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Propos sur l'évaluation

 

Nos institutions médico-sociales jouissent depuis de plusieurs décennies d'une liberté d'action qui s'est traduite par un foisonnement de réalisations.

Mais cette liberté d'action n'a pas eu que des effets positifs. Elle a pu donner lieu à des situations défavorables aux personnes accueillies. Ce sont elles qui sont à l'origine de l'élaboration et de la mise en œuvre « recommandée » de « bonnes »pratiques professionnelles.

Ilest vrai que nos institutions génèrent comme toutes les organisations des conduites indésirables qui sont la conséquence directe dans leur cas, de la rencontre problématique avec la maladie, le handicap ou la vieillesse d'un autre qui ne supporte aucune identification.

Il faut bien reconnaître que la liberté qui a eu cours dans nos établissements après avoir été à l'origine d'innovations et decréation, s'est traduite par des pratiques professionnelles qu'il a fallu organiser, contrôler et évaluer pour en garantir l'efficacité et la pertinence.

Dans le même temps, la référence à la nécessité de produire un service de qualité au bénéfice de personnes qui sont porteuses d'un handicap et plus largement titulaires d'un droit au soin invalide toute tentative de résistance. Ne pas entrer dans ce dispositif revient à ne pas accepter de contribuer à une mission d'intérêt général qui viendrait guider la volonté duprofessionnel sommé de se soumettre à des règles de plus en plus précises.

Cette normalisation des pratiques a pour objectif d'apporter aux bénéficiaires des conditions d'accueil et d'accompagnement prévisibles à l'intérieur d'un rapport où la dépendance se trouve renversée. Les professionnels se retrouvent dépendants des bénéficiaires à l'intérieur d'un dispositif d'évaluation et de contrôle qui mesure leur degré de pertinence pratique rapporté à l'optimum d'un référentiel.

A terme, il semble bien, et cela s'inscrit pleinement dans « l'air du temps », que toutes nos actions seront contenues dans un « code de bonne conduite » que nous serons individuellement tenus d'appliquer ou de faire appliquer.

La liberté d'innover et de créer de nouveaux dispositifs déjà entamée par la « gouvernance » directive et autoritaire de nombreuses associations sera définitivement retirée aux praticiens de la relation d'aide. Pourtant, il semble bien que seule la préservation de cette capacité à innover, à expérimenter en dehors des figures imposées de façon arbitraire contribue à la préservation d'une capacité de nos institutions à produire leur propre sens.

C'est bien le sens qui contribue à consolider les identités professionnelles et à soutenir le travail quotidien. Ce n'est pas en imposant un cadre et le contenu de ce cadre à travers des dispositifs de contrôle conçus pour être intériorisés, que l'on peut espérer régler la question de l'enrichissement des pratiques à partir d'une pensée libérée.

L'évaluation est nécessaire puisqu'elle introduit le doute dans nos institutions ,puisqu'elle renvoie le professionnel à la perspective d'un regard extérieur qui l'oblige à s'interroger sur la façon dont il aborde la mise en œuvre de ses obligations à agir et à penser dans un contexte qui lui est imposé.

La question de la liberté d'agir dans un cadre professionnel préalablement définit se heurte à une réalité qu'il n'est pas question ici de dénier. Mais ce n'est pas une raison pour obliger tous les professionnels du secteur médico-social à entrer dans un processus de normalisation qui se trouve étayé par des dispositifs de contrôle social de plus en plus précis.

Il n'est plus question ici de supporter les aléas d'un cycle dans lequel se succèderait des phases d'ordre et de désordre, des périodes de création et des phases de consolidation.

Il nous est demandé de nous soumettre à un tout, à un dispositif à l'intérieur duquel la question de la création et de l'innovation ne serait plus posée qu'en dehors des institutions comme éléments d'une politique inspirée par l'expertise d'une minorité garante de la cohérence et de la convergence des pratiques professionnelles à l'échelle d'un pays.

J'ignore s'il est encore temps de s'inquiéter de l'avenir ou s'il convient de se soumettre personnellement et professionnellement aux effets d'un certain mode de gouvernement qui considère que la liberté de pensée et d'action doit être réservée à une minorité éclairée et que les autres n'ont pour seule obligation que celle de s'y soumettre.


 

Tous les commentaires

Bonjour JF 

L'idéologie de l'évaluation importée dans le champ des pratiques sociales et/ou éducatives témoigne du raidissement mortifère d'une société en bout de course qui veut erradiquer tout foyer potentiel de contestation de l'ordre établi.

La résistance s'impose.

(Il faudrait modifier votre billet pour grossir les caractères et le rendre plus facilement lisible)

Une résistance qui dépasse un certain nombre de clivages. Le mouvement est profond et est relativement bien toléré par une partie importante des peuples occidentaux...

La résistance s'imposerait, mais n'est pas aisée, car de ces procédures d'évaluation découlent non seulement une tentative d'encadrer le comportement de chacun (comme si on pouvait encadrer des relations humaines et la pensée ...) dans une optique de recherche de la "qualité", mais aussi l'autorisation de fonctionner et l'allocation des moyens de fonctionnements des établissements.

Il nous faut donc "produire" quelque chose, un résultat d'auto-évaluation, des résultats d'analyses des pratiques professionnelles, ... On peut d'ailleurs produire de l'évaluation et en détourner le sens, on peut aussi ne pas trop en tenir compte une fois les équipes de certification passées, on peut résister localement, oui. Mais assez partiellement, et en y perdant beaucoup de temps ...

Quant à y résister de manière plus globale, à l'échelle des instances qui nous représentent, c'est une autre histoire. L'évaluation de l'autonomie, puis des besoins de soins, des personnes âgées par un outil national commun aux soignants et aux tutelles nous a montré un parfait exemple du détournement d'une démarche initiale justifiée vers une utilisation normative et réductrice, et ce au fil d'un très long parcours ...

Au passage, cela engraisse nombre de cabinets de conseil ou de formation spécialisés qui viennent vous aider à faire un "diagnostic", à répondre aux grilles des référentiels en vigueur (qui changent tous les deux ans ...), à établir un plan d'actions d'améliorations ...

Tout à fait d'accord avec vos remarques Anne.

C'est bien pourquoi, il faut mettre et remettre en discussion sans relache le principe de l'évaluation, comme outil d'enfermement et de cloture du système sur lui même.

Produire sa critique pour imposer la rehausse des mobilisations au plan idéologique et dépasser ainsi les divisions catégorielles.

Rêvons un peu...

 Cher Jean-Claude Charrié,

 D'accord avec ce que vous dites mais au point où en sont les choses, il n'est plus temps de dormir et de rêver, mais temps de se réveiller et d'agir, pas seul mais à beaucoup et dans chaque secteur de nos divers champ d'intervention et de travail - et savoir que cela nous prendra du temps car modifier ce système déjà bien établi ne se fera pas si facilement que cela.

Sans relâche, dites-vous. Effectivement ! Ce n'est pas de tout repos...

La gauche gogol ,trés présente dans les billets de Mediapart  est naturellement contre toute forme d'évaluation .Elle prétend,à tort , que cette pratique courante,conduit à un enfermement .En fait l'évaluation produit l'inverse,l'ouverture ,et combat le corporatisme professionnel.

Prenons en exemple les deux corps sociaux les plus corporatistes de France et coutant le plus cher en prélèvements et impôts aux contribuables ,Les enseignants et les médecins .

Les enseignants sont contre l'évaluation  car PISA démontre indirectement les résultats  médiocres de nos professeurs qui malgré un des budgets les plus volumineux du monde font moins bien que de nombreux pays qui ont des systèmes d'éducation moins couteux ,mais plus performant . Non nos enseignants ne manquent pas de moyens ,peut être de talent .

Les médecins n'aiment pas la "gestion comptable " . On les comprend ,l'évaluation montre que les médecins allemands prescrivent deux fois moins de médicaments que les médecins français .

Pourquoi le médecin français est il  si sensible aux arguments des laboratoires qui le motivent à prescrire?

Ou se situe sa faiblesse?

Curieux cette propension à l'hyperprescription ? Comment l'expliquer ?

 

Le lieu d'où parle ma pensée n'a rien à voir avec une quelconque idéologie et un ancrage du côté gauche ou du côté droit d'un quelconque hémicycle. Je m'interroge et je ne dois pas être le seul sur les raisons pour lesquelles ce pouvoir comme d'autres avant lui focalise son attention gestionnaire sur des secteurs vitaux de l'économie plutôt que de concentrer ses attaques sur la sphère financière ou sur d'autres secteurs qui ne contribuent pas à sauvegarder l'intégrité physique des personnes ou à leur apporter des éléments théoriques et pratiques de compréhension du monde. Certes il y a des excès. Certes il y a des abus. Le secteur dans lequel je travaille est gros de privilèges, d'abus de pouvoir, d'excès d'égoïsmes mais c'est le lot de toutes les organisations humaines. Les enseignants et les médecins ne constituent pas une catégorie générique à l'intérieur de laquelle nous pourrions les ordonner à partir de critères de bonnes pratiques d'enseignement ou de prescription. Ils appartiennent à une collectivité dont la survie repose sur un certain nombre d'équilibres et qui ne peut pas supporter les pratiques excessives. Ces usages hors-normes amènent eux-mêmes à l'expression de sentiments de colère et de frustration que le pouvoir appréhende à travers un implacable et difficilement contestable contrôle social.

@ Coffin

Nos médecins (au sens large ) nous coutent 200 milliards d'euros via la CSG et les charges maladie sur le Bulletin de paye.

Nos enseignants 130 milliards d'euros.

Beaucoup plus que la " financiarisation ,les banques ,les bonus des traders etc .." .

Soyez comptable et concret.Les vrais exploiteurs des ouvriers ,les médecins et les enseignants .

 

@ Coffin

Nos médecins (au sens large ) nous coutent 200 milliards d'euros via la CSG et les charges maladie sur le Bulletin de paye.

Nos enseignants 130 milliards d'euros.

Beaucoup plus que la " financiarisation ,les banques ,les bonus des traders etc .." .

Soyez comptable et concret.Les vrais exploiteurs des ouvriers ,les médecins et les enseignants .

 

C'est là en effet le principal point d'achoppement : l'évaluation n'est pas critiquable en elle-même mais vient à être condamnée à l'issue d'un processus de subversion qui part de la volonté de défendre un point de vue responsable sur la pratique pour imposer des règles de plus en plus contraignantes et de moins en moins respectueuses des sensibilités et des dispositions personnelles à agir.

Ben Alcyme, quand on vous regarde, on a envie de prescrire, hein, et d'essayer tout ce qui pourrait vous calmer .... Mais je crois que malgré toute l'influence des lobbies de l'industrie pharmaceutique, c'est au-delà de toute ressource thérapeutique ...

Désolée, JF Coffin, ...

S'opposer oui, s'affronter non.

A Gentry

Il vous faudrait un médicament antiprescription ,pour vous soigner,vous les diafoirus de l'ordonnance....Vous devez être la reine du Prozac .Prenez en un peu ,ça vous calmera.

 

L'évaluation ce sont d'abord des critères.

Qui décide ?

 

(Accessoirement : le gogolisme est puissant qui ne voit en l'éducation que les enseignants et en l'action médico-sociale que les toubibs. Maurice et Félix sont en conclave, ne doutons pas de la sureté de leur diagnostic. Patience.) 

Les bien-pensants décident, les experts décident, les universitaires décident, les "décideurs" décident. Il n'est qu'à prendre en compte la façon dont est perçue celui ou celle qui sait dans nos établissements et dans certains organismes voués au conseil et à la formation et financée par des cotisations au coût exorbitant (on appelle cela des rentes). C'est mieux (ou pire) que le messie. Alors c'est vrai que pour ma part, j'aime bien jouer les empêcheurs de penser en rond mais cela ne me vaut pas que des amis. De quel droit s'autorise t-on à traduire une pensée (personnelle), une expérience (spécifique dans un lieu particulier), un savoir (produit de multiples influences pour certaines que l'on ne parvient pas à identifier), en recommandations, en injonctions, en ordre ?

De toute façon, nous sommes collectivement prêts à la soumission par conformisme ou par peur, par admiration ou par aveuglement.... 

 Euh... Personnellement pas prête à la soumission et j'agis en conséquence. Mais cela a un prix.

Moi non plus et cela a effectivement un prix. Je l'ai vécu très concrètement en 2008... Comment peut-on résister au conformisme sans mettre en scène le sacrifice involontaire de nos vies sociales, professionnelles... ? Il n'y a guère que la promotion d'un modèle alternatif au libéralisme autoritaire dominant qui pourrait ouvrir des perspectives objectives de maintien du droit à jouir d'une liberté raisonnable. 

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