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Décalages
Ce billet est un "copié-collé" d'une contribution à l'édition consacrée à Pôle-emploi, forum conseillé par un des contributeurs du blog.
Je me refuse à jeter une quelconque pierre sur Pôle-emploi. Le marché du travail est complètement faussé par des jeux qui échappent autant aux candidats qu'aux conseillers et à leurs sous-traitants que sont les consultants qui répondent aux appels d'offre de l'ex-ANPE pour les accompagner.
Il est question d'explorer le "marché caché", de développer son "réseau social", de s'inscrire à viadéo (site payant pour être utile) ou à linkedin. Il est question d'aider le candidat à garder la pêche après le vingtième ou le trentième entretien de sélection, après une série d'humiliations, après ces séances fort pénibles au cours desquelles il doit faire bonne figure, faire comme si il n'était pas usé et fatigué par les échecs, simplement mu par la seule volonté de survivre à l'épreuve de la perte d'emploi. Car il est bien question de survie.
Et là, les conseillers pôle emploi sont bien impuissants à défaire le candidat de la prise en compte d'une réalité qui s'impose au-delà des effets longtemps attendus des "recherches actives", des "relances", de l'animation du réseau social.
Ils sont bien impuissants face aux attentes d'employeurs qui d'une certaine façon jouent le jeu du marché : à l'abondance, il répondent par des exigences de plus en plus impossibles à combler, par des méthodes de sélection de plus en plus humiliantes et perverses, par des postures qui dénient au candidat le droit de disposer d'une quelconque subjectivité qui ne viendrait pas faire écho à leur désir. Mais que peuvent donc faire les conseillers ? Soutenir, inciter, impulser, ouvrir des perspectives, faire face aux effets logiques du découragement, aux conséquences psychologiques de l'humiliation et de l'humanité pervertie de certains employeurs ou consultants.
Après une pareille épreuve, on est partagé entre la misanthropie la plus absolue et une certaine reconnaissance adressée à quelques personnes qui auront su vous apporter un certain soutien.
Il est vrai que certains conseillers s'évertuent à mettre la pression sur le demandeur d'emploi. Il y a quand même une chose que je ne comprends pas : pourquoi lorsqu'il y a 6 candidats d'expérience et de qualification comparable et que parmi ceux-ci, il n'y a qu'un demandeur d'emploi (les autres étant en poste), il n'existe pas une obligation d'embauche !
Ce serait là la contrepartie logique de la pression auquelle le demandeur d'emploi se trouve soumis du fait de sa condition d'allocataire. Combien de poste me sont passés sous le nez du simple; fait qu'ils aient été attribués à des personnes en poste ou ce qui est nouveau, à des agents de la fonction publique en détachement ! (je suis ex-directeur d'établissement et psychologue en recherche d'emploi).
On ne peut pas imposer un salarié parce que cela serait contraire à l'exercice de la liberté de choisir. Encore faudrait-il que l'exercice de cette faculté s'inscrive dans un processus qui serait marqué par une réelle objectivité. Celle-ci est certes impossible à atteindre mais quand même...! Nous pourrions ici recenser les situations au cours desquelles l'un d'entre nous a pu se retrouver dans la position du dindon de la farce ou du couillon.
Je ne parlerai pas ici de ma colère voire même de ma haine des consultants même si ceux-ci ne font qu'obéir à une logique de sélection qui procède elle même de l'exercice de la pensée magique : le candidat que je veux, le candidat dont je rêve, celui qui réunit les qualités que j'estime désirables.... Brrr.
Bon, pour revenir à ceux qui ne sont pas des moutons pour la plupart, je me souviens de ma première expérience de recherche d'emploi. C'était en 1986. J'étais en emploi aidé sous-payé dans une administration territoriale et je dois bien le dire, (déjà) et plutôt déséspéré... J'ai donc adressé une lettre au directeur régional de l'ANPE en le mettant au défi de me trouver quelque chose et en lui faisant remarquer que toutes les nouvelles mesures censées favoriser l'emploi (Philippe Seguin était ministre du travail, c'était la grande époque des TUC, SIVP et autres mesures fiscales d'allègement de charges) des jeunes n'apportaient que de la précarité et contribuaient un peu plus à leur ôter l'envie de vivre dans une société devenue très injuste.
J'ai été convoqué deux semaines après pour un emploi dans un secteur où je n'étais absolument pas formé.
J'évoquais dans un de mes billets la notion de confiance. J'ai eu l'occasion pour la première fois de vivre une relation de confiance. Celle-ci n'a pu s'établir que parce qu'un conseiller ANPE a osé me mettre en relation avec un futur employeur.
Je vais arrêter là parce qu'il y aurait tant de choses à écrire et je pense que nous sommes très nombreux à faire l'expérience d'un certain type de rapport à l'autre.
Une dernière chose quand même parce que je m'intéresse aux conditions psychologiques de travail. Les conditions de recrutement sont la plupart de temps annonciatrices des conditions humaines de travail.
Si cette expérience pouvait nous amener à nous interroger sur la façon dont nous envisageons la place de l'autre au travail, la manière dont nous devrions nous positionner à distance de l'idéologie de domination et de soumission qui brise bon nombre de vies, cela nous permettrait de mieux nous affranchir des méthodes de management dont le seul objectif consiste à réduire la condition du salarié (cadre et non cadre) à celle d'un être sans autre consistance que celle de servir et de servir encore des intérêts dont l'actualité à montrer l'inanité et l'inhumanité.
Pour finir, peut-être une petite explication concernant le titre. Décalés, nous le sommes comme demandeurs d'emploi car jamais précisément "en face de".
Les entretiens sont des épreuves au cours desquelles nous faisons l'expérience des injonctions paradoxales et autres épreuves qui visent à vous appréhender d'un point de vue qui échappe à votre volonté d'être "en face de", dans une relation de confiance.
Décalés, nous sommes amenés à l'être dans nos réponses qui ne correspondent jamais précisément à des attentes subjectives dont nous ignorons la nature et que nous nous contentons d'inférer en espérant ne pas être "à côté de la plaque", décalé.
Le décalage tel qu'il est mis en scène vise au dévoilement d'une personnalité réputée ne pas donner à voir ses aspects les moins désirés. le décalage tel qu'il advient inévitablement vient nous surprendre et nous sidérer, révélant cette ineffable faille qui témoigne de notre appartenance à la communauté humaine, notre statut de sujet.
Décalés nous le sommes toujours, recherchant un impossible accord pour satisfaire le désir inconnu qui nous fait face et nous force au dévoilement conscient (la fameuse présentation) et inconscient (les ratées, les dimensions phonologiques et morphologiques du discours) et à partir de là à l'inévitable écart qui sépare la maîtrise syntaxique des effets indésirables du langage.
En décalage, nous le sommes tous confrontés à une réalité vécue et à la représentation normative de cette réalité par nos interlocuteurs de pôle-emploi.
La notion de décalage est un opérateur fécond à partir duquel peut se décliner bon nombre des situations auxquelles nous sommes confrontés et qui peuvent nous amener en contrepartie du dévoilement exploité par certains de nos interlocuteurs, à un autre dévoilement, celui qui s'adresse à nous mêmes et nous oblige à prendre en compte la réalité de l'inconscient

