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Dans l’école du texte et de l’hypertexte, quel changement pour les professeurs ?


« L’École doit entrer résolument dans le futur, se mettre en adéquation avec des tendances sociétales lourdes qui ont modifié notre environnement tandis que la forme scolaire demeurait figée, et mieux remplir la mission qui lui revient d’être le creuset de la cohésion sociale et civique, comme de l’intégration de tous ».

Ce propos, extrait de l’introduction au rapport de la concertation[1] conduite dans le cadre de la refondation de l’école, pose on en peut plus clairement la question de l’écart entre la forme scolaire actuelle et la mission fondamentale de cohésion sociale et civique et d’intégration de l’école.

 

On connaît bien l’argumentation de ceux qui pensent que, justement, l’école doit être conservatrice, parce qu’elle est le lieu où le monde, le siècle sont mis  à distance critique, grâce à l’éclairage porté par les lumières de la pensée scientifique et humaniste. On se souvient d’Annah Arendt écrivant, dans La crise de l’éducation [2]:

« il me semble que le conservatisme, pris au sens de conservation, est l'essence même de l'éducation, qui a toujours pour tâche d'entourer et de protéger quelque chose- l'enfant contre le monde, le monde contre l'enfant, le nouveau contre l'ancien, l'ancien contre le nouveau. »

Plus près de nous, on a en mémoire les propos teintés d’ironie de Régis Debray dans Le moment fraternité[3]

« Quand l’école n’aura plus de lieu à elle, les optimistes se féliciteront qu’elle soit partout, n’étant nulle part. On a déjà enlevé en salle de classe l’estrade, stigmate de ces temps barbares où maîtres et élèves n’avaient pas les mêmes droits. Devenus « lieux de vie », privés de cour intérieure, ouverts aux journaux, aux marques, aux « témoins de la société civile », lycées et collèges peinent à garder leurs sas, murs et portails (sinon de sécurité) (…) Remise à niveau, l’école a perdu son statut de « lieu à part » où s’apprend, à l’écart des familles, la citoyenneté républicaine ».

 

Paradoxalement, en apparence, le processus de refondation, qui vise à refonder la République par l’école, ouvrirait la voie à une remise en question de la tradition scolaire, de la forme scolaire, en la faisant résolument entrer dans le XXIe siècle.

Pourquoi cette orientation ?

Le rapport de la concertation constate d’abord la marginalisation de l’Ecole et  de ses symboles dans la culture juvénile.

« Si la culture juvénile existe depuis longtemps, jamais les parents et l’École n’en ont été autant exclus. On voit se mettre en place un système de relation à la culture fortement lié à des objectifs de sociabilité et de popularité : les jeunes privilégient des objets culturels supports de possibles interactions entre pairs. Le livre, un des symboles de la culture scolaire, est un des grands perdants de ces pratiques. Il résulte du développement de cette culture juvénile que l’adhésion aux normes culturelles légitimes – notamment celles de l’École – ne l’emporte plus toujours sur le souci de se conformer aux normes et hiérarchies de valeurs propres aux groupes d’appartenance, des pairs notamment. »

Loin de se désoler de cet écart, le rapport propose au contraire que l’Ecole passe à l’offensive pour regagner le terrain perdu :

« On voit bien pourtant tout le profit que l’institution scolaire pourrait tirer à s’appuyer sur les nouvelles pratiques des jeunes notamment en termes de capacités de communication entre pairs, de fabrication de solidarités horizontales et donc de collaboration, de maîtrise des nouvelles technologies.

Or, si nos enfants sont bien équipés, leur capacité de lecture dans le monde numérique est tout juste dans la moyenne de l’OCDE. Plus grave, les élèves qui disposent de faibles compétences en compréhension de l’écrit numérique constituent en France un plus gros bataillon que dans les autres pays, ce qui doit nous alerter sur une nouvelle fracture numérique qui s’ajoute à une fracture linguistique particulièrement préjudiciable dans notre monde ouvert et internationalisé. »

Ce qui se jouerait, si la forme scolaire traditionnelle était maintenue, serait que la citoyenneté républicaine ne serait apprise que par une partie des élèves, les autres quittant l’école sans l’avoir acquise et sans la culture de l’information indispensable à l’insertion réussie dans la société de l’information numérique de ce siècle. Et les plus gros bataillons de ces autres-là, on le sait bien, seraient recrutés dans les milieux populaires. L’école de la République, si elle maintenait sa forme traditionnelle, trahirait donc la mission de réduction des inégalités sociales et culturelles que la nation lui a confiée.

L’ambition est élevée : « Tous les domaines de l’éducation sont concernés: architecture des établissements scolaires, équipement des salles de classe, des élèves et des enseignants, formation des enseignants, pilotage du système, recherche et production de ressources, modèle économique de la ressource pédagogique, politique industrielle du numérique, apprentissage de la compréhension de la culture numérique, insertion professionnelle par le numérique... »[4]

Des propositions qui sont faites dans le rapport, nous retiendrons trois qui nous paraissent essentielles.

  •  Inscrire dans la loi l’éducation aux médias et à l’information – dimension essentielle de la formation citoyenne – au même rang que les apprentissages fondamentaux et réaffirmer la dimension numérique dans le socle commun.
  • Former les personnels d’enseignement et d’éducation et l’ensemble des personnels d’encadrement (chefs d’établissement, inspecteurs) aux usages pédagogiques du numérique et intégrer cette dimension aux concours de recrutement. Si tous doivent être formés, des personnels dédiés doivent également être présents dans les établissements pour accompagner les enseignants et se charger de la maintenance du réseau et des équipements.
  • Encourager l’autonomie et la créativité des enseignants dans la production des ressources et mettre à disposition de l’ensemble des acteurs des ressources pédagogiques ainsi que des plates-formes collaboratives de travail. Mettre en place des structures d’essaimage de l’innovation pour assurer la diffusion des innovations et établir des liens avec des équipes de recherche.

 A travers ces propositions, se dessine un projet qui pourrait constituer en effet une transformation profonde de l’école pour lui permettre de mieux répondre aux objectifs que lui assigne la République.

1/ Ce projet conduit à une redéfinition des espaces, des temps et de l’équipement scolaire : si l’on veut développer auprès des élèves la capacité à chercher, à coopérer pour produire, en s’appropriant ainsi une culture  ouverte également aux exigences du monde numérique, la forme scolaire doit y inciter. Il faut par exemple, tourner la page des salles de permanence, où rien ne se construit de positif, constituer des centres de connaissances et de culture multipolaires où chacun, individuellement, en petit ou en grand groupe, pourra travailler, et être accompagné dans ses travaux quand l’autonomie n’est pas encore acquise.

2/ Ce projet dessine également une évolution de la fonction professorale. L’éducation aux médias et à l’information devenant un des fondamentaux de la culture transmise par l’école, cette mission devrait-elle incomber  aux seuls professeurs-documentalistes, recrutés à un haut niveau d’exigence scientifique dans le domaine de l’information, ou, plutôt, à ces derniers mais aussi à l’ensemble des professeurs, désormais formés à la culture de l’information, participant à la mise en œuvre concertée d’un parcours de formation à la culture de l’information [5]?  Cela suppose que le travail d’équipe soit pris en compte dans les obligations de service des enseignants et éducateurs.

3/ En demande –t- on toujours plus aux professeurs et à ceux qui encadrent les élèves dans les collèges et les lycées ? Il s’agit moins d’en demander plus que de leur permettre d’exercer mieux leur mission de formation et d’éduction. La forme ultra-dominante de la configuration «une classe, un professeur, un cours, une discipline » est appelée à laisser la place à une variété de configurations dans laquelle les professeurs, les conseillers principaux d’éducation interviendront de manière différenciée auprès des élèves. En groupe classe, voire en regroupements de classes pour des conférences en amphithéâtre,  mais aussi en groupes divers (demi-classe, groupe de besoin, équipe projet) et individuellement, dans une relation qui englobera la dimension numérique des échanges.

On en perçoit les difficultés potentielles : si la relation pédagogique n’est plus exclusivement inscrite dans un cadre spatio-temporel physique, le professeur, l’éducateur ne risque-t-il pas de s’y noyer ? Mais on en perçoit aussi les facilités accrues d’accompagnement à distance, et les effets bénéfiques qu’elles peuvent avoir sur la relation avec les élèves, la personnalisation, la dynamique des groupes et des classes.

En quelque sorte, la fonction du professeur n’est-elle pas appelée à se diversifier, l’accompagnement et l’orchestration complétant utilement ses activités de soliste ? L’hybridation du modèle du professeur-documentaliste et de celui du professeur de discipline ne mériterait-elle d’être explorée dans cette perspective ?

 

 

 


[1] http://www.refondonslecole.gouv.fr/la-demarche/rapport-de-la-concertation/, octobre 2012

[2] Arendt, Annah, La crise de l’éducation in la crise de la culture, édition originale Between past and future, 1961

[3] Debray, Régis, Le moment fraternité, Gallimard, 2009

[4] http://eduscol.education.fr/cid60332/vers-des-centres-connaissances-culture-vade-mecum.html

[5] http://media.eduscol.education.fr/file/Pacifi/85/4/Reperes_Pacifi_157854.pdf

Tous les commentaires

12/11/2012, 09:15 | Par Gilbert Pouillart

Une idée me paraît propre à susciter la réflexion , c'est celle, emptruntée à la culture médicale, du "groupe Balint": le médecin, mais aussi le personnel hospitalier (y compris d'entretien des lieux), le malade lui-même, ses amis et parents, sont tous responsables d'un travail d'équipe , le retour à la santé du malade.

Un groupe Balint scolaire d'école engloberait, non seulement élèves, enseignants et administration, mais aussi les parents, et les lieux sociaux directement liés à l'Etablissement :voisinage, associations locales, etc... Le CA actuel pourrait être l'embryon de ce travail "sociétal". Mais, sur chaque action, le groupe-classe, ou un groupe d'activité, ou un groupe d'intérêt, pourraient fonctionner sur le mode "Balint".

Il s'agit d'une démarche inverse à celle de "spécialité", d'"expertise", spécialistes et experts n'intervenant plus seuls ou séparément, et tous les acteurs concernés considérés comme porteurs d'une expertise particulière.

La "culture numérique" est seulement un outil, qui permet de multiplier les sources d'informations, d'argumentations, de motivations, et d'accélérer les échanges. Elle a le désavantege de "décontextualiser" ces échanges, et de ne pouvoir remplacer le face à face coopérartif ou antagoniste (p.ex., jeux de ballon collectifs). Et sa facilité à "gommer" temps et espace comporte la tentation d'accélérer sans souci du paysage, de renoncer à une information plurale et critique.

Comme toujours, ce seront les pratiques qui trancheront, diront comment elles appréhendent ou non les problèmes, utilisent les technologies ou se laissent hypnotiser par les moyens, en oubliant  les "pourquoi" de l'action.

12/11/2012, 09:15 | Par Gilbert Pouillart

Une idée me paraît propre à susciter la réflexion , c'est celle, emptruntée à la culture médicale, du "groupe Balint": le médecin, mais aussi le personnel hospitalier (y compris d'entretien des lieux), le malade lui-même, ses amis et parents, sont tous responsables d'un travail d'équipe , le retour à la santé du malade.

Un groupe Balint scolaire d'école engloberait, non seulement élèves, enseignants et administration, mais aussi les parents, et les lieux sociaux directement liés à l'Etablissement :voisinage, associations locales, etc... Le CA actuel pourrait être l'embryon de ce travail "sociétal". Mais, sur chaque action, le groupe-classe, ou un groupe d'activité, ou un groupe d'intérêt, pourraient fonctionner sur le mode "Balint".

Il s'agit d'une démarche inverse à celle de "spécialité", d'"expertise", spécialistes et experts n'intervenant plus seuls ou séparément, et tous les acteurs concernés considérés comme porteurs d'une expertise particulière.

La "culture numérique" est seulement un outil, qui permet de multiplier les sources d'informations, d'argumentations, de motivations, et d'accélérer les échanges. Elle a le désavantege de "décontextualiser" ces échanges, et de ne pouvoir remplacer le face à face coopérartif ou antagoniste (p.ex., jeux de ballon collectifs). Et sa facilité à "gommer" temps et espace comporte la tentation d'accélérer sans souci du paysage, de renoncer à une information plurale et critique.

Comme toujours, ce seront les pratiques qui trancheront, diront comment elles appréhendent ou non les problèmes, utilisent les technologies ou se laissent hypnotiser par les moyens, en oubliant  les "pourquoi" de l'action.

12/11/2012, 20:21 | Par Jean-Pierre VERAN

Si le travail d'analyse de situations professionnelles appliqué aux personnels de l'éducation dans un protocole inspiré des groupes Balint est mis en oeuvre dans des dispositifs de formation, l'élargissement que vous suggérez à l'ensemble des partenaires est d'une autre ambition, vers laquelle on peut avancer pas à pas.

J'ai eu récemment l'occasion d'intervenir comme formateur dans un établissement scolaire qui souhaitait être accompagné dans la réalisation d'un diagnostic partagé, préalable à la définition des priorités de son prochain projet d'établissement.

Après une journée ou j'ai entendu successivement les différents acteurs de l'établissements (tous les personnels, les élèves et leurs parents), j'ai animé, trois semaines plus tard, une journée où l'ensemble des membres de la communauté éducative a travaillé le matin dans des groupes mêlant professionnels elèves et parents  sur des thèmes issus de l'analyse que j'avais conduite de ce qui m'avait été dit par les uns et les autres. l'objectif de ces échanges était  de dégager au sein de ces groupes des priorités sur lesquelles ils ont travaillé en groupes "profesionnels" homogènes l'après midi.

Ce qui m'a frappé, c'est que les groupes du matin ont désigné des rapporteurs appartenant aux différentes catégories de personnels et aux élèves. Dans les groupes où les élèves n'étaient pas rapporteurs, les professionnels chargés du rapport ont souligné l'intérêt qu'ils ont trouvé à la contribution des élèves à leur réflexion portant sur le cadre de travail, la participation et l'engagement des élèves, le vivre ensemble, les enseignements et les apprentissages, notamment la prise en compte de la diversité des élèves.

Ce modeste témoignage vise simplement à confirmer que le travail collaboratif entre professionnels et acteurs de l'éducation, notamment les élèves, est non seulement possible, mais constitue peut-être une condition de la réussite de l'entreprise éducative aujourd'hui.

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