Jeu.
27
Nov

MEDIAPART

Connexion utilisateur

Du haut de ma potence, je regardais la France

 

 

 

Les chants de Mandrin le confirme : les films de Rabah Ameur-Zaïmeche (après sa trilogie Wesh Wesh-Qu’est-ce qui se passe ?, Bled Number one, Dernier maquis) sont une des meilleures nouvelles qui soit arrivée au cinéma français de ces dix dernières années. Pas accessoirement, ces films proposent une esthétique salutaire dans une décennie qui depuis 2002 s’est résumée à ingurgiter chaque jour son bol de sarkozysme policier, culturel et politique (et rien ne dit que ce supplice là soit tout à fait terminé).

Affiche

 

 

Voilà ses compagnons privés de Mandrin, exécuté en 1755. A leur tête, Bellissard, incarné par Rabah Ameur-Zaïmeche. La bande, qui vit sur le Causse et dans la forêt, entre Mende et Millau, est rejointe par un déserteur, un colporteur… et soutenue par un marquis (Jacques Nolot) que les idées de liberté travaillent – comme sa goutte. Ce noble, qui a connu Mandrin, a récupéré ses carnets et aide la bande à faire imprimer Les chants de Mandrin (par un éditeur que joue le philosophe Jean-Luc Nancy…). Contre l’oppression des fermiers généraux, Bellissard et sa bande dressent des marchés libres où se vendent étoffes, savons… mais aussi livres de Voltaire et Rousseau. Commencé par cette annonce du deuil, le film se clôt sur une soirée de musique et de danse que l’on imagine la dernière avant l’attaque des soldats contre les contrebandiers, réfugiés dans un village.

 

Que cette clique picaresque soit en partie composée de bandits à gueules d’arabes ne choque pas : loin d’un supposé anachronisme, elle raconte une histoire dans laquelle le peuple est souvent plus bronzé que ceux qui le dominent. Elle dit aussi les souvenirs de gamins des banlieues qui dans les années 70 regardaient comme tout le monde Jacquou le croquant, Mandrin bandit d'honneur, Zora la rousse, Silas et Thierry la fronde : un monde de télé qui parlait encore d’enfants libres et d’un peuple digne et pas dupe.

 

Mais à en juger par l’acidité de quelques critiques hostiles au film, il ne fait pas bon évoquer les bandits sociaux – quand bien même leur trafic est ici celui des idées autant que des étoffes - pas plus qu’il ne fait bon montrer des sbires du roi analphabètes et qui brûlent des livres…. Tout cela ne serait donc que démagogie maniant l’anachronisme à la truelle, une esthétique pauvre au service d’une-démontration-pour-aujourd’hui. Il est frappant de comparer le sort – et le succès ! – différent fait au Polisse de Maïwenn et au Mandrin de RAZ : le deux se sont fait reprocher, en partie à raison, une surreprésentation d’eux-mêmes et une esthétique de téléfilm (sans doute plus liée au côté documentaire caméra à l’épaule voulu par Maïwenn, et à l’absence de moyens du film d’Ameur-Zaïmeche). Mais qui dit téléfilm n’a pas tout dit… Polisse repose davantage sur une esthétique TF1 (type reportage embarqué avec la police, « les flics aussi ont des soucis et des histoires de cœur, et défendent les victimes »), là où Les chants de Mandrin évoque celle de l’ORTF grande époque, et d’une brochette de ces films et téléfilms historiques des années 70-80 qui parlaient de liberté sur le Causse et de paysans révoltés (et, comme un écho au Larzac, ces remerciements dans le générique à la Confédération paysanne, dont les militant ont aidé aux repérages pour le film).

 

N’y aurait-il que cette évocation de bandits sociaux et de héros populaires que l’on respirerait déjà un peu mieux au royaume de France d’aujourd’hui. Mais deux autres aspects rendent ce film précieux.

 

L’un range le film de Rabah Ameur-Zaïmeche auprès de grandes fictions d’aujourd’hui (on pense évidemment à Treme, la géniale série post-Katrina des auteurs de Wire), celles qui nous parlent de ce qui se passe après la catastrophe ou le basculement – ici la mort de Mandrin. Comment continuer affaiblis, diminués et sans être noyés dans l’amertume ? Comment garder « le courage des oiseaux, qui chantent dans le vent glacé » (Dominique A., dont on aurait tort d’écouter la chanson à sa seule aune amoureuse) ? Après... et pas encore avant, puisqu’à rebours d’une lecture anachronique du film et du moment historique, le seul futur certain qui attend le groupe n’est pas 1789 mais celui de l’attaque des soldats. La possibilité d’une fraternité dans les temps sombres, de chanter et danser en attendant la mort possible, voilà ce que propose ce film. Il se range du coup dans une filiation buissonnière qui en fait tout le prix : des Camisards de René Alliot, film lui aussi tourné en décors naturels dans ces terres de protestantisme et de résistance, au Molière itinérant de Mnouchkine , ou au Du soleil pour les gueux d’Alain Guiraudie et ses « bandits d’escapade » : autant de tribulations d’humains sur le Causse, galopant après leur liberté. Autant de films qui trouvent les moyens de ne pas avoir l’air de documentaires fauchés en y insufflant banditisme formel et libertés prises avec le réalisme.

 

L’autre aspect du film qui en fait le prix est sa dimension contemplative : comme dans Bled number one (dont les scènes les plus frappantes sont des scènes champêtres – ce qui ne veut pas dire mièvres, que l’on pense à l’abattage du taureau !), RAZ sait filmer la lumière des forêts, les tours de main du braconnier, les feux de camp – et les nuages au dessus d’un horizon assez vaste pour qu’il ne soit pas barré.

 

Tous les commentaires

06/02/2012, 11:55 | Par Olivier Timbaud

On peut dire bien des choses sur le film, et je me contente de celle-ci : le plaisir que RAZ éprouve en filmant, on le ressent à sa vision ; et ce n'est pas si courant, une caméra amoureuse, fraternelle...

Newsletter