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Origines du christianisme : histoire de la recherche (25)

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Comme toutes les sciences humaines, l’histoire s’est beaucoup transformée pendant un siècle et demi, et ce n’est probablement pas fini. Etait-il concevable que les religions n’en aient pas été affectées ? Peuvent-elles, encore aujourd’hui, prétendre pouvoir rester à l’écart de possibles évolutions à venir ? L’histoire des religions en général et des origines du christianisme en particulier serait donc protégée contre toute forme d’innovation ? L’histoire de la fondation du christianisme aurait été écrite une fois pour toutes, consignée l’origine dans le Nouveau Testament et, pour ses quatre premiers siècles dans l’Histoire Ecclésiastique d’Eusèbe de Césarée ?

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Oui, une telle position est soutenable si l’on estime que l’histoire du christianisme est une « histoire sainte », sachant que l’Histoire sainte est écrite par Dieu et que Dieu ne varie pas. De fait, après avoir tout fait pour empêcher l’histoire de tenir des propos insoutenables pour la théologie, l’Eglise catholique, et dans un moindre mesure, l’Eglise protestante, durent accepter que leurs exégètes finissent par s’incliner devant les évidences imposées par la science. Tandis que Loisy s’entendait condamner à la damnation éternelle, le Père Lagrange avait ouvert une issue de secours par laquelle allaient discrètement s’éclipser du devant de la scène l’intransigeantisme et l’obscurantisme qui, jusques vers les années. 1920 y trônaient. Désormais, les progrès de la recherche historique continuant, les théologiens y résisteraient en élaborant une nouvelle rhétorique

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Tout un courant de pensée était apparu, culminant avec Rudolf Bultmann, consistant à faire valoir que la dimension historique, au sens positif, était de très peu d’importance et que, par conséquent, l’exactitude historique n’était pas pertinente en la matière, seule étant à recherche et à défendre la vérité symbolique qui pouvait demeurer derrière les approximations et les contradictions. Mais, c’était peut-être trop novateur ou trop subversif et une autre tendance se manifesta après lui consistant à délayer les difficultés ou les impossibilités dans un discours amphigourique « infalsifiable », au sens donné à ce mot par l’épistémologue Karl Popper, c’est-à-dire dont il est impossible de démontrer la fausseté. [1] Voltaire avait déjà, en 1769 stigmatisé la méthode.[2]

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La voix ouverte par Bultmann était peut-être le meilleur moyen de défendre la foi religieuse contre l’inévitable mise en question par l’histoire ; mais elle ne fut pas retenue ; de même, le langage amphigourique ne semble pas non plus avoir suffi et il semble qu’il faudrait qu’aujourd’hui l’histoire vienne conforter les prétentions de la théologie à la vérité suprême.

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Il ne suffit pas à l’Eglise catholique d’aujourdhui d’affirmer que l’existence historique de Jésus est une certitude. Il doit en aller de même pour la Résurrection. C’est, en tous cas, ce qu’affirme explicitement deux articles du catéchisme de 1992 : Article 639 : " "Le mystère de la résurrection du Christ est un événement réel qui a eu des manifestations historiquement constatées comme l'atteste le Nouveau Testament... Article 643 : "Devant ces témoignages, il est impossible d'interpréter la Résurrection du Christ en dehors de l'ordre physique, et de ne pas la reconnaître comme un fait historique".. L’historicité du Nouveau Testament fut encore réaffirmé à Vatican II dans la Constitution dite « Dei Verbum », du 8 septembre 1965 : « « La Sainte Eglise a tenu et tient fermement et avec la plus grande constance que les quatre évangiles mentionnés, dont elle affirme, sans hésiter, l’historicité, transmettent fidèlement ce que Jésus, fils de Dieu, du temps de sa vie passée parmi les hommes, a réellement fait et enseigné pour leur salut éternel, jusqu’au jour où il fut enlevé ». Comment en est-on arrive là ?

 

Il faut toujours en revenir à l’intuition de Mgr Freppel en 1885 : Ou bien l’histoire confirme la vérité de l’enseignement de l’Eglise ; ou bien elle le contredit et, dans cette hypothèse, l’histoire ne peut pas se prétendre neutre comme, dit-on, toute science se doit être. On devrait, par conséquent, en revenir à cette problématique sans doute dramatique, mais simple : la vérité historique est-elle compatible avec la vérité théologique et, en cas d’incompatibilité, à laquelle de ses deux disciplines convient-il de s’adapter ?

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Du moins du temps de Mgr Freppel et de Renan, les choses étaient-elles dites clairement. Renan réclamait que l’objet « religion » fut traité par l’histoire tel un objet comme un autre.. C’est aussi dans les années 1880 qu’apparaît la revendication de l’histoire à être considérée comme une science, avec ce qu’il a été convenu d’appeler « l’école méthodique », dont l’un des fondateurs est Charles Seignobos (1854-1942) qui dans un livre intitulé « La méthode historique appliquée aux sciences sociales » théorise longuement sur la différence entre « l’histoire générale » et « l’histoire des religions », se demandant si l’une et l’autre répondent nécessairement aux mêmes critères.

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Du moins sait-on encore très précisément ce que l’on entend par « histoire générale » et « histoire des religions ». Mais si l’on espère, comme on serait en droit de le faire, qu’au fil des décennies, les réponses se soient esquissées ou que, du moins, la réflexion se soit approfondie, on s’expose à une grande déception. Nous avons déjà vu, précédemment, que lorsque paraît la thèse de Marcel Simon, Verus Israël, l’habitude s’est mise en place de distinguer l’histoire religieuse, l’histoire des religions et l’histoire de l’Eglise.[3] Là où l’on pouvait attendre davantage de lumières comme fruit de toutes ces recherches savantes, on risque plutôt de rencontrer une confusion toujours plus grande.

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On peut en trouve une illustration, parmi bien d’autres, dans un article d’une revue spécialisée, due à la plume d’un spécialiste international de l’histoire des religions, Paul-Hubert Poirier[4], professeur à l’Université Laval au Québec. Le titre de la revue est « Laval Philosophie et théologique » et celui de l’article : « De l'histoire de l'Eglise en faculté de théologie, Réflexion sur la nature et l'objet d'une discipline » [5]

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Avant d'entrer dans le vif du sujet qui serait un "déficit théorique" affectant la pratique de l'histoire de l'Eglise", l'auteur entend "lever une difficulté terminologique" : "On me demande de temps à autre pour quoi je tiens à parler d'histoire de l'Eglise et non d'histoire du christianisme, la première appellation ayant des consonances

ecclésiastiques, confessionnnelles, partisanes, alors que la seconde ouvrirait davantage sur le fait chrétien dans toute sa diversité. (...) Paul Hubert Poirier poursuit en faisant l'historique de ce débat, rappelant, précisément que les positions de Marcel Simon à ce sujet. Il mentionne également longuement la "Nouvelle histoire de l'Eglise" [6] en

citant l'introduction d'un de ses auteurs, Roger Aubert, qui distingue la théologie "qui suppose la foi", et le "travail historique" qui "cherche à reconstituer par des méthodes

rigoureusement scientifiques, aussi objectives que possibles", le passé de la société ecclésiastique, son évolution à travers les siècles et les traits particuliers qui l'ont

caractérisée à chaque époque, tels qu'on peut les atteindre à travers les traces que ce passé a laissées dans les documents écrits, les monuments archéologiques et

autres sources passées au crible de la critique historique élaborée par des générations d'érudits".

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PH Poirier insiste bien sur la conclusion de son collège qui est que "Il ne peut y avoir deux sortes d'histoires de l'Eglise, 'lune inspirée par la théologie, l'autre pas : il n'y a qu'une histoire de l'Eglise, la vraie, la même pour tous."

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Mais, rien n'est simple, si l'on suit le raisonnement d' PH Poirier, car il en appelle ensuite à un autre collègue, Hubert Jedin, [7] lui aussi auteur d'une histoire de l'Eglise en allemand , selon lequel "l'histoire de l'Eglise se distingue d'une histoire du christianisme

, en cela qu'elle s'occupe non seulement d'une idée, mais d'une "essence du christianisme" définie de quelque manière, mais d'une réalité tout à fait déterminée par l'histoire, d'une institution historique, dont l'identité est donnée à travers la foi, dans

ses manifestations changeantes au fil des siècles, tout en étant démontrable historiquement. PH Poirier rappelle que Hubert Jedin dit encore " L'objet de l'histoire de l'Eglise est l'Eglise fondée par le Christ et conduite par l'Esprit Saint, que nous

saisissons comme telle dans la foi (...) Voilà pourquoi l'histoire de l'Eglise est

ecclésiologie".

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Sachant que H Poirier a fait sienne cette distinction entre "histoire de l'Eglise" et "histoire du christianisme" - je persiste, écrit-il, à parler d'histoire de l'Eglise - nous n'irons pas plus loin dans son raisonnement, au demeurant fort intéressant. Retenons

d'ailleurs que son article a pour titre "histoire de l'Eglise en faculté de théologie", pour nous demander, si un tel genre considération qui ferait de l'histoire de l'Eglise et de l'histoire du christianisme deux objets d'études différents est encore pertinent dans des universités laïques ? Paul-Hubert Poirier qui enseigne dans une faculté de théologie ne se pose pas. D’autres historiens qui enseignent les origines du christianisme dans des universités laïques, dans notre République, notamment, pourraient éventuellement le faire et ne le font pas.

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(à suivre)

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jean-paul Yves le goff

http://www.lelivrelibre.net

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Précédents envois :

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6 juillet :

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http://www.mediapart.frhttp://blogs.mediapart.fr/blog/jeanpaulyveslegoff/060709/origines-du-christianisme-histoire-de-la-recherche-1

 

 

 

http://www.mediapart.frhttp://blogs.mediapart.fr/blog/jeanpaulyveslegoff/060709/origines-du-christianisme-histoire-de-la-recherche-2

 

7 juillet :

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8 juillet :

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9 juillet :

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11 juillet :

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13 juillet :

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15 juillet :

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16 juillet :

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18 juillet :

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19 juillet :

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23 juillet :

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24 juillet :

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1 Karl Popper La logique de la découverte scientifique (1959)

[2] A propos des théologiens, « "Ils n'ont rien à répondre (...) aussi n'ont-ils jamais répondu (...) quand ils sont forcés d'en dire quelques mots, ils passent rapidement sur toutes ces falsifications, sur ces crimes de faux des premiers siècles, sur les brigandages des conciles, sur ce long amas de fourberies. Ils font comme les déserteurs prussiens qui courent de toutes leurs forces quand ils passent par les verges, afin d'être un peu moins fouettés. Ils se jettent ensuite au plus vite sur les prophéties, comme dans un désert d'épines et de bruyères, dans lequel ils croient qu'on ne pourra pas les suivre; ils pensent s'y sauver à la faveur des équivoques". Voltaire Dieu et les Hommes 1769

[3] Voir page….

[4] Spécialiste des textes de Nag Hammadi, il est responsable (avec Jean-Pierre Mahé de l’édition qui leur a été consacrée par Gallimard dans la bibliothèque de La Pléiade en 2007, sous le titre : Ecrits Gnostiques.

[5] Laval Théologique et philosophie, oct 91, pages 401-416

[6] Nouvelle Histoire de l’Eglise, sous la direction de L.J. Rogier, R. Aubert

et M.D. Knowles - Seuil (tome 1) (5 tomes de 1963 à 1975) ; à ne pas confondre avec

'Histoire du christianisme en 14 volumes, ) sous la direction de JM Mayeur, Ch et L Pietri, A Vauchez, M Venard - 2000-2001, chez Desclée

[7] Handbuch der Kerchengeschichte" en sept volumes, parus entre 1963 et 1967

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