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Vacance à l’amère
C’est une vieille complainte que tout le monde connait à bord. On l’entend ce soir planer sur le roof, un grognement de basse-contre sortant d’un matelot rougeaud. Assis sur une baderne, il froisse la partition de tout son cœur. C’est au point que je ne saurais dire qui de la fumée de sa pipe ou des trémolos lui arrache le plus de larmes salées. Le matelot ravale.
L’organe qui propulse cet air marin, s’il est parfois nostalgique, ne succombe pourtant pas aux langueurs émollientes de la plainte. L’oreille attentive sous le bâchis entend presque les accords de l’accordéon diatonique qui accompagnerait en d’autres temps le chanteur. Il ramende un filet à la lueur plate du couchant, penché sur l’ouvrage comme la dentelière de Locronan qui devait l’attendre mais s’est lassée. Le matelot s’indiffère de la houle.
Il n’a jamais entendu le timbre déchirant d’un blues, encore moins le plain-chant spirituel et mystique d’un Saint-Ambroise. Mais il tire des bords de l’un à l’autre, placide. Un vent de nordet joue dans les funes un air de fifre qui se fout de l’air et des mots. Les haubans claquent leur refrain métallique sans souci du tempo allègre du chant marin. Le matelot berce son dépit.
Un hoquet secoue par moments son dos robuste appuyé au tambour du grand treuil rongé de sel. La bouteille d’eau de vie collée à sa hanche clapote doucement. Le matelot cuve.
Tout l’équipage sait de quoi il s’agit. Le filet a failli rendre l’âme dans les croches de la baie d’Audierne. Le matelot aussi remettra tôt ou tard sac à terre, l’âme couturée à l’aiguille à ramender.
Sa chanson est un amour qui a été, son amour est une chanson qui aurait pu être. C’est toute honte bue qu’il appelle ses frères à l’écope à larmes, comme le faisait, dit-on, le mousse avant d’aborder aux échelles du Levant.
Le matelot a l’horizon brouillé qui tangue.


Tous les commentaires
je lis toujours avec attention et émois. ce soir c'est ce texte et Semprun, que ça!
Sa chanson est un amour qui a été, son amour est une chanson qui aurait pu être. C’est toute honte BLUES qu’il appelle ses frères à l’écope à larmes.
Excuse moi Jonas, j'ai juste modifié un mot mais le coeur est haut dans ton bateau!
http://www.youtube.com/watch?v=v2oxhltrBSE
Je te croyais jongleuse de mots, Espoir. Mais tu es en plus esca"mots"euse, maquilleuse, passeuse, diablesse, sourcière... Enfin, je ne sais pas trop dire mais tu n'en loupes pas un. Les mots n'ont qu'à bien se tenir.
Merci pour ce blues magnifique de Jonasz.
Lire Semprun, Jean-Yves c'est obtempérer à "L'écriture ou la vie".
je tangue d'un bord à l'autre
ce marin est à la ramende
le monde roule d'un désastre à l'autre
l'eau de vie, une aigre algue menthe
J'aime comme tu essores les mots pour leur faire rendre après rinçage les idées qui les imbibent, dame du bois joli.
les mots que j'essore, je les sors de ta bouche
les maux que je tords, sont les ors de ta couche
"Froisser la partition de son cœur".... "Sa chanson est un amour qui a été, son amour est une chanson qui aurait pu être." Quelle beauté !
Jonas, tu nous a tissé ce poème comme un filet où l'on ne se lasse pas de se laisser prendre et reprendre. C'est une pure merveille, cousue avec une finesse digne de toutes les dentelières de Locronan et d'ailleurs, qu'elles soient patientes ou pas, et qu'elles connaissent elles aussi ou non l'écope à larmes....
Bravissimo !
Ben oui, Grain. Dans cette vaine tentative de ramender les amours mortes, rien ne distingue la dentelière du marin. Sauf peut-être la grosseur des aiguilles. Sinon, c'est toujours celui qui commence qui gagne.
@JONAS2.
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Texte de toute beauté.
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Les dentelières se collaient parfois au ramendage des filets, elles aussi, Agnès. Les marins à la dentelle, en revanche, je ne suis pas sûr
Breizh o veva !
@JONAS2 (22:56).
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Noz vat.
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Kenavo ar c'hentañ ! Pour des petits morceaux de clavier musicaux, ceux-là !
Texte magnifique qui serait digne d'être chanté par un certain Loiclantoine, j'imagine déjà le si doux refrain d'une si belle complainte!!!
bravissimo
Merci pour la découverte, Nao. Je ne connaissais pas du tout Loïc Lantoine.
Juste un premier survol sur deezer. Voix extaordinaire. Titres alléchants. J'ai l'impression que le tout baigne dans l'air iodé de cette Bretagne pour laquelle j'ai gardé une sacré tendresse. Je vais aller me baguenauder dans ses chansons dès que j'aurai un moment.
Quel texte franchement magnifique ! Superbe évocation, belle scène de film irrésistiblement amenée à fleur d'imagination.
Un très grand et très admiratif merci !
Merci pour votre passage, JYD. Que les embruns vous soient rafraichissants !
Quand je serai grande, je ferai dentelière à Locronan....
De fil en aiguille, Grain, tu trouveras dans ce dictionnaire des mots rares et anciens des termes de marine - entre autres - qui devraient te régaler, toi qui es mots-phile. Tu verras notamment le bredindin dont Jeff d’Argy a fait le sujet une chanson de marins dans la région de Marennes. Je ne la trouve malheureusement pas sur le net. Reste le dico en .pdf.
http://golfes-dombre.nuxit.net/Mots_rares_et_anciens.pdf
J'aime ces mots, ces beaux mots, qui courent sur l'amer comme les nuages courent sur le ciel.
Alors, Fedor, comme pour Grain, ces mots qui nous viennent de très loin et nous portent à "abeausir" les choses.
http://golfes-dombre.nuxit.net/Mots_rares_et_anciens.pdf