Ecoutes françaises pour la Lybie
Wikileaks vient de publier une nouvelle série de documents Un monde sous surveillance, qui contient notamment un mode d'emploi détaillé du système de surveillance nationale et de contrôle des passeports que la société française i2e se propose de concevoir pour la Lybie.
Ce document, intitulé Homeland Security Program, Technical Specification, Public Safety Systems And Passport Network Of The Great Libyan Arab Jamahiriya, et orné en page de titre du drapeau vert libyen, semble avoir été présenté aux autorités libyennes le 11 novembre 2006. Référence y est faite à une mission précédente en Lybie les 10 et 11 mai 2006, ainsi qu'une visite des Lybiens à i2e.
La société i2e propose de développer notamment les services suivants:
1) sécurisation de toutes les communications, ordinateurs et données des autorités
2) écoute de téléphones portables à distance (128 appels simultanément)
3) écoute de conversations (de vive voix), par l'utilisation des microphones des téléphones portables, activés à distance. Il y a alors deux cas de figure: a) l'utilisateur "coopératif" (espion): son portable sera équipé d'un micro ultra-puissant, capable de capter toutes les conversations dans une salle. Ce téléphone sera modifié pour avoir l'apparence d'être éteint pendant la phase enregistrement, pour ne pas éveiller de soupçon; b) l'utilisateur "non-coopératif" (la cible) - pour ce récalcitrant, il y aura deux possibilités: soit on lui "offre" un portable bidouillé (ce dont on ne l'informera point); soit on se servira du sien, en activant le micro à distance, en mode silence, mais là, il faudra encore un petit peu de développement.
4) géolocalisation des utilisateurs de téléphone et captage de leurs échanges de données (sms, mails...), hors voix.
5) identification de tous les numéros de portable dans un lieu donné. Selon la puissance du signal, la zone couverte peut varier de 10 à 100 mètres en ville et de 50 m à 2 km hors ville. Cela permet par exemple de capter et stocker instantanément les numéros de toutes les personnes se trouvant dans le foyer d'un hôtel (ou une manif...). Ceci peut perturber la réception d'appels pendant 2 à 10 secondes.
6) contrôle et interception de tous les échanges sur internet, en temps réel
7) stockage des tous ces messages et fichiers captés (1 To)
8) centre de contrôle et base de données, permettant de reconstituer et trier toutes les donnnées relatives aux lieux, dates, personnes, numéros, échanges, recherches sur internet, mots clés etc.
9) une interface graphique sera superposée sur la carte de la Lybie, pour localiser plus facilement la cible [sic].
10) en option, un deuxième ou troisième centre de contrôle pourra être proposé
11) bloquage et filtrage de sites web
12) formation: 3 ingénieurs libyens passeront 2 mois à Paris; 2 ingénieurs français passeront 6 mois en Lybie.
13) securisation des voitures des hautes personnalités: système de brouillage de tous les signaux radio dans un rayon de 100 mètres
14) nouvelle architecture de contrôle des passeports, pour Tripoli, Benghazi, et la frontière tunisienne
Voilà. Avec un peu de chance, ils l'auront eu, ce contrat. Ou alors leurs concurrents. Peu importe; ils trouveront bien client quelque part, peut-être même en France? Les indignés de la Défense affirment que leurs portables n'ont pas fonctionné pendant les charges policières qu'ils ont subies. Coincidence?


Tous les commentaires
*** Merci pour ces infos importantes... Nous sommes aussi concernés.
Beaucoup plus de détails sur owni.
Voyez surtout la pub d'i2e (devenue amesys) pour leur système Shadow, du "brouillage intelligent". On peut y jouer aux brouilleurs ou espions en ligne, en activant les boutons "protection", "gonio", "attaque", "écoute". Très amusant. Allez jouer.
Les révélations de Wikileaks pose aussi la question de la "privatisation" de la surveillance, alors que par le passé les Etats (déjà impliqués dans des système comme Echelon) revendiquaient un "monopole de la surveillance légale" pour paraphraser Max Weber*.
La violence « légitime » se privatise. L’Etat néolibéral délègue couramment l’usage de la force à des acteurs privés (en France, les sociétés de sécurité comptaient déjà 95.000 salariés en 1995 contre 10.000 en 1980. En 2006, 100 000 "contractors" travaillaient pour les USA en Irak, notamment employés par DynCorp et par Xe (anciennement BlackWater).
La privatisation de la surveillance est une étape supplémentaire qui doit nous amener à nous interroger sur la nature de l'Etat, aujourd'hui.
* Max Weber : « l'État est une entreprise politique à caractère institutionnel dont la direction administrative revendique avec succès dans l'application de ses règlements le monopole de la contrainte physique légitime sur un territoire donné » Le Savant et le politique (1919)