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Il y a 50 ans, Hannah Arendt…

Il y a cinquante ans, en 1961, paraissait en France la Condition de l’homme moderne, traduction de The Human Condition, publiée aux Etats-Unis par Hannah Arendt en 1958 (la traduction, remarquable, est de Georges Frazier ; l’édition à laquelle je me réfère ici est celle de Pocket/Agora, préfacée par Paul Ricœur).Cet ouvrage important, difficile, mais aussi passionnant et roboratif, parle de notre société, de nos démocraties, mais aussi de nous, individus, travailleurs, rêveurs, artistes, citoyens, proies d’un Temps qui s’écoule et ne s’écoule pas, acteurs d’une Vie dont nous ne sommes pas les auteurs, demeures d’un Etre qui nous définit et qui nous échappe, artisans d’une Histoire que nous ne connaissons pas. Il est, me semble-t-il, d’une acuité particulière, dans ce moment de crise que nous vivons, de réversibilité de ce que l’on pensait irréversible (l’Etat de droit, la démocratie, la « civilité »), de retour d’une nécessité dont on avait pu croire le Citoyen de quelques nations plus démocratiques que d’autres enfin libéré. N’étant pas philosophe, je me garderai bien de livrer ici le commentaire d’une œuvre qui appelle d’autres talents que les miens. Mais pour en souligner le caractère urgent, actuel, j’en énumérerai quelques titres de chapitre : « L’homme, animal social ou politique », « L’avènement du social », « Domaine public : le commun », « Le caractère privé de la propriété et de la richesse », « Une société de consommateurs », « La durabilité du monde », « La fragilité des affaires humaines », « Le marché », « Le mouvement ouvrier », « L’aliénation », « Introspection et perte du sens commun », « Le triomphe de l’animal laborans ».Je citerai enfin Hannah Arendt (p. 221) : « La dépréciation, tant déplorée, de toutes choses, c’est-à-dire la perte de tout prix intrinsèque, commence lorsque les choses se transforment en valeurs ou en marchandises, car, dès ce moment, elles n’existent plus que par rapport à autre chose que l’on peut acquérir à leur place. La relativité universelle, une chose n’existant que par rapport à d’autres, et la perte de la valeur intrinsèque, rien n’ayant plus de valeur objective indépendante des estimations toujours changeantes de l’offre et de la demande, sont inhérentes au concept même de valeur. »Cette dénonciation de la « marchandisation » de toute chose, c’est-à-dire du monde lui-même, semble ainsi, pour Hannah Arendt, constitutive de la structuration de l’ensemble de la société capitaliste autour du marché, c’est-à-dire autour du déséquilibre permanent mais toujours changeant de l’offre et de la demande. A cet égard, la crise d’aujourd’hui est un puissant révélateur du cœur absolu, mais introuvable, du « système » où nos vies, aveuglément, se déploient. Une apocalypse.

Tous les commentaires

Merci pour votre commentaire, même s'il est bien sombre.

Je prenais, quant à moi, le mot "apocalypse" au sens premier du terme, celui, qui vient du grec, c'est-à-dire un dévoilement, une révélation. Il a pris en français le sens de "fin du monde", mais c'est un glissement sémantique, un détournement.

En anglais, on ne parle pas de l'Apocalypse de Jean, mais de "Book of Revelation", ce qui est bien plus juste.

J'ajoute que cette relativité de la valeur, dont parle Arendt, rejoint la contestation par André Dorléan de l'objectivité de la valeur (cf. son interview d'aujourd'hui dans Libération, et son livre L'Empire de la valeur), dont il fait le trou noir, le point aveugle, de la théorie économique libérale.

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