ces moyens et ce processus de production capitalistique questionnent non seulement l'individu mais aussi la communauté pour aller jusqu'à une révision ontologique à mon sens.
Les sites comme Facebook ou Myspace sont des outils qu'il peut être légitime d'utiliser (c'est un choix individuel), cela n'empêche pas de réfléchir sur leur impact dans notre vie. C'est ce que fait ici Jean-Noël. Les nouvelles technologies et ce qu'elles produisent peuvent fasciner. On peut aussi se poser la question du sens de ce qu'elles produisent, avant, pendant ou après les avoir expérimentées.
Je me souviens avoir posté un commentaire sur l'un de vos billets à propos d'un site qui serait une sorte de "bibliothèque de la mémoire collective", il reste d'acutalité en partie dans le contexte de ce dont parle Jean-Noël Ropion : http://www.mediapart.fr/club/blog/christel/110608/un-site-interessant-mais-seulement-si-les-gens-temoignent
Cordialement.
C'est vrai et je le comprends ainsi... mais parfois taper sur le reseaunet m'enerve aussi beaucoup. Je respecte ce texte, désolée si mon commentaire a semblé ne pas le faire ! Je trouve moi que si ces sites ont un impact, il est surtout de nature positive. Les mondes virtuels ne sont, pour moi, qu'une autre manière d'exister. Et exister, c'est effectivement être une personne, penser, poser des actes, agir, se former et se montrer. De là à imaginer un grand complot pour un monde surveillé, je ne crois pas à cette chimère. Je trouve que c'est une autre grande illusion.
bis/erreur
Que dire sur ces espaces de partage, d’interconnexion qui, en apparence neutre, entretenant une certaine convivialité et d'une extrême simplicité, poussent tout un chacun à publiciser des "bouts" d'intimité ? L'Internet est certainement devenu cette sphère u-topique (au sens ou il n'a pas de lieu) qui réalise au mieux et avec la plus grande productivité imaginable ce que M. Foucault appelait un « dispositif de contrôle » ; en réalisant une véritable " pyramide des regards", il produit une surveillance généralisée. Le philosophe français nous apprenait simultanément que les nouveaux schémas de pouvoir et de contrôle ne s'exerçait plus "à ciel ouvert", de façon descendante et brutale, mais la société regorge de micro-pouvoir, de micro-poche de surveillance qui se multiplie, par capillarité ; le pouvoir de contrôle et d'information n'est plus unique et concentré mais généralisé et spectrale. Là ou l’on croit partagé de l’intime, on s’expose en réalité à un fichage volontaire et pérenne (cf. la difficulté de se désinscrire de Facebook).Voilà me semble-t-il une réflexion à poursuivre.
Je trouve intéressant Christel comme vous considérez "les mondes virtuels" c'est-à-dire comme "une autre manière d'exister". Pourquoi ?
Parce que cela me fait penser à Bergson et Deleuze à propos du possible, du réel, de l'actuel et du virtuel. Comment évaluer ces notions de réel et de virtuel sans les opposer de manière binaire, voir comment l'un participe de l'autre et de quelle manière ? Il y en a-t-il un qui précède l'autre ? Un plus puissant que l'autre ? Il y aurait au fondement une circulation du temps non programmée (porgrammée comme l'évolution du passé vers le futur par exemple).
Dans ce sens le virtuel est aussi une réalité, mais d'une autre manière, il est parti prenante du réel. Par contre il ne s’actualise jamais, il n'appartient à aucun programme. Dans ce sens il n’est d’aucun complot, je suis d’accord avec vous, car le complot serait plutôt un possible qui aurait alors une possibilité de réalisation.
L’actualisation du virtuel serait sans cesse à déterminer, alors que l’actuel implique du « déjà constitué ». Il faut donc dans ce sens, distinguer ce qui est prédéfini comme virtuel (les mondes virtuels par exemple) et ce qu’il l’est comme tel. Ce que vous dites est vrai, mais comme le dit Jean-Noël, cela est aussi faux. En fait, je décèle dans le texte de Jean-Noël cette rupture, ce faux comme étant la programme que l’on attribue à ces outils dits virtuels. C’est un mensonge parce que dans ce sens ils n’entrent pas dans cette notion du virtuel comme espace non prévisible, s’actualisant en permanence ou jamais : « L’actuel et le virtuel coexistent, et entrent dans un étroit circuit qui nous ramène constamment de l’un à l’autre. Ce n’est plus une singularisation, mais une individuation comme processus, l’actuel et son virtuel. Ce n’est plus une actualisation mais une cristallisation. La pure virtualité n’a plus à s’actualiser puisqu’elle est strictement corrélative de l’actuel avec lequel elle forme le plus petit circuit. Il n’y a plus inassignabilité de l’actuel et du virtuel, mais indiscernabilité entre les deux termes qui s’échangent. »( « L’actuel et le Virtuel » (1995), in Dialogues, Deleuze Gilles, Parnet Claire, Champs, Flammarion, Paris, 1996.)
Si ces outils proposent quelque chose de déjà prédéfini, un programme d’actions par exemple qui permet de reproduire les même principes d’existences que nous connaissons déjà, ce n’est pas à mon sens du virtuel, tel qu’on peut l’entendre comme processus sans cesse en acte, processus de création en mouvement qui invite à ne pas être assignable ou discernable, non pas au sens psychologique, mais qui concerne la vie comme mouvement. C’est tout le contraire. Je rejoins dans ce sens les propos de Jordi Gomez sur le fichage volontaire. Et l'inquiétude qu'on peut avoir quant à la volonté des gouvernements de surveiller et de contrôler le web, reste lui bien actuel : http://www.marianne2.fr/Le-gouvernement-veille-un-peu-trop-sur-les-blogueurs_a92713.html.
Nous n’avons pas besoin des nouvelles technologie pour que le virtuel existe, par contre ces nouveaux outils semblent proposer une matière propice à cette notion de la création comme mouvement de vie, virtualité. C’est pourquoi ceux qui pensent à la suite de Deleuze s’y intéressent beaucoup. Et ils sont intéressants à mon sens lorsqu’ils restent de simples outils et non des programmes avec des fonctions précises et une finalité. Lorsqu’ils restent des outils permettant d’inventer et d’inciter au mouvement à travers un réseau sans forme prédéfinies, à inventer sans cesse, plutôt que de proposer de se connecter en réseau pour fabriquer des identités assignables (parce que sans cesse mises à jour, elles s’actualisent) au bout du compte comme le sont Facebook et Myspace par exemple.
Ou les grands niqués …. Oui Face book c’est un peu une extension de Big brother on devrait le renommer pigeon book par certains cotés…..remarque ceux qui veulent en profiter laissent de la place pour ceux qui veulent vivre sans s’exposer !! On ne va pas tarder a avoir une puce implantée dans le corps pour être suivi partout Ce commentaire est une prise de conscience qui devrait être distribué partout et même remboursé par la sécu
Vous semblez oublier que l'on peut aussi (s')inventer une-des identité(s) imaginaire(s) sur ces réseaux. C'est même passionnant. Fausses photos, faux noms, fausses pistes, chemins qui ne mènent nulle part, trafic d'adresses IP, inversions, diversions, de quoi s'amuser et "les" amuser pour reprendre votre dialectique. Mais sérieusement, vous pensez qu'on a attendu FB pour vous observer ?
Mais tout ces reflexions sont passionnantes. Je partage la conclusion de Stephane, oh combien... Nous n’avons effectivement pas besoin des nouvelles technologies pour que le virtuel existe, mais oui ces NTIC sont une formidable "matière" pour créer, vivre, exister. Et ce sous son vrai nom ou pas. Cette question des pseudos, des dédoublements ou reinvention de personnalité est pasionnante. Qui de moi ou de mon double virtuel est vraiment.. moi? Suis plus moi dans mon double que dans l'image que je donne dans la vie réelle ou un autre moins moi?
Oui, c'est vrai, création, vie, existence virtuelle sont bien à mettre en lien, ou ne peuvent être vrais et sincères que sur des médias simples "outils et non des programmes avec des fonctions précises et une finalité. " . Dans le même temps, même ces programmes sont à détournées et détournables.
C'est là d'ailleurs qu'est l'enjeu pour moi. Plus ils sont détournés, plus c'est interessant !
@Samuel. Bien sûr, on n'a pas attendu FB pour être surveillé sur l'Internet. Je ne suis pas informaticien, mais je déjeunais l'autre jour avec un ami professionnel qui me disait qu'il voyait tous les jours son serveur visité...
Par contre je ne pense pas qu'on puisse "s'inventer" avec des outils comme FB. Si on suit la logique Deleuzienne du virtuel, ce dernier n'est un territoire précis non plus, on parle de déterritorialisation et reterritorialisation. Or, sur FB, même en détournant son identité, on reste circonscrit à un espace qui a toujours la même actualité. Si le virtuel est non assignable, en clair, il n'y a pas de virtuel sans mouvement qui produit une différence dans le processus. S'il se réduit à un outil avec un programme, et une autorité qui ne permet pas de s'en échapper (c'est ce dont parle Jean-Noël), mais aucontraire de toujours revenir à ce territoire (par choix ou non), et sans pour autant produire autre chose que le processus même qui entretien son programme (le jeux des identités), alors ce n'est pas du virtuel au sens où je l'entends. J'ai oublié de préciser que tout cela ne doit pas tourner en rond, mais bien produire de la pensée, du sens, sinon je crains fort un nihilisme passif, et ce que je ressens dans le texte de Jean-Noël c'est une réaction contre cela.
Le fait même de parler encore d'identité, de jouer avec pour produire des subjectivités multiples mais encore assignables, même sans nom (d'ailleur, peut-on décider de ne pas avoir de pseudo sur FB ?), n'est pas à mon sens du virtuel, un avatar de SecondLife, encore moins. Cela produit de multiples possibilités de signes parfaitement traduisibles dans des contextes déterminés. Le virtuel n'est pas réductible à une visibilité ou un signe même mis à jour (la mise à jour d'un profil crée un autre profil, mais ne crée pas autre chose de nouveau, d'inattendu, de non prévisilbe). Le virtuel est un processus mouvant.
@Christel. Je suis d'accord avec vous sur le détournement, mais encore faut-il vraiment pouvoir le faire. Et j'en reviens à ce que je disais à Samuel, détourner tout en restant accrédité au même territoire, c'est vain je pense si on ne réussi pas à en inventer un autre sans cesse, à créer du mouvement. On vous repère toujours même dans votre détournement. Pour moi, si vous prédéterminez un enjeu, ce n'est pas du virtuel, ce n'est pas un processus de création. C'est un programme.
Sur le dédoublement, je dirais attention, le dédoublement veut dire que vous êtes passé à une autre identité, que vous avez cessé la précédente (il y a une différence entre double et dédoublement). Mais vous êtes toujours dans une identité. A mon sens, c'est plutôt votre question et votre doute sur votre identité qui peut produir du virtuel, que le jeu des pseudos en soi.
Le fait que relève Jean-Noël est que c'est la pensée qui est en jeu dans un processus et qui importe. Donc, le regard critique y est déterminant, surtout lorsqu'on donne à se rendre visible sous contrat juridique (n'oubliez pas que sur FB vous êtes liés à un contrat). La forme juridique de FB rend en elle même caduque tout notion de virtuel et de principe de création. C'est un programme utilitaire.
Si je laissais un commentaire ce serait de l'extérieur... non pas bien sûr de l'extérieur de l'univers orwelien qui est décrit mais de l'extérieur d'une pratique du net où s'échange autre chose que des points de vue... non exempts d'émotion, ça va sans dire... aussi je dirai simplement que j'ai lu le billet avec intérêt. Serge Koulberg
Cela peut justement être intéressant Serge cette autre pratique. Dites-nous en un peu plus. Quelle est-elle ? Et que signifie-t-elle pour vous ? Je veux dire comment la vivez-vous par rappport à ce que met en avant Jean-Noël dans son billet ?
A Stéphane Je vous répondrai très brièvement parce que le billet de Jean Noel Ropion me semble répondre assez largement à votre interrogation. J'ai simplement voulu dire que je suis très intéressé par l'échange qui se produit dans une communauté de sensibilités politiques et de sensibilités culturelles où se frottent le cheminement singulier de chacun, pour s'orienter autrement qu'en aveugle, dans la masse des informations ou dans la masse des sollicitations. J'ai envie d'ajouter au vu de certains comportements que j'observe autour de moi que je n'attends des écrans ni l'odeur, ni le toucher, ni le risque de vivre et d'exploser en plein vol... ni de connaître à distance des vies qu'une plume d'auteur n'aurait pas retouchées. Les bouteilles d'âme jetées à la mer numérique et à la surface lisse des écrans m'apparaissent inévitablement comme les cris de solitude d'une humanité éparpillée par la grande déflagration consumériste, un pas de plus vers le meilleur des mondes...immobile. Mais ce n'est là qu'un point vue tout personnel d'un homme qui a connu les temps prènumériques. Serge Koulberg
Je ne sais pas Serge si le texte de Jean-Noël répond à mes interrogations. Ce n'est pas son but, et ce n'est pas comme cela que je le vie. Il agite mes interrogations oui et j'essaie d'argumenter et de le questionner à nouveau dans le cadre d'échanges. Donc toute direction est la bienvenue. Vous lancez justement une bouteille mais au bout du compte elle semble bien vide... ou si c'est seulement pour dire que vous ne souhaitez pas discuter ici parce que tout cela vous semble comme je l'entends "seulement" un "point de vue", et pas autre chose (on ne sait toujours pas ce qu'est cet autre chose d'ailleurs, ces "autres pratiques" dont vous parlez), je ne vois pas l'intérêt de venir le dire ici, personne ne vous oblige, à moins d'accepter que votre jugement soit discuté. Pour ma part je n'ai pas la prétention de juger autrement qu'en un point de vue argumenté qui tente à partir de lui et des autres de construire une pensée. La pensée telle qu'on l'entend au sens noble (si elle peut être noble) n'appartient à personne et à aucune classe (si tant est que des classes existent). Je trouve vos propos prétentieux et mal venus. Cela me semble un jugement sans arguments au profit d'un narcissisme que je ne saurais qualifier. Mais je peux mal interpréter.
La pensée actuelle, à mon sens, ne s'élabore pas uniquement à la relecture de textes d'auteurs (encore, faudrait-il dire ce qu'est un texte d'auteur et ce qui ne l'est pas). Et l'Internet, justement, rend caduque cette hiérarchie classique du "penser". Ce support rend visible ce qui était jusqu'à présent considéré comme les "rebuts" d'un totalitarisme enluminé. Je ne dis pas que tout se vaut. Je dis que le "rebut" participe du penser et donc de la vie au même titre que ce qui n'est pas considéré comme tel. Il pourrait s'agir dans un travail apparenté à une archéologie du penser, de prélever les couches superficielles et que l'on a tenté d'écarter ou d'ignorer par tris sélectifs dans l'espoir d'être éclairé à cent mille watts. Et de les mettre en mouvement au risque de l'incertitude pour laisser se développer ce qui dans ce rebut fait sens, et c'est déjà beaucoup.
Contrairement à ce que vous semblez percevoir, je me nourris volontiers au cheminement de toute pensée et peut-être davantage encore de celles qui sont en cours de construction, mais n'ayant qu'une seule vie, je préfère choisir mes "auteurs" parmi ceux qui d'une façon ou d'une autre m'ont fait un signe sur l'une des multiples cordes de complicité essentielle dont l'air ou la chanson me parle. Quand à la bièveté de mes remarques, elles ont deux explications : la première est que les longs développements me semblent à verser dans les billets et non dans les commentaires (qui sont de mon point de vue une simple réaction à chaud, un éclairage livré à l'auteur de l'article ou du billet de la façon dont je l'ai lu), la deuxième est que le temps que je consacre à Médiapart n'est pas illimité. Je comprends bien votre envie de renverser la hiérarchie classique du "penser" et je ne suis pas en désaccord avec ce que je crois comprendre de ce qui suit. Ma hiérarchie personnelle, toutefois, classique ou pas peu m'importe, continue à mettre sur le dessus de la pile en attente les créations d'auteurs... en précisant que l'art consiste comme le dit René Char à expulser de la réalité ce que tout le monde voit de la même antenne. Serge Koulberg
Entendu Serge. Merci pour cette réponse. J'ai une insistance un peu obsessionnelle parfois à vouloir bien comprendre. Sur la longueur des commentaires, je me posais justement la question... votre point de vue m'enseigne. Sur une possible définition de l'art, je pense que l'art ne "consiste" en rien... j'en ai une approche plus poïétique.
Cordialement, Stéphane Léger
Chers amis de Médiapart: merci pour vos commentaires. Tous sont chargés de sens et cela me convient, d'autant plus qu'ils engagent à la reflexion, quelques soient les avis exprimés. Seuls les morts ne réfléchissent plus. De ce point de vue vous me paraissez bien vivants! Cela est rassurant. Reste entière la problématique posée: quelle stratégie adopter face à de tels dispositifs d'usurpation de l'intime (à fins commerciales, s'entend - qu'il s'agisse de Facebook ou d'autres plateformes de "partage"), dès lors qu'on en mesure la capacité de nuisance - non pas virtuelle, mais bien réelle - pour l'humain, au sens large (et pas seulement pour soi )? Dans ce type de dispositif, comme le dit justement Jordi Gomez : "là ou l’on croit partager de l’intime, on s’expose en réalité à un fichage volontaire et pérenne " A méditer, la phrase de Giorgio Agamben, qui dit, à la suite de Foucault : "J'appelle dispositif tout ce qui a, d'une manière ou d'une autre, la capacité de capturer, d'orienter, de déterminer, d'intercepter, de modeler, de contrôler et d'assurer les gestes, les conduites, les opinions et les discours des êtres vivants."
Quand vous parlez de "stratégie" Jean-Noël, vous voulez dire une véritable manière d'être ensemble (politique), pour agir contre cette nuisance ?
"Une véritable manière d'être ensemble ?" (excellente question de Stéphane): réponse, oui . Mais pas seulement considérée d'un point de vue strictement politique (essentiel cependant; incontournable, à terme). Pour éviter toute logorrhée utopique et faire preuve de pragmatisme, je propose à qui veut l'entendre la stratégie suivante : 1) Évaluer clairement, dans un premier temps, à titre individuel, "l'exigence réflexive" que requiert le monde actuel et ses nouveaux modes de communication. Admettre, en premier lieu, que les dispositifs de détournement de l'intime (qui nous morcellent sans nous permettre de nous recomposer pour réagir), font de nous de purs agents d’une économie agressive (qui s'embarrasse peu d'humanisme) - et non les acteurs de la production de soi. Ceci me parait être un pré-requis INDISPENSABLE avant toute tentative d'élaboration d'une quelconque stratégie collective. Comme le dit le philosophe Giorgio Agamben : il s'agit avant tout d'un "corps à corps" quotidien - de soi à soi - avec ces nouveau dispositifs (téléphonie, internet, espaces d'échanges...). La question aujourd’hui, ce ne sont pas seulement les dispositifs, c’est combien d’entre nous ont la disposition de s’approprier un peu leur devenir. Exigence réflexive individuelle, donc. Posée comme priorité. 2) Reconnaitre que la solution de la destruction de ces dispositifs n’est pas crédible (la solution luddiste*) et que l’idée d'en développer un “usage correct” est une illusion, maintenant que le pli est pris. Nous ne sommes pas des anarchistes activistes. Nous sommes des penseurs (c'est bien cela qui dérange le plus et qui pose problème à nos gouvernants: car on n'éradique jamais définitivement la Pensée, même dans la répression ou sous régime dictatorial)) 3) Ouvrir sa gueule donc, partout, tout le temps, à chaque occasion. Réagir, nous, les adultes. Se positionner. Etre clair (et pas seulement "fumeux ", par opium intellectuel). Être clairs, cela signifie assener à nos enfants, dans sa propre famille, à l'école, en toute occasion, au risque de passer pour un fossile : "Attention, danger! Je déplore cette usurpation volontaire de l'intime à laquelle tu t'exposes ! Réfléchis. Réfléchis à la façon dont tu livres ta singularité (et celle de ceux dont tu te prétends être l'ami) et à la façon dont tu te dépossèdes de ta liberté d'action (de réaction)". Même si nous ne sommes pas entendus, et même si nous ne recueillons que ricanements juvéniles et simples haussements d'épaules à titre d'accusés de réception, il est nécessaire de les mettre en garde, toujours et encore, sans détours. Les adultes, c'est nous, jusqu'à preuve du contraire. Il est question là de vraie liberté: de la leur. Il faut qu'ils sachent qu'un jour l'anonymat deviendra un luxe plus recherché que toutes les richesses. Il se paiera, comme tout se paie en ce monde. Hélas, s'ils continuent à s'exposer ainsi, ils n'en n’auront plus les moyens. 4) Alors oui, dans les générations à venir, on pourra assister à de vrais choix individuels, authentiques - et non plus téléguidés - pour une société humaniste faite de pluralités. Alors oui, il sera question de politique. Seulement alors. * luddistes : terme utilisé pour désigner ceux qui critiquent ou s'opposent (par la destruction, le sabotage, parfois) aux nouvelles technologies.
Cher Jean-Noël,
Merci pour votre réponse. Je souhaite vous répondre à mon tour, mais je suis sur d'autres lieux actuellement.
Vous me laissez un peu de temps ?
Cordialement, Stéphane
à Stéphane : j'ai bien entendu que vous posiez une vraie question (que posent aussi mes enfants) et c'est pour cela que j'ai commencé d'y répondre. Avec un air de désinvolture sans doute que je rectifirais dans les temps qui viennent par un billet où je prendrai le temps d'une réponse davantage "pensée".
Tenez-moi au courant Serge !
Stéphane
Cher Monsieur, Je pense que vous avez une carte bancaire, une visa ou une master card, une carte d'identité, une adresse postale, que vous êtes abonné à un quotidien et que vous recevez de la publicité sous enveloppe et même peut-être un téléphone portable ? Vous êtes donc, comme nous tous, surveillé à chaque minute. A chaque transaction électronique avec vos cartes la surveillance électronique sait où vous êtes, combien vous dépensez et ce que vous achetez. A chaque connexion téléphonique de votre portable on peut vous situer au mètre près. A chaque clic sur internet, les sites sur lesquels vous naviguez, y compris celui de Médiapart savent que vous êtes là, quels sont les mots clefs de vos recherches sur internet, etc. Vous faites donc partie du monde réel de la société virtuelle qui est la nôtre. Bienvenue sur Facebook, sur médiapart, sur internet. "La liberté c'est l'esclavage" Orwell