Mer.
30
Jui

MEDIAPART

Connexion utilisateur

christianisme : la méthode historico-critique (ou LES)

 

Les méthodes nouvelles

 

Au début du XXème siècle, l'histoire des origines du christianisme, telle que la pratiquait en France un historien tel que Loisy, en était venue à menacer la foi dans ses fondements, selon diverses déclarations officielles et très claires de l'Eglise Catholique Romaine. Le constat global qui s'imposait était que les informations dont on disposait sur la naissance de la nouvelle religion étaient très lacunaires et très incertaines. A la fin de ce même siècle, et par conséquent, aujourd'hui, le constat a changé : ces informations sont très abondantes, telles qu'on n'en dispose pas pour le reste de l'antiquité et on ne voit plus que l'étude de l'histoire des origines soit une manace pour la foi, mais plutôt une invitation à y venir, si l'on veut réellement bien comprendre ce qui s'était passé. C'est moins le dossier - en dépit de l'importance des découvertes de Qumran et de Nag Hamadi qui a changé que l'histoire elle-même.

Alfred Loisy est l'un des représentants de ce que l'historiographie désigne comme "la méthode historico-critique", avec toute l'ambiguïté qu'une telle expression recèle. Nous avons vu précédemment que le pape Benoit XVI s'y réfère souvent dans ses trois Jésus de Nazareth, notamment pour dire qu'en son temps, cette méthode avait porté des fruits, mais qu'elle est aujourd'hui dépassée et qu'il est bon qu'elle ait cédé la place à autre chose de plus performant. Ce quelque chose de plus performant est parfois nommé "l'exégèse historico-critique".

Un degré supplémentaire est atteint dans l'ambiguïté si l'on considère que les deux expressions sont identiques. On parle aussi, à l'occasion, d'herméneutique, à ceci près qu'on ne voit pratiquement jamais l'adjectif composé "historico-critique" accolé au substantif "herméneutique". Quelques précisions terminologiques peuvent s'avérer utiles, car si ce n'est pas le dossier mais l'histoire qui a changé, on doit pouvoir trouver certaines traces de ce changement dans le vocabulaire. Au sens le plus basique (étymologique), l'exégèse, c'est l'explication ; l'herméneutrique, l'interprétation ; la méthode, c'est la voie ; l'histoire, c'est l'enquête ; la critique, c'est le jugement.

Dans la pratique, les choses sont malheureusement moins simples ; toutes les confusions possibles, la plus grave étant de confondre la méthode historico-critique et l'exégèse historico-critique, signe certain que l'on ne perçoit rien des changements qui se sont opérés. En effet, pour ce qui est de l'histoire du christianisme, l'exégèse existe depuis toujours ; elle lui est même antérieure ; la méthode historico-critique, au contraire, est positionnée dans le temps, quoiqu'on ne puisse pas lui assigner une date de naissance précise, ni un père fondateur. La confusion est l'exégèse est d'autant plus regrettable que, d'une certaine manière, la méthode apparaît pour prendre la place de l'exégèse et si la méthode historico-critique est aujourd'hui réputée dépassée, c'est probablement parce que l'exégèse a repris le dessus, mais une exégèse nouvelle qui est, en réalité, une apologétique nouvelle qui ne dit pas son nom.

Si exégèse historico-critique il y a, c'est une exégèse qui s'approprie les apparences de la méthode tout en oubliant, comme nous l'avons précédemment constaté, de répondre aux questions que la méthode posait[1] et en postulant le principe de la foi nécessaire pour l'intelligence de l'histoire des origines.

Ce sont deux spécialistes de cette démarche qui mettent en garde contre le risque de mécompréhension du concept, disant que c'est par erreur que s'est imposé le singulier puis qu'il n'y a pas UNE méthode historico-critique, mais DES méthodes : " La méthode historico-critique - au singulier - est pafois utilisée dans un sens très large et elle englobe alors toutes les méthodes qui s'intéressent à la critique bibilique. Une telle expression est contraire à la vérité (...) En réalité, parler de "la méthode historico-critique" fait référence à une manière de travailler qui s'est développée au XIXème siècle et qui a été explicitée et corrigée au XXème siècle. Il n'y a jamais eu une seule façon d'analyser les textes. C'est pourquoi il est préférable de parler des méthodes historico-critiques, puisqu'il y a vraiment pluralité de méthodes. Les méthodes historico-critiques comportent donc, comme nous venons de le voir, plusieurs méthodes qui dépendent plus ou moins les unes des autres et dont la combinaison globale ou l'agencement est loin de faire l'unanimité". [2]

Ce que toutes ces méthodes (se combinant entre elles) avaient en commun - et c'est sur cette base qu'elles se forment - était le principe selon lequel les textes religieux étaient de facture humaine et devaient donc être analysés comme tels, sans aucun présupposé de nature fidéiste, quant à leur cause ou à leur finalité. C'est très exactement en cela que "la" méthode historico-critique - nous reprenons le singulier, puisque l'usage l'a consacré - était une tentative de réalisation du vœu exprimé par Renan et repris par Seignobos, de voir l'histoire des religions adopter le statut de l'histoire générale.

On peut entrendre, sémantiquement, l'exégèse, comme l'analyse interprétative d'un texte profane aussi bien que sacré ; mais, historiquement, l'exégèse apparaît essentiellement comme le commentaire renseigné d'un texte religieux, ou encore la discipline qui regroupe l'ensemble de ces commentaires. L'exégèse, en dernière analyse, est une méthode spéciale pour une histoire spéciale. C'est cela même que la méthode historico-critique attaquait et c'est pourquoi l'expression "exégèse historico-critique" peut signifier le retour du religieux comme principe directeur de la critique historique. Dès lors, toute analyse ou tout constat qui de nature historique ayant pour conséquence d'affaiblir la foi est mal venu et par conséquent rejeté.

En tant qu'analyse interprétative d'un texte religieux, l'exégèse était le mode opératoire le plus ancien, notamment utilisé dans le judaïsme antérieur à la naissance du christianisme. Il est d'ailleurs remarquable que, pour une bonne part, les premiers textes chrétiens apparaissent comme des exégèse de l'Ancien Testament. Il s'agit, soit d'expliquer des passages obscurs des textes sacrés, soit, même si le texte semble clair au premier degré, de démonter qu'il contient un sens caché auquel il convient de trouver accès.  L'exègèse du Nouveau Testament n'apparaît guère qu'au IIIème siècle avec Origène qui, pour autant, n'abandonne pas l'exégèse de l'Ancien. Dès cette époque, et même avant avec saint Paul, apparaît un mode d'interprétation qui consiste à distinguer le sens littéral (on dit aussi le sens charnel) et le sens allégorique, on dit aussi le sens spirituel. Cette méthode commence à se systématiser avec Augustin et avec Jérôme. Chez ces deux auteurs, il s'agira avant tout de de minimer les contradictions ou invraisemblances qui sont perçues par les chrétiens de ce temps où désormais, le canon des quatre évangiles étant constitués, ces ouvrages sont toujours lues ensemble, révélant des anonmalies qui ne pouvaient être perçues quand ils étaient lus indépendamment les uns des autres. Le sens spirituel consistera souvent à inviter le lecteur à comprendre autre chose que ce qu'il dit. [3]

Au Moyen-Age, avec des auteurs comme Bernard de Clairvaux, Albert Le Grand, Thomas d'Aquin, l'exégèse se constituera en véritable technique, permettant de distinguer dans les textes sacrés quatre niveaux de sens : 1) le sens littéral (ce qui correspond à la triviale réalité) ; 2) le sens allégorique (la signification plus subtile par rapport à laquelle le sens premier n'est qu'un moyen d'accès) : 3) le sens moral (ce qu'il y a à comprendre pour la conduite de la vie) ; 4) le sens anagogiques (la réalité ultime à laquelle la révélation divine veut nous mener).

On a pu noter dans la citation ci-dessus que les auteurs signalent (et ils le répètent en divers endroits de leur livre) que la "combinaison globale" DES méthodes qui a donné LA méthode est "loin de faire l'unanimité". C'est vrai pour la combinaison globale. C'est vrai aussi pour chacune d'entre elles. Mais que sont exactement ces diverses méthodes ? Compte tenu d'un certain désaccord entre les spécialistes et surtout du fait que, pour une bonne part, elles se complètent, se combinent et se recoupent, on peut cependant les classer en quelques grandes catégories qui sont :

- La critique textuelle. (L'usage a fait de Richard Simon (1638-1712) l'un des premiers pionniers, mais la notion elle-même de critique textuelle peut être sujette à caution; en effet, au sens large, Jérôme et Augustin, aux IVème et Vème siècles font de la critique textuelle, qui devrait donc être considérée à ce titre, comme une des bases de l'exégèse). Au sens restreint et plus techniques, il faut attendre l'invention de l'imprimerie, car la critique textuelle part de l'existence de plusieurs manuscrits d'un même texte présentants des variantes pour tenter de remonter idéalement au texte originel; (La critique textuelle est le fer de lance des méthodes historico-critiques et nécessite la connaissance des langues dans lesquelles ces œuvres sont écrites).

- La critique des sources. Cette méthode découle de la précédente. Il s'agit de trouver les matériaux puisés dans la tradition écrite et la tradition orale par l'auteur de ces textes que nous connaissons dans leurs formes finales. Elle a produit cette théorie, à la fois ancienne et très en vogue aujourd'hui dite "des deux sources".

- La critique littéraire ou histoire de la rédaction. Elle consiste à rechercher les diverses étapes de la formation d'un texte. Il peut apparaître que plusieurs auteurs ont concouru à la rédaction d'un même texte, ou qu'un même auteur s'y est attelé à diverses reprises. C'est la structure du texte plus que son histoire qui est l'objet de l'étude : quels sont les unités constitutives ? comment sont-elles reliées ? Peut-on leur trouver un ordre chronologique ? Quels sont les thèmes traités ? Quels sont les styles mis en œuvre ? Y a-t-il eu un ou plusieurs rédacteurs ? etc.

- L'histoire des formes (Formgeschichte). C'est une méthode dont le pionnier est Martin Dibelius (1883-1947) et l'un des plus importants artisans Rudolf Bultmann (1884-1976). A partir des éléments établis par la critique littéraire, cette méthode consiste à découvrir et classifier diverses unité littéraires petites et réputées autonomes les unes par raport aux autres, dont le travail des auteurs a justement été de les relier. Partant de ces unités littéraires, le chercheur en vient à mettre à jour la connaissance du milieu de vie qui a vu apparaître ces unités, mettant en cause d'une part l'historicité des contenus, d'autre part, la nature des croyances dont elles portent témoignages. Le chercheur traite donc en même temps de l'historicité réelle et de la théologie manifestée. Les témoignages de foi sont beaucoup plus consistants que les faits qui sont racontés.

L'histoire des formes, telle que Bultmann va la pratiquer, va paraître à certains historiens-théologiens de la première moitié du XXème comme une seconde vague d'assaut contre les fondements de la foi chrétienne (après celle incarnée par Loisy), mais c'est à partir de cette œuvre, qu'une certaine restauration va s'organiser, menée, notamment par deux de ses disciples, Ernst Käsemann (1906-1998) et Günther Bornkamm (1905-1990).

Faut-il en conclure que les méthodes historico-critiques ont été détournées ? Les deux auteurs de l'ouvrage de référence précédemment cités se gardent d'exprimer une conclusion aussi radicale, mais ne manquent pas de dire, cependant, qu'ils les considèrent comme nullement dépassées : " Les méthodes historico-critiques, dans leur ensemble, ont été la cible de jugements sévères depuis de nombreuses années. On leur reproche, entre autre, leur historicisme, leur méconnaissance des théories du langage, leur incapacité d'aboutir à des résultats probants, de même que leurs présupposés philosophiques. Il y a dans ces critiques beaucoup de vérités. C'est pourquoi on doit s'habituer à déceler les faiblesses des méthodes historico-critiques et par voie de conséquence les lacunes possibles dans leur le travail de recherche scientifique qu'on effectue (...) Il conviendrait peut-être de répéter, en terminant, que les méthodes historico-critiques sont des instruments imparfaits et incomplets comme les autres méthodes d'ailleurs " [4] ("Elles sont encore pratiquées aujourd'hui par un grand nombre d'exégètes", précisent-ils).

Le véritable reproche qui est fait à la méthode historico-critique n'est peut-être pas formulé. Nous avons vu que la quasi-totalité des chercheurs en ce domaine sont des hommes de religion. Le résultat pratique de la méthode historico-critique est de nourrir le scepticisme, alors que le but de ces chercheurs est de consolider la foi. Ce paradoxe est insoluble, sauf à en venir, à construire les bases d'une nouvelle religion, comme le redoutait explicitement Benoit XVI.[5] La méthode historico-critique (ses variantes et ses dérivés) fait, en définitive, apparaître que l'histoire de Jésus nous est parvenue à travers une série de couches rédactionnelles dont la science la plus avancée ne parvient pas à dire quoi que ce soit de vraiment sûr tant sur les paroles prononcées par Jésus que sur ses actes. Elle tend à faire voir que Jésus est un personnage idéal reconstruit à partir de représentations que s'en sont données les diverses communautés. Sa réalité historique est insaisissable. De même que l'on veut laisser penser que le Christ et Jésus ne feraient qu'un, on veut laisser entendre que le personnage réel serait le personnage idéal dont le portrait est dressé dans les quatre évangiles. Rien n'est moins sûr et la seule raison de le croire est d'affecter à ces textes un degré de validité historique que, précisément, toute la méthode historico-critique dément.

L'exégèse actuelle qui est une nouvelle exégèse ou, si l'on veut une nouvelle apologétique pour laquelle catholiques et protestants se sont désormais réunis, n'a de cesse que d'édulcorer le constat dramatique fait par la critique historique qui serait de nature à décourager toutes les croyances. Nous verrons plus loin comme l'exégèse nouvelle s'est doté du soutien d'une herméneutique nouvelle, à la limite de l'intelligibilité, se fondant sur l'idée qu'il n'est d'histoire que de récit.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


[1]  voir supra p.   

[2]  Guillemette Pierre et Brisebois Mireille, Introduction aux méthodes historico-critiques, Montréal, 1987, p. ....

[3]  On en a un bel exemple dans la correspondance entre la veuve Hédybia et Jérôme. Voir en annxe.

[4] op. cit. p ....

[5] Voir supra, p..... 

L'auteur de ce billet a décidé d'en fermer les commentaires

Tous les commentaires

21/04/2013, 17:44 | Par jean_paul_yves_le_goff

Il arrive que des personnes se plaignent de ce que les messages que je publie sur le forum de discussion de Médiapart soient (très paradoxalement) fermés aux commentaires. Cet état de fait très regrettable résulte de certains dysfonctionnement de ce lieu de libre expression dont j'ai eu à souffrir cinq ans durant et à quoi j'ai mis un terme par ce moyen.

 

La discussion rendue difficile par adversaires de la liberté de pensée et d'expression est cependant possible par divers moyens.

 

D'abord, il existe une messagerie privée sur Médiapart par laquelle on peut me joindre et où, en règle générale, je réponds.

 

J'ai également une messagerie personnelle : jpylg@lelivrelibre.net

 

J'ai un site personnel : http://www.lelivrelibre.net

 

Je suis, enfin sur Facebook, où les messages sont ouverts aux commentaires :

 

http://www.facebook.fr/jeanpaulyves.legoff

 

21/04/2013, 20:26 | Par jean_paul_yves_le_goff

22/04/2013, 10:39 | Par jean_paul_yves_le_goff

Deuxième réponse :

 

Christine Dusong :

Merci pour cette reformulation et en particulier pour ceci: ''Aujourd'hui, l'histoire, c'est une mise en intrigue...''

 

 

 

jpylg : 

C'est moi qui vous remercie, car vous m'amenez à apporter quelques précisions, dont je suis le premier à bénéficier.  Je reformule donc encore : la crise moderniste attaque dramatiquement le paradigme historico-théologique. La foi chrétienne est menacée. Un mouvement de restauration se met en place, de façon discrète et subtile. Il va profiter de la crise générale de l'histoire générale qu'on peut faire commencer vers les années 1960. Cette crise se manifestera par l'envahissement de toutes sortes de disciplines connexes dans la discipline historique qui aura pour effet de la délayer. En particulier, venant de la linguistique, c'est la narratologie ; venant de la philosophie, c'est l'herméneutique. Dès lors que de telles options se trouvent normalisées, presque considérées comme partie intégrante de la discipline principale, l'histoire, des aspects aussi élémentaires que fondamentaux de l'histoire, tels que la notion basique de ce qui s'est réellement passé, se trouvent dévalorisés, relégués à ce que Paul Ricoeur, par exemple, appelle, une conception vulgaire de la causalité, d'autres de l'historicisme.

Je vais d'ailleurs, de ce pas, mettre en ligne quelques extraits de 1) Charles Perrot ; 2) Paul Ricoeur.

22/04/2013, 11:33 | Par jean_paul_yves_le_goff

---La méthode historico-critique (3) ----------------------------------------------------------------Je disais donc que la crise moderniste menaçait dans la première moitié du XXème siècle les fondements de la foi chrétienne et qu'un mouvement de restauration s'est instauré, en profitant d'une certaine évolution de l'histoire générale, qui, d'ailleurs, traverse elle-même une crise.

L'herméneutique et la narratologie envahissent le champ de l'histoire et un certain langage s'impose dont la qualité principale n'est pas la clarté : On ne lit plus le Nouveau Testament, on "entre dans le mouvement du texte biblique". On ne cherche pas le sens, on se "laisse entraîner dans la chaine des signifiants". On ne s'interroge pas sur la formation du Nouveau Testament, on traque les "manifestations internes de production et de circulation du sens" et aussi "les conditions dites externes". On apprend à se méfier de "l'illusion référentielle qui porterait le regard au-delà du texte".

Je ne dis pas que de tels concepts ou démarches n'ont pas un grand intérêt en narratologie ou que la narratologie ne soit pas une discipline utile ; peut-être même est-elle utile à l'historien, à un certain niveau de la recherche. Je dis seulement qu'un tel type de réflexion - surtout s'il en élimine d'autres pour cause de conception vulgaire - fait oublier des questions, sans doute plus élémentaires, plus triviales, mais néanmoins fondamentales et de bon sens et qui restent sans réponse pour le plus grand bénéfice d'une certaine conception de la foi. Ce type de réflexion peur créer le semblant d'une intelligence subtile, alors qu'en définitive c'est par elle que l'obscurantisme se perpétue. 

Voici quelques extraits d'un livre de référence, celui de Charles Perrot :----------------------------------"" En conséquence, l'historien doit d'abord lire le texte au seul niveau du texte et donc - pour reprendre un langage à la mode - il doit lui aussi se laisser entraîner dans la chaîne des "signifiants" qui font éclater son sens "pluriel" et toujours nouveau. L'entreprise linguistique, dans la ligne de la sémiotique narrative par exemple, lui manifestera les conditions internes de production et de circulation du sens sans mettre en question pour autant ses conditions dites externes. A ce propos, on fait parfois un mauvais procès à la sémiotique, comme si le regard historique était condamné par elle. Ce n'est pas le cas. Bien mieux, l'historien doit lui-même veiller à ce que le sémioticien ne cède pas à l'"illusion référentielle" qui porterait son regard sur l'au-delà du texte. Il doit veiller aussi à ce que le sémioticien, en vérifiant les canaux de circulation du sens, n'introduise pas subrepticement dans sa procédure un acte herméneutique. C'est ce qu'il ferait assurément s'il récusait comme tel le regard historique, déclarant par exemple qu'il n'existe pas d'autre histoire que celle du lecteur construisant sa propre histoire dans l'acte même de sa lecture (...) Certes, entrer dans le mouvement du texte biblique, c'est véritablement construire sa propre histoire - une histoire qui reste devant nous. " --- pages 30-31, Charles Perrot, Jésus et l'histoire --------------------------

-

22/04/2013, 12:35 | Par jean_paul_yves_le_goff

 

 

 

Suite citations de Charlells Perrot, même ouvrage, pages 31-32

 

"Il n'empêche que notre histoire "en construction" a un besoin vital : celui d'une instance critique puisée dans l'enquête rétrospective de l'historien, ne serait-ce que pour ne pas s'absolutiser elle-même (...) Ces pièges écartés, l'historien peut, à sa manière, contribuer à la construction sémiotique. Ou encore, il aura son mot à dire dans l'appréciation des divers codes de lectur et de leurs mutations historiques (...) De même, la production d'une typologie des structures narratives qui renouvellerait la problématique classique des genres littéraires aurait des conséquences pour son travail. C'est dire combien l'historien ne peut que 'enrichir au contact des recherches actuelles sur le langage, sans parler de cette vérité élémentaire, à savoir qu'un discours sur "l'extra-linguistique" et les conditions externe de production du sens reste encore un discours linguistique." (...) Aussi une forte réaction se dessine-t-elle actuelle contre l'exégèse historico-critique (...) L'exégète historico-critique (...) confond souvent l'histoire littéraire d'un texte et le travail historique proprement dit (...) l'exégète historico-critique saisit seulement le texte comme la transformation d'un entrelacs de mutations littéraires, jusqu'à l'indéfini des origines (...) Ces limites étant acquises, l'exégèse historico-critique n'en apporte pas moins des matériaux considérables à la recherche historique."

22/04/2013, 15:39 | Par jean_paul_yves_le_goff

22/04/2013, 17:25 | Par jean_paul_yves_le_goff

----------La méthode historico-critique (5) ---------------------------------------------------------------------------Voici un exemple de ce qui, souscouvert d'herméneutique, constitue ce que j'appelle une véritable dérive linguistique qui obscurcit le sujet en prétendant l'éclairer ---------------------------------------------------Paul Ricoeur---------------------

            page 122-123 -124 de  Temps et récit (tome III le temps raconté) : " On se rappelle que la pré-compréhension du monde de l'action, sous le régime de mimésis I, est caractérisée par la maîtrise du réseau d'intersignifications constitutif de la sémantique de l'action, par la familiarité avec les médiations symboliques et avec les ressources pré-narratives de l'agir humain. L'être au monde selon la narrativité, c'est un être au monde déjà marqué par la pratique langagière afférente à cette pré-compréhension (...) Mais le problème posé par la narrativité, quant à la visée référentielle et à la prétention à la vérité, est en un autre sens plus compliqué que celui posé par la poésie lyrique. L'existence de deux grandes classes de discours narratifs, le récit de fiction et l'historiographie, pose une série de problèmes spécifiques qui seront discutés dans la quatrième partie de cet ouvrage. Je me borne ici à en recenser quelques-uns. Le plus apparent, et peut-être le plus intraitable, procède de l'asymétrie indéniable entre les modes référentiels du récit historique et du récit de fiction. Seule l'historiographie peut revendiquer une référence qui s'inscrit dans l'empirie, dans la mesure où l'intentionnalité historique vise des événements qui ont effectivement eu lieu. Même si le passé n'est plus et si, selon l'expression d'Augustin, il ne peut être atteint que dans le présent du passé, c'est-à-dire à travers les traces du passé, devenues documents pour l'historien, il reste que le passé a eu lieu. l'événement passé aussi absent qu'il soit à la perception présente, n'en gouverne pas moins l'intentionalité historique, lui conférant une note réaliste que n'égaliera jamais aucune littrature, fût-elle à prétention "réaliste". La référence par traces au réel passé appelle une analyse spécifique à la quelle un chapitre entier de la quatrième partie sera consacré. Il faudra dire d'une part ce que cette référence par traces emprunte à la référence métaphorique commune à toutes les œuvres poétiques, dans la mesure où le pasé ne peut être reconstruit que par l'imagination, d'autre part ce qu'elle lui ajoute dans la mesure où elle est polarisée par du réel passé. Inversement, la question se posera de savoir si le récit de fiction n'emprunte pas à son tour à la référence par traces une partie de son dynamisme référentiel. Tout récit n'est-il pas raconté comme s'il avait eu lieu, comme en témoigne l'usage commun des temps verbaux du passé pour raconter l'irréel ? En ce sens, la fiction emprunterait autant à l'histoire que l'histoire emprunte à la fiction. C'est cet emprunt réciproque qui m'autorise à poser le problème de la référence croisée entre l'historiographie et le récit de fiction. Le problème ne pourrait être éludé que dans une conception positiviste de l'histoire qui méconnaîtrait la part de la fiction dans la référence par traces, et dans une conception anti-référentielle de la littérature qui méconnaîtrait la porté de la référence métaphorique en toute poésie. "

22/04/2013, 21:03 | Par jean_paul_yves_le_goff

Newsletter