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Origines du christianisme : histoire de la recherche (23)

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L’essentiel de l’œuvre de Marcel Simon consiste à replacer le christianisme naissant dans le judaïsme de son temps. Ce recadrage nécessaire se serait sans doute fait sans lui puisque la découverte des manuscrits de la mer morte (1947) y auraient, e toutes façons obligé les historiens. Verus Israël est publié pour la première fois en 1948, une seconde fois en 1964 et une troisième en 1983. La seconde édition est agrémentée d’un long post-scriptum de 35 pages dans lequel l’auteur dit qu’il n’a pas cru nécessaire de remanier de son premier texte – pourtant déjà antérieur de plusieurs années à la date de la première publication – à l’exception de ce post-scriptum et quelques notes de bas de pages, faisant le point sur les publications survenues entre temps et, pour bon nombre d’entre elles, motivées par les découvertes de 1947. « Les problèmes traités, écrit-il, ne sont pas depuis lors, renouvelés au point que je fusse obligé de reprendre les choses au point de départ ».[1]

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Ce détail mérite d’être médité, car bientôt, nous allons voir des historiens-théologiens affirmer que l’information n’a plus rien de comparable à celle qui existait du temps de Renan, et que notre connaissance des origines du christianisme s’est modifiée dans des conditions telles que l’on peut maintenant disposer d’un certain nombre de certitudes fondées scientifiquement. Il faut donc rappeler que près de 20 ans après la découverte des manuscrits de la Mer morte, un spécialiste, tel que Marcel Simon pouvait penser, sans du tout sous-estimer l’importance de ces nouveautés, qu’elles n’étaient pas telles qu’il lui fallait reprendre la représentation qu’il se faisait au début de la rédaction de sa thèse, c’est-à-dire en 1939, notamment relativement aux sectes juives qui fleurissaient en Palestine aux origines de l’ère chrétienne. Or, c’est sur cet aspect de la vie politico-religieuse d’Israël que nous renseigne ces manuscrits qui n’apportent strictement aucune information quant à l’historicité de Jésus de Nazareth. Si donc, même la connaissance des sectes n’est pas bouleversée par les découvertes de Qumran pour un spécialiste, encore moins la connaissance de Jésus de Nazareth le serait-elle, puisque ces textes n’en disent rien.

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Cependant, une curieuse théorie est, ces dernières années, apparue, qui voudrait que Jésus de Nazareth n’ait peut-être pas fondé le christianisme -, ou, selon les cas, certainement pas – mais qu’il serait l’initiateur d’un « mouvement » - le « mouvement de Jésus » ou encore « le mouvement des disciples de Jésus », lequel serait lui, à l’origine du christianisme. Chacun appréciera comme il voudra le point de savoir s’il y a là une différence fondamentale ou s’il s’agit, en jouant sur les mots, de minimiser le formidable impact que devrait avoir sur la théologie orthodoxe ce constat historique que Jésus n’est pas le fondateur du christianisme. Si le christianisme vient du Christ et que Jésus n’est pas le fondateur du christianisme, c’est que Jésus n’est pas le Christ. Les théologiens, malgré toute leur longue expérience et leur habileté à se sortir de toutes les difficultés, auront cette fois beaucoup de mal à venir à bout de celle-ci.

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Or, spécialiste du judaïsme au temps de Jésus, Marcel Simon connaît bien les sectes qui pullulaient alors en Palestine. Il y a même consacré un petit livre. Avant d’y jeter un coup d’œil, notons que dans une conférence qu’il tenait en 1965, il disait : « Non seulement, le christianisme plonge ses racines dans le judaïsme et n’est au départ qu’une secte juive, mais il se donne d’emblée et n’a par la suite jamais cessé de se donner pour le judaïsme véritable (…) La communauté chrétienne de Jérusalem est incontestablement juive. Les premiers disciples n’ont ni le sentiement, ni la volonté de sortir des cadres de la religion ancestrale. »[2] Si donc, comme l’écrit, ce que nous verrons plus loin, l’actuel titulaire de la chaire des origines du christianisme à la Vème section de l’Ecole Pratique des Hautes Etudes, Simon-Claude Mimouni, Jésus n’a pas fondé le christianisme, il ne faut pas tenter de noyer le poisson en le présentant comme le chef d’un mouvement qui se serait empressé de fonder le christianisme, en application de l’enseignement du maître. D’abord, il n’y a aucune trace dans la littérature de quelque chose qui serait un « mouvement de Jésus » (sauf à considérer le Nouveau Testament et décider que ce mouvement n’est autre que les douze apôtres aidés des 70 disciples qui, bientôt, opèrent des conversions par dizaines de milliers) ; ensuite, toutes les raisons qui font que l’on doit penser que le Christ est de religion juive du début à la fin de sa vie (si vie de Jésus il y eut réellement) s’appliquent tout autant à tout son entourage. Si Jésus n’a pas fondé le christianisme, Paul non plus, Pierre non plus, Jacques non plus, Jean non plus, André ni Etienne, non plus. Si Jésus n’a pas fondé le christianisme, les évangiles n’ont pas fondé le christianisme.

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Au demeurant, le recours au discours amphibologique est l’ultime échappatoire de ceux qui veulent à la fois faire de l’histoire et sauver l’orthodoxie théologique. Marcel Simon est de ceux-là et dans cette conférence-là, à chaque affirmation il n’est pas difficile de trouver un peu plus loin son contraire : ainsi, étant donné « les formes multiples que le judaïsme revêtait à l’époque, il y avait place dans son sein même pour le mouvement qui se réclamait du Christ Jésus (…) nous sommes à coup sûr, très mal renseigné sur la christologie professée par la première communauté de Jérusalem (…) mais nous en savons assez pour pouvoir admettre que cette christologie ne faisait pas éclater les cadres de la pensée traditionnelle (…) Paul n’est pas pour autant le véritable fondateur du christianisme, contrairement à ce qu’on a parfois affirmé (…) Compte tenu de ce fait, nous serons fondés à dire qu’avec Paul, le christianisme est pleinement conscient de son originalité par rapport au judaïsme de l’époque. Il serait imprudent de dire que c’est alors seulement que le christianisme naît comme une religion nouvelle (…) Ce n’est que progressivement sans doute et à un rythme très inégal que les fidèles des premières générations ont pris conscience de ce qui les différenciaient de leur milieu d’origine.

Ils en ont pris conscience moins du fait de leurs propres affirmations (…) que du fait du refus que les juifs opposaient à leur message ».[3]

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Autrement dit, c’est en refusant de reconnaître que le Messie était venu que les juifs perdent leur qualité de « Verus Israël » (Eretz Israël) la confèrent aux païens qui pensaient que tel était pourtant le cas et ainsi créent le christianisme. Ceci d’ailleurs est parfaitement conciliable avec les données de l’histoire – les juifs créent le christianisme en refusant de reconnaître le Messie – la question, pour l’historien est de savoir quel rôle , dans ce processus, joue Jésus de Nazareth tel qu’il est montré dans l’Evangile et on ne le voit pas.

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En résumé, la distinction entre le Jésus de l’histoire et le Christ de la foi n’est pas une nouveauté, le « mouvement de Jésus » n’est pas une nouveauté ; l’idée que Jésus n’a pas fondé le christianisme n’est pas une nouveauté. Tout cela se disait déjà dans les années 1950 ; mais c’est à partir de cette date que commence le mouvement de restauration de la vérité théologique qui en quelques décennies s’est assuré du contrôle du discours public en matière de religion et qui a abouti à ce que l’on dise, aujourd’hui, à voix basse et presque clandestinement, ce qui pouvait se dire fort et clair juste au milieu du XXème siècle. Marcel Simon ne se dissimulait pas, lorsque, en 1952 , sous le titre « Les premiers chrétiens » dans la collection Que Sais-je ? récemment créée et appelée à un grand avenir, il écrivait : « Ni Jésus lui-même, ni à plus forte raison, le petit groupe de ceux qui le suivaient, n’ont eu le sentiment de rompre avec le judaïsme (…) Ceux qui, de son vivant, suivaient Jésus ne se distinguaient pas fondamentalement de la masse des juifs, pas plus que ne s’en distinguaient les tenants des autres mouvements messianiques, nombreux à l’époque. Suivre un messie était chose assez commune (…) Ce n’est donc, en défintiive, ni l’apparition du nom de chrétiens, ni la prédication de Jésus qui constitue l’acte de naissance du christianisme » [4]

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Un peu plus tard, Marcel Simon fait paraître un opuscule, intitulé « Les sectes juives au temps de Jésus »[5] Malheureusement, ce petit livre a un gros défaut, c’est qu’il ne dit à peu près rien de plus que ce qui constitue le titre. Les sectes étaient nombreuses au temps de Jésus ; non pas seulement les quatre qu’évoque Flavius-Josèphe, Sadducéens, Pharisiens, Zélotes, Esséniens.

 

(à suivre)

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jean-paul yves le goff

http://www.lelivrelibre.net

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Précédents envois :

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[1] Marcel Simon, Verus Israël, page 477, édition de 1964.

[2] Christianisme, naissance d’une catégorie historique, Conférence faite au « Centre national de Recherches de logique » le 30 janvier 1965, pages 312 à 335 dans « Scripta varia, le christianisme et son contexte religieux, » Tubingen, 1981

[3] id, de la page 326 à la page 328

[4] Marcel Simon, Les premiers chrétiens, QSJ n° … PUF, pages …..

[5] Marcel Simon, les sectes juives au temps de Jésus, PUF, 140 pages

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