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Curieuse et pour tout dire amère expérience que celle d’un forum pour l’emploi lorsque l’on est placé dans la position de l’employeur après avoir été de l’autre côté de la barrière.

Du malaise à la colère, il n’y avait qu’un pas que j’ai franchi grâce si l’on peut dire à un responsable de pôle emploi, organisateur de la manifestation qui, constatant mon absence du stand en milieu de matinée, me contactai pour m’houspiller et me sommer de revenir quelques aient été les raisons m’ayant amenées à quitter les lieux.

A vrai dire, ces motivations étaient d’une grande simplicité : un emploi du temps chargé et surtout une simple présence dépourvue « d’opportunités d’emploi » ; un guichet ouvert sans capacité de réponse favorable.

Fustigeant l’idéologie de l’espoir qui peine à faire vivre et l’illusion du pouvoir de la relation immédiate qui permet de mettre le pied dans la porte pour l’ouvrir à une hypothétique future embauche, j’avais choisi de ne pas occuper très longtemps ce « stand ».

Ma stupéfaction et ma colère n’ont pas été produites par le seul écho téléphonique de l’ire de l’organisateur de la manifestation considérant avec effroi la place laissée vacante et la file des demandeurs restés sans voix (voie). Absence figurant l’inanité d’une démarche que l’organisateur m’a présentée comme une mise en concurrence des employeurs soumis au flux massif de candidats dont ils devaient s’arracher les compétences (« Il y a de la concurrence »)

Comble de l’illusion s’il en était, subversion d’une posture : les demandeurs n’étaient pas confrontés à l’indigence de la demande, aucun d’entre eux n’étaient en bout de course, désespérés ; aucun n’étaient figés dans une « technique d’approche », incarnant la figure du demandeur ouvert aux propositions d’un employeur soumis à l’obligation de jouer le rôle qui lui est assigné par l’organisateur du forum.

Pourquoi ces théâtres d’ombre, pourquoi ces mises en scène censées rompre l’anonymat des demandeurs et leur permettre d’augmenter leur probabilité d’embauche ?

Que faire des dizaine de CV qu’ils viennent tour à tour déposer comme élément matériel d’un espoir, quête d’un engagement personnel, mouvement subjectif à la recherche d’une autre subjectivité, tension vers la sortie du tunnel qui les rend invisibles, signification d’une existence propre adressé à un autre lui-même confronté à une pluralité de choix subjectif dont il ne peut se dégager que par le tri et le classement.

Celui qui reçoit est confronté à la nécessité de réduire la complexité produite par la diversité des demandes subjectives, des appels à l’aide qui sont avant tout des appels à l’autre, à celui qui va se reconnaître dans ma situation et me donner une chance.

Considérant la violence du processus de réduction de la complexité lorsqu’elle a pour conséquence de renvoyer le sujet à une impossible rencontre, à l’insignifiance qui procède de l’impossible accrochage au désir de l’autre (n’être rien, ne pas être désirable, être insignifiant, être vide d’un sens susceptible d’être partagé avec l’autre), j’ai préféré quitter ce lieu où la prestance des uns et des autres s’intègre à un rituel commun dont la fonction consiste à jeter le voile sur une réalité socio-économique qui divise et oppose, clive, sépare, isole, affaiblit et détruit.

Déni de la réalité, dénégation organisée de la violence déni et dénégation qui n’ont pour seule fonction que d’infiltrer nos articulations humaines pour mieux les anesthésier, pour mieux les rendre insensibles à la douleur de l’autre, pour mieux renforcer l’illusion d’une différence dont la radicalité légitimerait l’indifférence et le rejet.

Tous les commentaires

Vous êtes pur et vos pensées sont justes et logiques,

sauf que pour ce genre d'événement, on ne vous demande pas de réfléchir une seule seconde: juste de jouer la même comédie que tout le monde.

 

Je suis bien d'accord que le système tel qu'il est, ne fonctionne pas. Mais ce petit-chef costumé d'ANPE, lui-même est complètement désarmé, soit qu'il est incompétent et ne calcule rien en termes humains ou politiques, soit qu'il a les pieds et les poings liés par une orientation de son travail qu'il n'a pas choisie.

 

Lutter seul contre tous, c'est beau, mais ça ne sert à rien.

Vous n'étiez pas seul pourtant, ce jour-là: il y en avait bien trois ou quatre, peut-être même dix ou quinze, parmi les "employeurs" qui pensaient exactement comme vous mais qui ont bravement passé leur journée à leur stand à collectionner des CV de gens qu'ils étaient sûrs de ne jamais embaucher.

 

Ils l'ont fait, pourtant,

car il faut bien trouver une utilité à ces "forums", et cette utilité la voici:

Regonfler le moral de certaines personnes fragilisées par un chômage longue-durée, leur redonner l'occasion de jouer pendant une heure la fameuse comédie inepte, cette fois-ci "à blanc", qu'ils ont fini par oublier depuis longtemps.

 

Bien sûr que ces forums sont plus déprimants qu'autre-chose, mais pour ceux qui dépriment, ils ne changent pas grand-chose. Par contre, pour les quelques rares qui s'y accrochent, ils fonctionnent parfois comme un sursis, un sursis qui permet de retarder ou d'éloigner momentanément le découragement et la déprime.

"Que faire des dizaine de CV qu’ils viennent tour à tour déposer"

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