Sat.
26
May

MEDIAPART

Connexion utilisateur

Fermer

Chronique d'une recherche d'emploi ordinaire

Jamais je n'aurai imaginé vivre une pareille situation de recrutement, telle que je l'ai vécu en ce jour de juin 2009.

J'ai vécu l'improbable et imprévue présentation de soi face aux autres, la comparaison et l'inévitable expression de l'illusion qui accompagne la réponse à toute injonction à donner le meilleur de soi pour être le meilleur parmi les autres.

J'ai vécu le ridicule d'une situation où chacun est censé jouer le jeu du parfait candidat, de celui qui assure de son intérêt pour une place qu'il vise autant par souci de donner un semblant de sens à son parcours professionnel que par nécessité économique.

Chacun apportant les gages de cet intérêt, les preuves subjectives d'un élan forcé, factice et dérisoire.

Chacun cherchant à s'aligner sur des attentes silencieuses.

Chacun cherchant à nourrir le point de vue mutique ou évasif du recruteur scrutant et interprétant les moindres gestes, les moindres mimiques, enregistrant la moindre parole plus ou moins opportune.

Chacun s'inscrivant dans le jeu artificiel des questions posées aux juges qui les enregistrent comme autant de témoignage d'une projection devenue entre temps véritable aliénation à leur désir supposé.

L'univers du recrutement est dépourvu de toute compréhension. Il s'appuie sur des indicateurs qui trouvent leur contrepartie dans les indices extraits de l'apparence physique, de la posture, de la forme du discours.

Ces indices s'inscrivent eux mêmes dans des matrices dont émerge un sens stéréotypé parce que prévu à travers la conception même des indicateurs.

Le recruteur n'est pas un clinicien.

Le clinicien laisse au sujet la liberté de construire une représentation commune fût-elle illusoire, fût-elle irréelle, à partir de laquelle il est possible de partager un échange de point de vue.

Le recruteur impose un point de vue qui procède d'une révélation. Il est celui ou celle qui donne à voir au candidat ce qu'il ne sait pas de lui-même. Il est celui qui donne à voir les imperfections qu'il lui convient de corriger, les défauts d'apparence ou de forme qu'il lui convient d'effacer.

Le recruteur il est vrai est un intermédiaire, celui qui vient corrompre l'échange singulier d'une demande d'emploi et d'une opportunité, celui qui introduit la raison et la comparaison, celui qui apporte le sérieux de l'expérience, celui qui présente bien, celui qui agit dans l'intérêt de tous à commencer par le sien.

Tous les commentaires

Deux commentaires : Vous n'avez rien à regréter, des entreprises qui utilisent un tel système de mise en compétion doivent être fuies. Une fois dedans c'est la même chose en pire. Si un recruteur vous humilie ou joue avec vos nerfs au chat et à la souris, mettez lui le poing dans la gueule. Il n'y aucune raison que le sadisme, la perversité et le harcellement soient autorisés par le rapport de force entre demandeurs et donneurs d'emploi. Faites vous respecter.

bug

Cette version clinique de la candidature est terrifiante. Et au passage, on se demande à quoi sert un recruteur, dans ces conditions, hormis à disqualifier l'angoisse. Edité, après avoir lu le billet qui précède... Entre le "client" et l'impétrante(e), on n'envie pas le recruteur

J'avoue ne pas véritablement me préoccuper du recruteur qui, de mon point de vue ne devrait pas être là. Ces personnages plus ou moins arrogants (au sens où ils s'arrogent le droit de trier le bon grain voire le meilleur grain de l'ivraie au nom d'un client qui délègue sa faculté de définir avec le candidat un espace de confiance) affichent leur objectivité en dehors de tout préjugé concernant leurs clients (l'employeur mais aussi les candidats qui du fait de leur seule présence justifient la rémunération du prestataire). Ce sont des tiers qui représentent la voix (voie) de la raison et de l'intelligence à distance des aléas de la relation directe intersubjective. Je vous propose de lire un extrait d'une intervention de Michela Marzano qui après avoir évoqué la confusion des espaces privé et public aborde la question de la confiance et déplore la perte de confiance en l'autre qui contribue à isoler l'individu dans une posture adversative... Un des paradoxes de ces situations de recrutement consiste en l'absence de confiance : ni confiance en soi de la part de l'employeur qui délègue sa faculté de juger à un tiers qui s'inscrit au coeur d'une approche à la fois simplificatrice, stéréotypée et par là même médiocre de l'individu ; ni confiance en l'autre dont il s'agit de contourner les défenses pour en évaluer la véritable personnalité. Le candidat est un mystificateur qu'il convient de démasquer. Moins que les aptitudes professionnelles qui ne peuvent pas être appréhendées à travers le discours, ce sont les éléments de personnalité qui font l'objet d'une investigation saturée de préjugés, de lieux communs et de projection personnelle... "Vous avez une minute… Une minute… alors je peux juste nommer un concept-clé qui est le concept de confiance… D’ailleurs on l’a dit, c’était aussi une crise de confiance, il faut que la confiance puisse revenir, mais pour que la confiance puisse revenir il faut bien se rendre compte que le concept de confiance a été lui-même réduit en miettes pendant vingt ans avec l’idéologie selon laquelle la seule confiance valable était la confiance en soi… D’ailleurs dans les manuels de management, on proposait la confiance comme la compétence qui monte, la confiance étant la confiance en soi car ceux qui faisaient confiance aux autres étaient plutôt des esprits faibles… Or aujourd’hui, pour pouvoir sortir de cette situation d’impasse, il faut justement pouvoir à nouveau faire confiance à l’autre, ce qui signifie d’une part, sortir de cette logique « esprit fort, esprit faible » et d’autre part, sortir de la question du contrôle car on ne peut pas faire confiance si on veut tout contrôler, la confiance par nécessité, par structure, demande de lâcher-prise et demande le fait d’attendre un retour même si le retour qui peut venir n’est pas assuré… Donc pour pouvoir effectivement sortir de cette crise, il faut déconstruire la culture idéologique qui a amené en fait à cette impasse, à cette crise, redécouvrir d’autres concepts, ceux qui font lien, lien social, plutôt que rester dans une guerre de tous contre tous…" http://sites.radiofrance.fr/chaines/france-culture2/dossiers/2008/regards-crise/doc/32-Marzano.pdf

Juste pour vous signaler l'existence de cette édition participative, jfcoffin. Au cas où vous ne l'auriez pas rencontrée sur le site... et parce que cela peut peut-être vous intéresser ! http://www.mediapart.fr/club/edition/pole-emploi-mon-amour

Voilà un billet très intéressant car il met au jour ce qui ne se voit pas. J'espère qu'il sera en Une. Ce que vous dites fait penser à une sorte d'institutionnalisation de mécanismes pervers. J'avais écouté M. Marzano et trouvé son analyse très pertinente. On peut sans doute lier ces techniques de recrutement avec l'idéologie de "l'efficacité" et du court terme (et bien sûr de la vitesse comme mode de travail et d'existence).

Il y était, en Une, Marielle..

Ah merci, cela m'avait échappé.

Institutionnalisation du mécanisme pervers, probablement... intégration dans ce qui est devenu le régime des relations ordinaires.... je pense aussi à ce qu'écrivent Dany-Robert Dufour ("l'art de réduire les têtes" chez Denoël) ou Charles Melman et J.-P. Lebrun ("l'homme sans gravité" chez Denoël). L'homme pervers se substitue à l'homme kantien qui s'interroge quant au rapport à la morale de ses actions et au sujet freudien, névrotique dans l'âme, coupable et hésitant... confronté aux vertiges du doute. L'homme pervers ne doute pas, il ne culpabilise pas, il ne se réfère pas à une dimension morale de l'être avec et de l'être là. Il se saisit de tous les modèles susceptibles de soutenir son action auprès d'un autre qui n'existe pas, qui n'a pas le droit d'éprouver une quelconque liberté de penser et d'agir, une quelconque possibilité de se déprendre de règles et de lois qui n'ont pour seule vocation que de limiter, contenir et réduire la subjectivité. C'est l'air du temps, c'est l'antienne du moment, les uns répondant aux autres à à travers des pratiques communes qui vous confrontent à la perception de la disparition progressive de votre espace de liberté.

Excellent, bravo et merci pour ce billet!

Newsletter
Je m'identifie