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Elégie 70s - Reformation exceptionnelle de Malicorne aux Francofolies de La Rochelle, trente ans après

Malicorne fut ce groupe mythique du folk français des années 70, mené par Gabriel Yacoub qui continua ensuite en carrière solo. Un Yacoub parfois surnommé le Dylan français, pas seulement à cause de son chant très nasal, mais aussi parce qu'il électrifia ses instruments et choisit de ne jamais s'enfermer dans un pur décalque du répertoire traditionnel. Yacoub, qui avait quitté en 1973 le groupe d'Alan Stivell car il souhaitait chanter en Français plutôt qu'apprendre phonétiquement des paroles en Breton, voulait avec Malicorne faire vivre les anciennes chansons françaises comme d'autres, outre-Atlantique, le faisaient avec leur propre répertoire traditionnel. D'où l'étonnement pensif qui me saisit parfois face au mépris de ceux pour lesquels « folk français = bourrée et passé enjolivé », mais qui vont joyeusement consommer, tout épris d'authenticité qu'ils s'estiment être, la tradition réinventée des autres - sous l'étiquette world - pourtant elle aussi électrifiée et rendue accessible. Il n'y a pourtant pas loin des émotions ressenties à l'écoute d'Ali Farka Touré, à celle qu'exprimaient dans les années 70 Le mariage anglais, Les tristes noces, Pierre de Grenoble ou l'Ecolier assassin. Autant de titres d'ailleurs très sombres, la marque de Malicorne se reconnaissant dans ces ténébreuses histoires de mariages forcés, de guerre et de mort. Rien assurément d'un passé enchanté et ripoliné.

 

Malicorne : l'écolier assassin

 

Le succès de Malicorne, en dehors de la qualité des musiciens qui composaient le groupe et de son inventivité, fut aussi celui d'avoir réussi à sortir du strict public folk. Disque d'or dans les années 70, Malicorne vit d'ailleurs une de ses chansons les plus connues, le prince d'Orange, datant du XVIe siècle, passer au Pop club de José Arthur comme chanson pop de la semaine......

 

Le Prince d'orange, 30 ans après, à La Rochelle

 

Le concert de ce jeudi 15 juillet était annoncé comme « Gabriel Yacoub invite Malicorne » - ainsi que d'autres invités qui reprenaient certains titres du groupe. Mais le public qui remplissait le théâtre de la Coursive, en majorité âgé de 50-60 ans, venait d'abord assister à la reformation unique du groupe qu'il avait connu. On voyait pourtant dans la salle de tous jeunes gens... et d'autres, comme moi, pour lesquels Malicorne fut la bande-son de leur enfance, sans doute celle de toute une génération dont les parents vivaient leur « après-68 », à coups de plateau du Larzac, de rivières ardéchoises et de masures à restaurer au milieu des joncs. 

Comment parle-t'on d'un imaginaire ? Vinyles aux pochettes écornées, photos en noir et blanc où l'on voit des enfants nus et blonds dans les rivières d'Ardèche, de la Drôme ou de Lozère, lumière d'été dans les sous-bois et sur les longues robes blanches que portait aussi bien Marie, la chanteuse et joueuse de dulcimer du groupe, que celles qui l'écoutaient alors. Et, au travers de la richesse vocale exceptionnelle de Malicorne, un rapport intime à la nature qui était aussi celui de cette génération.

 

Marions les roses

 

 

L'émotion mêlée de tristesse qui saisissait nombre de membres du public ce soir là n'était pas due au seul sentiment de ce moment unique (il est clair que le groupe ne se reformera pas). Sans doute la musique de Malicorne fut-elle aussi celle de cette longue descente vers le désenchantement tout au long des années 70 - un désenchantement que l'après 81 finirait d'ancrer. Des utopies rurales qui touts ne furent pas douces, des rivières sombres et des hivers désolés. Une musique qui par son absence de mièvrerie sonna comme un harmonie consolatrice au milieu de ce qui fut aussi le bad trip de nombre de « néos »(-ruraux) et hippies. 

C'était du coup une autre consolation de voir combien les membres du groupe avaient survécu à cette descente et à cette fin - quitte pour certains à s'être engagés dans des chemins plus légers (et lors du concert, l'on comprenait à demi-mot voire très explicitement que les membres du groupe n'avaient pas voulu s'enfermer dans cette tristesse là). Mais qu'ils aient su la mettre en mots et l'accompagner, de cela je les remercie.

 

Le luneux, La Rochelle

 

 

Tous les commentaires

21/07/2010, 15:35 | Par Johanna Siméant

Je ne suis pas certaine de bien savoir gérer les liens renvoyant aux extraits musicaux trouvés sur le net, désolée !

21/07/2010, 20:16 | Par Radu

Merci Johanna pour cet article et pour cette analyse d'une musique qui m'a accompagné pendant une partie de ma vie. Du coup, j'ai ressorti les 33t et réécouté le mariage anglais et la fille aux chansons, de vraies madeleines des seventies ! En tout cas sur les videos du concert, ils n'ont pas l'air de se laisser gagner par l'ennui ni la nostalgie.

 

21/07/2010, 20:38 | Par Arpège

Magnifique.

Et merci pour cette bonne nouvelle.

22/07/2010, 00:47 | Par cervolant

Merci... infiniment Johana, pour ces "pepites" grâce auxquelles je me suis construit musicalement aux temps de mon adolescence ! C'est un merveilleux présent que vous nous avez fait, ainsi qu'à tous les abonnés curieux de Médiapart ! Il est des vacances qui se dégustent bien plus difficilement que celles que vous venez ainsi de nous offrir !

Du fond de mon âme, et jusqu'au creux de votre oreille.... encore merci !

Bien à vous

Hubert MERCIER

22/07/2010, 00:58 | Par lambda

Merci oui, merci 1000 fois et plus encore. Pour les Malicorne, pour nous qui avons aimé les Malicorne, et parce que vous savez nous expliquer si bien pourquoi nous les aimons encore et toujours. Racontez nous encore notre histoire !

22/07/2010, 02:14 | Par Camille Payet

Un bon coup de nostalgie !

Les musiciens du groupe ont suivi chacun leur chemin. Laurent Vercambre, qui fut l'un des violonistes de Malicorne (l'autre super violoniste, c'était René Weerner, qui jouait avec Stivell en même temps que Gabriel Yacoub) a fondé le Quatuor.

Yacoub tourne en solo et fait des choses magnifiques, malheureusement ignorées du grand public. Comme, par exemple, cette chanson (paroles de Gabriel Yacoub, musique de Maxime Le Forestier, qui la chante ici avec Joan Baez).

Ma préférée, c'est ce petit bijou de chanson historique "Comprenez-vous" ou "les reproches de la Tulipe à Mme de Pompadour".
Les paroles ont été attribuées, sans qu'on ait la certitude qu'il en fût le véritable auteur, à Voltaire (Le texte - superbe- accompagne la vidéo).

Enfin, le "vrai" dernier concert de Malicorne, en 1988. Un hommage à Steve Biko avec la reprise de la chanson de Peter Gabriel.

22/07/2010, 04:59 | Par Camille Payet en réponse au commentaire de Camille Payet le 22/07/2010 à 02:14

Sud-Ouest a consacré un article sympa aux retrouvailles. Malgré tout, je préfère rester avec le souvenir des concerts de l'époque ou Marie s'appelait encore Marie Yacoub.

22/07/2010, 10:47 | Par Gavroche. en réponse au commentaire de Camille Payet le 22/07/2010 à 02:14

De la part de Joueur de Flutiau, erreur, chèr(e) Camille, "Les choses les plus simples" sont, pour les paroles ET la musique de Gabriel Yacoub, sa profession de foi, en quelque sorte...

Et une chanson emblématique aux Etats-Unis.

22/07/2010, 11:25 | Par cervolant en réponse au commentaire de Camille Payet le 22/07/2010 à 02:14

Chère Camille,

Que n'avez vous oublié le fantastique travail musical effectué par HUGUES DE COURSON qui a donné par la suite des oeuvres aussi superbes que "Mozart l'Egyptien" (Volume I1 - http://www.youtube.com/watch?v=15M32Z62NmE - et plus encore, le volume II - http://www.youtube.com/watch?v=mnEBQxEsCiw -) ou "O'Stravaganza : Vivaldi l'Irlandais" - http://www.youtube.com/watch?v=JFv1e0C5tjk -, oeuvres absolument fidèles à cet esprit d'ouverture et de ce croisement des cultures musicales si caractéristiques du son proposé par MALICORNE ? Et alors que le disco de la même époque sombrait dans un oubli des plus ringards, nous rappellerons-nous que ce si beau mouvement empreint de curiosité et d'aventure, et dont je me nourris toujours, permettra de faire émerger... d'aussi belles productions que celles qu'aujourd'hui nous appelons... "Les musiques du monde" ?

Merci aussi pour l'article de SUD-OUEST qui renoue tranquillement les fils d'histoires humaines qui ne nous avaient jamais complètement quitté !

Bien à vous !

Hubert MERCIER

22/07/2010, 23:34 | Par Camille Payet en réponse au commentaire de cervolant le 22/07/2010 à 11:25

Non, non, j'ai pas oublié Hugues de Courson. Avant Mozart l'Égyptien, il y a eu "Lambarena : Bach to Africa (1995)" qui a obtenu un très grand succès. Mais je prèfère encore le co-auteur de "Fonds de tiroir", sur des textes de son ami Patrick Modiano (Harmonia Mundi). Dans cet album, "Etonnez-moi Benoît", une chanson reprise ensuite par Françoise Hardy. On lui doit aussi la découverte (et la production dans sa maison de disques "Ballon noir") d'un groupe hongrois formidable, Kolinda.

23/07/2010, 08:45 | Par Johanna Siméant en réponse au commentaire de Camille Payet le 22/07/2010 à 23:34

Ah, Kolinda! Dans la même pile de disques que Malicorne et sans doute traceur des mêmes souvenirs! Merci pour toutes ces réactions en tout cas, et ces souvenirs qui résonnent ensemble.

22/07/2010, 11:45 | Par Vital Block

Merci Johanna. Ta nostalgie, les nôtres.

23/07/2010, 14:33 | Par Axel J

--Toujours touchant les commentaires, particulièrement ceux des rares Anglais ou Américains qui connaissaient ce groupe génial à l'époque, toujours aussi bon et intemporel IMO...

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