Jeu.
17
Avr

MEDIAPART

Connexion utilisateur

Morale à l’école : (re)fonder une gouvernance éthique de l’éducation ?

La lettre des ministres adressée aux personnels de l’éducation nationale le 7 septembre[1] pour les inciter à « participer et faire partager à nos concitoyens leur expérience et leurs idées pour la refondation de l'École »  s’inscrit parfaitement dans un processus de gouvernance, qui associe notamment tous les acteurs d’une organisation à la réflexion préparant les prises de décisions politiques. Les ministres rappellent que « cette initiative est l'occasion de rassembler toute la Nation - parents d'élèves, organisations représentatives des personnels, responsables associatifs, mouvements d'éducation populaire, collectivités locales, milieux économiques - autour de son École et de sa jeunesse ».  Les vingt groupes de travail ont été composés à l’image de la diversité des parties prenantes de l’éducation.

On peut donc considérer que le processus de refondation de l’école s’inscrit dans une démarche de gouvernance procédurale, attentive à s’appuyer dans l’élaboration des lignes de force de la prochaine loi d’orientation sur une démocratie participative associant aux élus du suffrage universel, les experts, professionnels, réseaux, communautés, comme chaque citoyen désireux de faire part de son point de vue.

Les ministres évoquent aussi le contenu du site internet dédié www.refondonslecole.gouv.fr.

Ils soulignent notamment que « sur ce site, qui présente chacun des thèmes de discussion et les enjeux qui s'y rapportent, sont rassemblés des documents dressant un état des lieux : études, constats chiffrés, éléments de comparaison internationale... » Constats chiffrés, éléments de comparaisons internationale, indicateurs et statistiques diverses relèvent bien de ce que l’on appelle la gouvernance instrumentale, dont les maîtres mots sont l’efficacité qui mesure le rapport entre les résultats et le fonctionnement, l’efficience qui mesure celui entre les coûts et fonctionnement, et le rendement, qui mesure celui entre la dépense et les résultats. On se souvient d’avoir eu avec le ministre Luc Chatel un tenant convaincu de cette gouvernance instrumentale, assurant que l’on pouvait chaque année améliorer le résultats à moindre coûts salariaux en ne remplaçant pas un fonctionnaire sur deux de l’éducation nationale partant à la retraite.

Les ministres  insistent d’entrée de jeu : « refonder l'École et refonder la République par l'École, tels sont nos objectifs ». En plaçant la démarche de refondation de l’Ecole dans le cadre de l’ambitieux projet de refonder la République, ils ouvrent une perspective capitale. La gouvernance instrumentale est une nécessité économique et financière majeure. La gouvernance procédurale est une nécessité démocratique fondamentale. Mais l’une et l’autre ne sauraient suffire. Ce qui leur donne un sens républicain, c’est une gouvernance morale, exigeante au regard du respect et de la mise en œuvre des valeurs de la République. Au travers de cadres économiques et budgétaires exigeants, et de processus consultatifs et délibératifs transparents,  la politique de refondation de l’école et de la République  n’atteindra ses objectifs que si elle adosse ses indicateurs et tableaux de bord aux valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité.

Ces valeurs sont indissociables l’une des autres sous peine de faire mourir la République et son école.

« La liberté seule tue l’égalité et la fraternité, l’égalité imposée tue la liberté sans réaliser la fraternité, la fraternité, nécessité fondamentale pour qu'il y ait un lien communautaire vécu entre citoyens, doit réguler la liberté et réduire l'inégalité, mais elle ne peut être ni promulguée, ni instaurée par loi ou par décret » écrivait E. Morin en 2010[2].

Celui qui pousserait au bout la liberté de choix de l’école aboutirait logiquement à remplacer l’institution scolaire par un service public d’éducation et de formation délégué à des organismes et sociétés privées. Cela pourrait représenter pour l’Etat des gains salariaux non négligeables. On voit combien la seule gouvernance instrumentale, associée à la référence à une seule valeur de la devise républicaine, pourrait avoir des conséquences néfastes pour la République, l’égalité et la fraternité.

Est-ce à dire qu’une gouvernance référée à l’éthique serait utopique, faute d’indicateurs mesurables ? Certainement pas. Les résultats de l’enquête PISA de l’OCDE attestent que l’école française ne tient pas du tout sa promesse d’égalité des chances puisque les parcours scolaires y sont plus fortement que dans d’autres pays corrélés à l’origine sociale des élèves. Il existe donc des indicateurs utiles pour évaluer la mise en œuvre effective à l’école de la valeur républicaine d’égalité. Il en va de même pour les données sur  le climat scolaire : si environ 30% des élèves se sentent en situation d’injustice dans le système scolaire français selon Marie Duru-Bellat et Denis Meuret[3], c’est sans doute aussi que la fraternité n’y est pas souveraine.

 Les ministres forment le vœu « que la refondation que nous allons conduire soit aussi la vôtre. » Elle le sera d’autant plus que les objectifs fixés, et les indicateurs choisis pour évaluer leur atteinte seront référés aux exigences de l’éthique républicaine. En réunissant ainsi les citoyens autour de l’école des valeurs de la République, on assurera aussi la refondation de la République elle-même.

 

 


[1] http://www.education.gouv.fr/cid61437/refondons-l-ecole-de-la-republique-lettre-des-ministres-aux-enseignants.html

[2] Morin, Edgar, Ma gauche, François Bourin éditeur, 2010, p. 107

 

[3] Duru-Bellat, Marie, Meuret, Denis, Les sentiments de justice à et sur l'école. Bruxelles : De Boeck, 2010.

Tous les commentaires

24/09/2012, 09:38 | Par Gilbert Pouillart

E.Morin, comme toujours, pousse à réfléchir. La citation que vous en faites me pousse à quelques remarques que j'espère pouvoir être utiles :

1/ La triade de notre devise républicaine est composée de  mots "qualitatifs" (désinence "té") évoquant des perfections, des idéaux. Donc, "des efforts vers" plutôt qu'une exécution achevée. Il faudra donc juger chaque mesure prise, chaque acte effectué, à l'aune de "vers plus de", ou de "tourner le dos à"...

2/ nos libertés sont toujours bornées par des contraintes, les frontières en sont indéfiniment variables . Parler de liberté, sans s, sans évoquer les contraintes, c'est commettre la même erreur de pensée que lorsqu'on parle de "droits" sans "devoirs" . Il m'étonne que E.Morin, si sensible aux aspects dialectiques de notre monde, ait omis cela.

3/ inutile de rappeler qu'égalité ne signifie pas identité ; c'est celle des droits et devoirs qui est évoquée dans la devise.

4/ "fraternité" est plus affectif que rationnel ; des frères peuvent s'entre-déchirer...Nos devanciers ont choisi ce mot, à nous de l'interpréter. Il s'agit, pour moi, d'avoir conscience d'appartenir à une même espèce, et de s'en sentir responsables.  Chacun doit répondre, et de lui-même, et de tous. Sapiens, et loquens, nous ne sommes plus gouvernés seulement par des instinccts et des conditionnements , et nous pouvons imaginer et mettre à exécution des conduites  contraires à notre biologie. Lucidité et responsabilité, c'est cela, pour moi, le contenu de "fraternité".

5/ comme tous les milieux sociaux, l'école conserve ses usages, est soumise aux influences sociales larges , et module ou invente ses propres règles de vie ensemble  , tout cela en même temps. Et chaque unité locale  a, dans ce cadre général, ses particularités spécifiques. Toute politique scolaire doit tenir compte de ces dynamiques enchevêtrées.

6/ les lois sont imaginées et décidées par les élus. Des observateurs ont noté que la loi est moins destinée à changer les moeurs qu'à en formuler un constat. Il faut aussi noter que les préoccupations de mise en forme et de régulation des processus sociaux ne sont pas seules en jeu, puisque les combats politiques ont inévitablement des enjeux de pouvoir...

Toutes mes excuses pour ma prolixité.  Je guette vos billets, et suis en large accord avec leurs contenus. Merci de solliciter efficacement mes responsabilités citoyennes.

24/09/2012, 10:15 | Par Jean-Pierre VERAN

Merci de votre regard critique toujours stimulant pour la réflexion.

Je suis pleinement d'accord avec ce que vous posez dans votre première remarque. En effet, la gouvernance morale impose de s'interroger à propos de chaque décision politique si elle permettra d'aller "vers plus de..." ou "tournera le dos à...". C'est bien ce qui manque à une gouvernance instrumentale ignorant la préoccupation éthique et ne s'attachant qu'à l'efficacité, l'efficience, le rendement budgétaire de telle mesure.

Sur la quatrième remarque, j'aurais tendance à définir la fraternité comme un au-delà du strict respect des régles et des lois du vivre ensemble : il ne s'agit pas seulement d'être un citoyen sans reproche, mais homme ou femme solidaire des autres hommes et femmes, reconnaissant dans celle ou celui qui ne parle, ne se vêt, ne croit, ne vit pas comme nous un homme, une femme qui nous est consubstantiellement proche, non pas par delà ces différences, mais grâce à ces différences mêmes qui enrichississent notre commune humanité.

Quant à la sixième, je ne voudrais pas en faire une lecture pessimiste, consistant à dire que la loi prend acte du changement sans y conduire. L'ambition affichée d'une refondation de l'école de la République et de la République par l'école est considérable. Si elle parvenait à moraliser la gouvernanace éducative, ne serait-ce déjà pas un pas en avant incontestable ?

24/09/2012, 18:35 | Par mauwa09

<<Les vingt groupes de travail ont été composés à l’image de la diversité des parties prenantes de l’éducation.>>

Je leur souhaite bon courage et aussi de ne pas se faire trop d'illusions; les réformes et refondations sont du même bois, celui dont on fait la langue de bois!

24/09/2012, 19:13 | Par POJ

L'Etat maltraite la jeunesse et demande aux enseignants de l'assumer.

La morale laïque est que l'Etat donne les moyens à l'école pour permettre aux enseignants de donner le goût du savoir à chaque enfant et l'élever à son niveau optimum, dans le respect de sa personne et de sa famille.

L'université aussi doit avoir les moyens d'accueillir tous les bacheliers qui le souhaitent et ne pas transformer les ensiegnants de première année à des "nettoyeurs" qui éliminent un pourcentage d'étudiants non pas en considération d'une absence de niveau mais en considération d'un manque de places, de moyens, en seconde année.

C'est la marque du mépris de l'Etat pour l'humain, pour les plus jeunes, qui sortent meurtris et révoltés d'un tel mauvais traitement.

24/09/2012, 20:43 | Par Mithra-Nomadeblues_

Puis-je suggérer à Jean-Pierre VERAN de lire ce texte, et d'apprendre à écrire un français qui ne soit pas une langue qui s'apparenterait à du diafoiranto ? :   L'énonciation illocutoire ou Diafoirus ressuscité  

24/09/2012, 21:44 | Par AdLib en réponse au commentaire de Mithra-Nomadeblues_ le 24/09/2012 à 20:43

Sûr que, quand on lit – enfin, qu'on essaie – " le processus de refondation de l’école s’inscrit dans une démarche de gouvernance procédurale, attentive à s’appuyer dans l’élaboration des lignes de force de la prochaine loi d’orientation sur une démocratie participative associant aux élus du suffrage universel, les experts, professionnels, réseaux, communautés, comme chaque citoyen désireux de faire part de son point de vue.",

on peut avoir quelques doutes sur la bonne compréhension de "Ce qui se conçoit bien s'énonce clairement" – une citation (de Boileau ?) que tout lycéen, jadis et jusqu'à naguère, considérait comme une idée-force de la culture française... De sa culture, quoi...

Aujourd'hui, on dirait que le but est de "barbouiller" le plus possible le supposé "débat", quand, de toute façon, sur le fameux site "Refondons l'école", eh bien, il y a zéro débat... C'est une simple vitrine de pub, et encore, on n'y lit pas grand-chose d'intéressant... Du bla-bla, du bla-bla...

Pendant ce temps-là, nos gamins vont à la casse, avant que d'atterrir chez Pôle Emploi... en loques. Ou "violents" – on le deviendrait à moins !.

24/09/2012, 21:52 | Par Mithra-Nomadeblues_ en réponse au commentaire de AdLib le 24/09/2012 à 21:44

Vous avez tout compris...

Bien à vous, très cordialement,

25/09/2012, 09:06 | Par Jean-Pierre VERAN en réponse au commentaire de Mithra-Nomadeblues_ le 24/09/2012 à 20:43

J’ai bien lu le texte dont vous m’avez aimablement recommandé la lecture.

J’accepte bien volontiers de considérer que la correction grammaticale ne suffit pas à garantir une bonne communication. La phrase relevée par  Adlib en est un bon exemple. Je connais ce travers de mon écriture et ne parviens pas toujours -la preuve !- à y échapper. Merci donc de ce rappel de l'impératif d'une écriture simple.

Cela dit, il me semble que lorsque j’écris sur le blog du club de Médiapart, je ne m’adresse pas prioritairement à des élèves, pour qui, par exemple, l’utilisation de concepts directement issus des recherches de linguistes peut être dépourvue de sens.  C’est bien là ce que dénonce le texte que vous m’avez convié à lire. J’y lis une critique d’une forme d’enseignement de la langue française. Plus largement, sans doute, un appel à la clarté de l’expression en toute occasion. Je fais volontiers mien cet objectif. Ce qui ne signifie pas que je l’atteigne toujours.

25/09/2012, 10:55 | Par diaslaki

@ JPV

Je suis en accord avec votre propos. Pour autant, je me permets de suggérer que cette École souhaitée et souhaitable ne pourra sauvegarder la singularité de sa mission que si l'on travaille sur la notion de frontière entre elle et son environnement. La lecture "Éloge des frontières" de R. Debray peut être une source de réflexion.

Bien à vous, cordialement

25/09/2012, 11:26 | Par Jean-Pierre VERAN

L'Eloge des frontières est un ouvrage que je cite volontiers, car il expose un point de vue qui nous alerte sur l'école, et recoupe les analyses sur les risques dont est porteuse  la désinstitutionnalisation de l'école. C'est en cela que la refondation de l'école républicaine et de la République par l'école ne peut échapper à la remise en cause d'une gouvernance qui ne se fonderait pas sur les valeurs de la République.

Reste, pour la clarté du débat, à prendre le terme de frontière pour ce qu'il signifie : une ligne qui sépare et que l'on franchit, dans un sens comme dans l'autre, en ayant conscience de ce qu'implique ce franchissement. Si l'école de la République pose des forntières avec l'espace public comme avec les espaces privés, elle n'en est pas pour autant ignorante du bruit et de la fureur de l'espace public qu'elle apprend à penser et réfléchir pour former des citoyens aptes à le transformer selon les valeurs de la République.

Bien cordialement.

25/09/2012, 11:53 | Par diaslaki en réponse au commentaire de Jean-Pierre VERAN le 25/09/2012 à 11:26

Quand je pense au mot "frontière", je ne pense pas à des "barbelés" mais plutôt à une membrane "osmotique".

Apprendre à  penser et à réfléchir nécessitent à la fois des savoirs et des faits (sans la fureur, donc filtrés) pour la construction du citoyen actif et respectueux des valeurs de la République.

 

Bien à vous.

25/09/2012, 13:13 | Par Jean-Pierre VERAN en réponse au commentaire de diaslaki le 25/09/2012 à 11:53

Le filtre me va bien. La notion de filtre, passant au crible la réalité du monde, rejoint bien celle de pensée critique du monde, élaborée à l'école, à l'abri des pouvoirs et des puissances multiples, hors celle des savoirs.

Bien à vous.

25/09/2012, 14:02 | Par Gilbert Pouillart

Toute frontière est aussi mobile, au cours de l'histoire. Et des jeux de frontières, comme ceux que notre corps présente, cellulaires, tissulaires, organisques, corporelles,extra-corporelles ( sensitives, perceptives, idéelles), permettent ou non des itinéraires; acceptent ou non  telle ou telle "entrée" ; mettent en oeuvre telle ou telle "expulsion". On peut trouver là une image de la vie sociale...

Newsletter