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May

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Des trous dans la résilience : charité bien ordonnée commence par soi-même

Les fées ne se sont pas penchées sur leur berceau : des sorcières, peut-être... Ils ont vécu des enfances difficiles, surmonté des traumatismes parfois effroyables. Mais ils en sont sortis plus forts, plus lucides. Souvent, nul ne devinerait, à voir leur parcours de vie exemplaire ou la démonstration de leurs talents, les manques essentiels qui ont prévalu à l'aube de leur vie. Ce sont des résilients, vous en connaissez surement, peut-être l'êtes-vous vous-mêmes.

Je remercie ici Boris Cyrulnik d'avoir montré si brillamment que tout n'est pas joué avant six ans, et que du pire peut parfois sortir le meilleur.
Mais le meilleur pour qui ? C'est la question que je veux explorer ici.
La résilience est un phénomène très humain, qui donne espoir en l'homme. Son existence, qui traduit bien le phénomène du libre-arbitre, nécessite plusieurs facteurs pour se mettre en place, en particulier un ou plusieurs « tuteurs de résilience ». Il va s'agir pour le petit d'homme traumatisé, de chercher dans tous les modèles qui sont à sa portée, autre chose que ce qui le condamnerait à revivre ses traumatismes ou à les faire vivre à d'autres. Comme l'évoque Boris Cyrulnik, ce tuteur de résilience peut être un proche de la famille ou un enseignant. Parfois, un modèle littéraire peut faire l'affaire. Grâce à ce tuteur de résilience, l'enfant va oeuvrer à l'édification de sa propre personnalité, en se donnant des valeurs qui ne sont pas forcément celle de son milieu, et il va utiliser une réelle énergie pour aller sur un chemin qu'il va se choisir. Les résilients sont des gens qui, comme le dit Joyce Mac Dougall, ont « investi leur grandissement ».
Mon projet ici n'est pas de décrire la résilience : les livres de Boris Cyrulnik sont très explicites à ce sujet et, de plus, agréables à lire. Je peux ici juste décrire les résilients eux-mêmes, parce que que cela introduit mon propos. Cette description n'est peut-être pas « classique », mais c'est ma façon de tenter d'illustrer ce concept, sachant d'ailleurs que toute typologie est générale et exclut inévitablement les cas particuliers différents. En fait, quand je parle de "résilients", je ne pense pas en terme de structures, mais en terme fonctionnel. Je me limite d'ailleurs aux résilients ayant développé un altruisme un peu plus élevé que celui de la moyenne des hommes, et je m'inspire, dans ma conception, de Boris Cyrulnik, et d'Alice Miller, entre autres, ainsi que de mes propres observations.

 


Les résilients

 

Ce sont en général des gens « sages ». Mêmes s'ils sont passionnés, ils prennent rarement de décision à la légère. Ils ont connu le poids du malheur, et ils tentent du mieux qu'ils peuvent, d'éviter de le revivre ou de le créer. Souvent, ils ont une pensée globale, anticipant beaucoup et prenant le parti de la collectivité ou d'autrui. Cela les rend altruistes, et en général bien acceptés dans les groupes où ils ont souvent un aspect modérateur. La faculté qu'ils ont de se mettre à la place de l'autre les rend très adaptables, et s'accompagne d'un
altruisme parfois discret mais net. Quelquefois ils s'adaptent d'ailleurs un peu trop longtemps aux situations, même difficiles, plutôt que d'en sortir.
Ces caractéristiques viennent du mouvement résilient.
En effet, comment un enfant intelligent peut-il se sortir sans trop de dégâts d'une relation familiale marquée par un égoïsme et une maltraitance parentale ou sociale?
Une des bonnes façons de s'en sortir, c'est de tenter de deviner ce qui se passe, par exemple dans la tête de ces parents immatures et imprévisibles, pour trouver l'attitude appropriée. Les enfants ayant trouvé ce mécanisme de défense vont avoir une grande facilité à l'âge adulte à se mettre à la place de l'autre : ils sont très sensibles à l'environnement et même très intuitifs.
De plus, cette aptitude s'accompagne d'une sorte d' « appétence thérapeutique ». En effet, l'enfant au prise avec une mère ou un père immature ou en souffrance, va essayer de soigner son parent défaillant, à la fois parce que c'est la seule façon qu'il peut trouver pour que celui-ci soit davantage capable de lui apporter un peu de l'affection et de l'attention dont il a besoin, mais aussi parce, en apportant du soutien à son parent, et en s'identifiant à lui, il reçoit, en reflet, la satisfaction qu'il donne.
Ce dernier mécanisme est très fréquent, et n'est pas sans conséquence, aussi, je vais le détailler un peu.

 


Aider l'autre pour se secourir soi-même

 

Imaginons une mère déprimée, incapable de s'occuper de son enfant. Celui-ci peut s'identifier à sa mère et ressentir sa souffrance à sa place. Et trouver alors les mots apaisants ou les attitudes enjouées qui vont sortir celle-ci, au moins momentanément, de son marasme. Outre que celle-ci peut perdre effectivement, un peu de sa tristesse, ce qui est important, c'est que le mécanisme en lui-même permet à l'enfant de téléporter sa propre tristesse d'être délaissé par sa mère, en devenant activement celui qui la soigne : il transforme ainsi une position passive douloureuse en position active. En soignant sa mère, c'est lui qu'il soigne, mais il ne le sait pas.
C'est ce qui fait que beaucoup de résilients se retrouvent dans des professions de soins, mais en particulier de soins psychiques : psychiatres, psychologues, éducateurs...
Mais c'est aussi ce qui explique que toutes les caractéristiques positives décrites dans la résilience, ont aussi un aspect négatif : le revers de la
médaille.

 

La douleur des résilients

 

En effet, de quoi se plaignent les résilients, quand, un jour, ils se plaignent ? De ne pas avoir de retour. Ils disent « Ce n'est pas que j'attendais quelque chose en échange : quand je donne, cela m'est naturel et je ne vois pas comment je pourrais ne pas aider un ami qui a du souci. Mais, au bout du compte, moi j'aide tout le monde et, quand moi, j'ai un souci, je me retrouve seul. Cela me donne un profond sentiment de vide, comme si je m'étais vidé auprès des autres, et que l'on ne me donne rien quand, à moi, j'en ai besoin. »
A ce moment-là, la dépression guette, ou, parfois, la fragilisation psychosomatique. Le système s'effondre, mais peut reprendre comme avant, pour peu que le résilient retrouve son mode de fonctionnement habituel.
Cette identification à la souffrance de l'autre que l'on soigne pour soigner sa propre souffrance oubliée, c'est un mécanisme qui est à double-tranchant : effet bénéfique intégrateur évident, mais aussi, oubli d'un égoïsme naturel qu'on va perdre dans l'autre. Ce mécanisme est à l'oeuvre dans bien des acceptations de maltraitance. Et on comprend pourquoi certaines personnes marquées par une violence parentale, et qui s'en sont très bien sorties, vont un jour accepter une violence conjugale pour la raison que le mari violent, au fond, souffre...
Je laisse de côté la question, pourtant importante aussi, du sentiment de culpabilité. Freud dans "Totem et Tabou" a brièvement évoqué cette question du sentiment de culpabilité inconscient, qui serait l'introjection d'une culpabilité parentale non reconnue chez les parents. C'est vrai que les résilients donnent parfois l'impression de passer leur vie à racheter des fautes qu'ils n'ont pas commises, pardonnant à l'autre et lui trouvant toutes sortes d'excuses, tout en corrigeant, du mieux qu'ils peuvent, les conséquences pour celui-ci de ses conduites fautives.
Pour en revenir à ce mécanisme de la projection dans l'autre de son propre égoïsme, dans une sorte d'oubli de soi-même, je considère que c'est le noyau de la souffrance réelle, et profonde, de nombre de résilients qui semblent pourtant avoir tout à fait réussi leur vie.
Comme le décrit Alice Miller dans « Le drame de l'enfant doué », ces enfants doués qui cherchent par leur activité psychique à donner un sens au chaos dans lequel ils vivent, deviendront des adultes qui peuvent être sujets à la dépression, en particulier, la dépression devant le succès. Ils ne savent pas qu'ils recherchent l'approbation de leur mère, mais, en réussissant, ils ressentent comme un vide, qui est celui qu'ils ont vécu enfants.
De même, s'ils se sentent en difficulté, au lieu de demander de l'aide comme il semblerait judicieux de le faire, ils vont en donner à quelqu'un, en pensant que celui-ci en a davantage besoin qu'eux. Ils reproduisent là cette translation de leur douleur qui les a sauvés plus jeunes. A part que donner quand on est déprimé, cela coute beaucoup. Et, pour peu que celui qui est aidé ne donne en retour ni reconnaissance, ni affection, le vide peut finir par devenir vertigineux.
Cette défense infantile, qui fut un facteur d'évolution très positif, finit par se retourner contre le résilient. Quand, lors d'un travail psychothérapeutique, il essaie de se défaire de cette contrainte à l'aide d'autrui, tentant d'assouplir un peu cette défense, il se rend compte que, souvent, il n'y parvient pas. Le travail de réappropriation d'un égoïsme légitime, et l'acceptation de la position de demande d'aide, va se faire au travers de phases où la souffrance et la colère impuissante initiales devront être retraversées.

 

L'entourage du résilient

 

Les personnes dont s'entoure le résilient sont souvent des gens qui acceptent, sinon au début, du moins assez rapidement, comme un dû,
ce qui leur est apporté par le résilient. L'homme est ainsi fait qu'il n'aime pas se retrouver en situation de dette, et qu'il confond souvent reconnaissance et dette. Là où le résilient s'attend à de la reconnaissance, son obligé évite le sentiment de dette en tenant leur relation réciproque et asymétrique comme allant de soi. Et, plus le temps passe, plus c'est le cas. Il est difficile de faire comprendre aux personnes altruistes que c'est leur propre générosité, et leur absence d'attente d'une réciprocité, qui conduit des gens qui ne sont pas, a priori, des monstres, à se comporter en goujats.
De même, l'habitude qu'ont les résilients de « prendre sur eux » pour ne peser sur personne, a des conséquences sur ce qu'ils rencontrent quand ils sont malades. En effet il arrive que leur entourage ou leur médecin, à l'instar de ce qu'ils font eux-mêmes, minimisent leurs symptômes. Et quand ils finissent par se plaindre, c'est tellement inhabituel, que ce n'est parfois pas entendu, voire critiqué « Tu ne vas pas t'y mettre ! ». C'est quelque chose qui se passe dans l'infra-verbal. Les résilients altruistes savent si bien faire passer le message que l'important, c'est l'autre, qu'il peut arriver que ce soit le médecin qui soit déstabilisé à l'idée que ce patient si solide soit malade ou déprimé, ce qui peut retarder le diagnostic. Il faut dire qu'il peut arriver que le résilient lui-même, qui ne sait pas vraiment se plaindre, oublie carrément d'évoquer tel ou tel signe fâcheux de son état. Parfois même un expert peut voir arriver une patiente maquillée et sur son trente-et-un, donnant le change comme si son but c'était de faire croire qu'elle n'était pas malade, ce qui est faux et pas du tout dans son intérêt.

 


Du pire sortir le meilleur, mais pour qui ?

 

J'aurais envie de répondre qu'il faut prendre garde, quand on s'est sorti d'une enfance difficile, de ne jamais oublier que l'on doit être, d'abord, son propre meilleur ami. Si la société aime ces personnes généreuses et ayant le sens du collectif, si partout, en famille ou au travail, on favorise ces comportements d'oubli de soi, il faut savoir ne pas trop s'identifier à cet idéal, garder à l'esprit ce nécessaire équilibre entre intérêt personnel et intérêt de l'autre. Il faut savoir que rien ne réparera jamais les manques infantiles, mais que l'on s'en sort d'autant mieux qu'on les reconnait, ces manques. Qu'ils donnent, grâce à la résilience, accès à une sensibilité rare, et même à une créativité vivante. Mais que ce qu'il est important de reconquérir, ou de conquérir, c'est une relation à l'autre où l'on accepte autant de recevoir que de donner.

 

 

Ref :

"Les vilains petits canards" Boris Cyrulnik chez Odile Jacob

"Le drame de l'enfant doué" Alice Miller aux PUF

Tous les commentaires

Merci, Liliane pour ce billet , qui enseigne , m'enseigne à propos des " résilients " et de l'enfance difficile où je retrouve une certaine vérité .

La résilience représente pour moi une des preuves que l'homme a la possibilité de sortir du déterminisme. C'est pourquoi il m'intéresse particulièrement d'étudier comment celui-ci peut se nicher cependant au coeur-même du processus résilient.

Pourquoi ne croyez-vous pas au déterminisme ? - «C'est de l'intérieur de soi que vient la défaite. Dans le monde extérieur il n'y a pas de défaite. La nature, le ciel, la nuit, la pluie, les vents ne sont qu'un long triomphe aveugle.» [ Pascal Quignard ]

Il y a un déterminisme, mais l'homme est libre de le suivre ou pas. Et pour cela, il doit d'abord savoir en quoi il est agi par des forces qu'il ignore. C'est mon point de vue. Je crois profondément au libre-arbitre, mais, souvent, on croit choisir alors qu'on obéit à un déterminisme interne (psychologique) ou externe (emprise, propagande). Tandis que d'autres fois, on pense que l'on n'a pas le choix alors qu'en fait on l'a.

L, puisque c'est L que vous avez choisi! Votre billet est rempli de sagesse, a toute sa justification. Notre époque a trop souvent réduit des situations à quelques formules rapides:" je suis résilient, tu es résilient, il est résilient!" D'abord, et ce n'est ni vous ni Cyrulnik qui me contredirez, juste en passant, cette notion de résilience est antérieure à l'œuvre de Boris. Il l'a "banalisée", fait connaître au grand public et c'est bien ainsi, mais il n'en est pas "l'inventeur". Très important cette notion du "tuteur", celui par qui l'enfant arrive a dépasser sa situation de souffrant et de victime. C'est aussi un vrai travail, il faut le dire. Pas une grâce qui vous tombe du ciel. Rendons hommage à tous ces enfants qui, par leur courage, leur volonté, leur ténacité, à l'image du destin de Boris lui-même, sont arrivés à dépasser l'endroit où la vie les avait laissés. C'est sans doute de cela que l'on retrouve chez eux: la vie, ils savent ce que c'est, n'ont rien oubliés, font avec. D'où, sans doute, leur calme, leur apparente "force tranquille". Rien n'a été simple. Je m'interroge sur ce qui fait que untel ou untel (avec tuteur) a pu aller au delà: les résilients que j'ai rencontré avaient une forme d'intelligence intuitive forte. Une sorte de capacité à analyser ce qu'ils avaient vécu, une capacité à prendre un peu de distance par rapport à eux-même: un peu comme un don, quand on dit: "Il a le don des maths ou il a un don artistique". Avant on parlait de "sublimer", de cette capacité à transformer en positif le négatif. Mais quels en sont les mécanismes intimes? Encore bien des questions. Merci pour cet exposé si clair et si éclairant! Une fois de plus!

Merci, M Philips, pour votre lecture attentive. J'apprécie que vous ayez souligné que la résilience est un travail. Cela me rappelle un mot que l'on m'a rapporté, il y a longtemps, venant de quelqu'un à qui l'on faisait compliment de sa réussite. Il a répondu "Oui, mais je suis comme les canards, j'ai l'air de glisser sur l'eau, mais, dessous, qu'est-ce que je pédale !". La résilience n'est pas une grâce, vous avez tout à fait raison de le dire, et ceux qui luttent pour sortir d'un destin mal parti savent ce qui leur en a couté. Quand on leur dit qu'ils ont de la chance, ils l'entendent avec une certaine amertume. Non seulement ils doivent lutter, plus que d'autres, contre des forces négatives, mais en plus il faudrait qu'ils remercient la chance de leur avoir souri ! En plus, leur hauteur de vue, ou leur intelligence intuitive, dont vous parlez, leur attirent souvent de l'envie et, donc, du dénigrement. Comme ils sont souvent gentils, ils se laissent attaquer sans contre-attaquer, et ils en souffrent sans mot dire. Quant à la question de savoir pourquoi untel ou untel "choisit" la résilience, il ne me semble pas que l'on puisse trouver une réponse globale. C'est Alice Miller qui me semble se rapprocher le plus d'une explication fonctionnelle : c'est la tentative de trouver un sens à une situation qui n'en n'a pas, qui conduit à surinvestir l'activité de pensée et la réflexion à la recherche d'une compréhension qui permettrait de dépasser la souffrance ou d'y apporter une solution. L'enfant "deviendrait" doué par l'exercice de cette activité de recherche de sens. Cette hypothèse me semble assez intéressante. En poursuivant, on pourrait dire que c'est l'activité de pensée qui va se nourrir des ressources de l'environnement pour progresser à la recherche du sens et de la vérité. Quant à savoir pourquoi certains, confrontés au même chaos infantile, décident au contraire de fermer les écoutilles et de ne pas "se prendre la tête", je n'aurais pas de réponse à cette question. Ce que je sais, et que je déplore, c'est que la recherche de sens et la quête de la vérité sont beaucoup moins supportés par la société actuellement. Va-t-on constater une "panne de résilience" ? Je ne le sais pas. Peut-être pas, parce que cette recherche est constitutive de l'humanité. Même si l'on appauvrit la culture, un résilient va trouver le moyen d'alimenter sa recherche de sens : les voies seront peut-être plus tortueuses, mais il parviendra néanmoins à se construire en-dehors du système mortifère dans lequel il a grandi.

Comme ce sujet est rempli de choses intéressantes! L'envie vient aussitôt de comparer le TRAVAIL de l'individu résilient au TRAVAIL de celui qui fait le choix de la psychanalyse ou de l'analyse. Un individu a toujours à gagner à travailler, c'est à dire à dépenser de l'énergie pour tenter d'obtenir un résultat. Qu'ils s'agisse de faire le ménage dans sa maison, qu'il s'agisse de faire ses devoirs à l'école, d'exercer son métier du mieux possible (quel qu'il soit). Il y a là, pour moi, quelque chose extrêmement valorisant et qui n'est peut-être plus suffisamment enseigné! Le travail (du résilient, de l'ouvrier, de l'écolier, de la ménagère, de celui qui est en analyse, etc) est toujours et apporte toujours un plus à l'individu. Enseigner le goût du travail, ce n'est pas donner des clés pour vivre sans trop de soucis, c'est ouvrir des portes sur des satisfactions personnelles. Mais, bien sûr, encore faut-il que derrière cela il y ait eu un choix, une décision, l'exercice d'une liberté! la recherche de sens et la quête de la vérité sont beaucoup moins supportés par la société actuellement N'est-ce pas le fruit d'une forme de dévalorisation du "culturel"(un travail de l'esprit) au profit du "consommable"(une simple digestion)? Une des raisons que me font en vouloir tant à notre président!

Merci M Philips Je partage votre souci de la dévalorisation actuelle de la notion de travail. Difficile souvent de faire partager aux jeunes l'idée que faire un effort pour obtenir ce que l'on souhaite augmente la satisfaction que l'on en retirera. La publicité vantant l'intérêt de la consommation immédiate et la valorisation de l'absence de délai entre le désir et la satisfaction, vont à l'encontre de ce "travail" de mise en suspens de la satisfaction et de l'acceptation volontaire de la frustration pour obtenir un contentement ultérieur autrement plus enrichissant. Par exemple au niveau scolaire, un certain nombre de jeunes rechignent à entreprendre des études longues dont ils seraient capables, et dans des branches qui leur plaisent, parce que cela voudrait dire consacrer plusieurs années à l'étude dans des conditions imposant des efforts, sinon des sacrifices. Ils n'anticipent pas, me semble-t-il, que cet effort sera la garantie d'obtenir un emploi intéressant à long terme. Le fait que cet effort ne soit pas valorisé ("intello" est l'insulte suprême dans les collèges, c'est dire !) ne favorise pas le choix de l'effort intellectuel. Je généralise, bien sûr, et il y a des études longues ne débouchant pas sur des emplois, et des personnes motivées qui essaient de se dépasser. Il n'empêche que ce mouvement me semble réel. Je pense que les résilients, eux, ne passeraient pas à côté de cette opportunité de progresser. Je fais par ailleurs le même parallèle que vous entre travail psychologique ou psychanalytique, et travail du quotidien, quand celui-ci participe d'un choix.

Excusez-moi pour cette digression concernant le travail et qui nous éloignait du fond de votre billet: les difficultés auxquelles les résilients doivent se confronter dans leur vie de tous les jours. Vous faîtes bien ressortir leur côté attachant et sympathique (qui ne rêverait d'avoir Boris comme père, comme frère, comme tonton, comme compagnon!) et, en même temps, ce qu'ils vivent malgré tout au fond d'eux-même, tant il est vrai qu'ici, comme dans l'analyse, on n'en sort pas complètement "lavé" de son passé mais simplement mieux armé pour "faire avec" chaque jour! Il leur est difficile d'être égoïste, tout entier qu'ils sont à se tourner vers les autres! Ils s'en plaignent d'ailleurs de temps à autre:"Oui, vous me voyez en pleine forme, plein de vie, mais en dessous, sous l'eau, qu'est-ce que je pédale!" Alors, quand nous croisons ces gens si sympathiques, si altruistes, si généreux, si à l'écoute des autres, si sensibles, si rempli de cette intelligence intuitive, pensons aussi que, peut-être, derrière, se cache un résilient! Et que lui aussi a besoin d'être "gâté", "choyé", chouchouté! Merci aussi, au travers de ces billets qui abordent des thèmes de tous les jours, de donner à qui veut bien vous lire, l'occasion de se poser quelques questions, sur lui, sur les autres, réfléchir et donc "faire avancer son schmilblik". Une manière de joindre l'agréable...à l'utile!

Merci pour cette analyse.

 

En lançant une boutade « En psychologie rien ne se crée, rien de ne se perd », tous ces individus ayant eu des traumatismes, prennent de l’énergie pour soigner ces incidents laissant d’autres mal-êtres dans leur psyché.

@Jean Mézières : merci !

(je ne réponds pas en direct pour ne pas empêcher la correction des fantaisies du navigateur )

La formule est juste « En psychologie rien ne se crée, rien de ne se perd » : il n'y a pas de grâce, pas de baguette magique. On peut dépasser ses difficultés, en faire du mieux, mais cela coûte. Il est important de le savoir : pour le résilient lui-même pour qu'il ne s'oublie pas en cours de route, mais pour l'entourage aussi, qui devrait garder à l'esprit que chacun a ses failles et ses besoins d'attention et d'aide, même celui qui, pour ne pas les avoir reçues, ne sait pas les demander.

@Jean, @L,

En psychologie rien ne se crée, rien de ne se perd » Certains pourraient dire, à partir de cette vérité: "A quoi bon, alors, essayer de s'en sortir?".

Je leur répondrais que même si, au total, une souffrance n'a pas disparu, même si elle est restée en changeant de place, il n'en reste pas moins que le travail entrepris sera, lui, toujours perçu comme quelque chose de valorisant, le sentiment d'avoir gagné quelque chose sur soi-même, par soi-même, par sa propre énergie, par sa propre volonté. Le sentiment d'avoir gagné plus de liberté, d'être devenu plus solide: autant de ressentis qui ne doivent rien à une éventuelle méthode Coué et qui, donc, au total, aident à mieux vivre!!

Merci, vraiment, pour cette super analyse.

J'ai lu cet été "la vie commune" de Tzvetan Todorov. Il insiste énorméménet sur le concept de "reconnaissance", qui est le ciment de notre humanité, de notre sentiment d'exister. En simplifiant, j'ai l'impression que l'on s'intéresse ici aux enfants qui n'ont pas reçu assez de "reconnaissance" de la part de leur(s) parent(s) ou de leur entourage proche dans leur petite enfance. On ne s'intéresse pas à eux, on les ignore, on les nourrit à peine (physiquement et intellectuellement), on reconnait qu'ils existent lorsqu'on leur tape dessus.

Un être humain ne pouvant vivre sans reconnaissance de la part d'autrui, ils vont chercher cette reconnaissance d'une manière ou d'une autre.

1/ La plus évidente est de faire des conneries. Si vous tapez votre petite voisine, tout d'un coup, la mère de votre voisine va s'intéresser à vous !! Vous existez ! Ensuite ce sera l'instituteur qui vous criera dessus, le directeur, la police, la juge...etc. Vous vous êtes habitué à une reconnaissance négative, vous existez en tant que bandit, truand, violent. Très difficile d'en sortir.

2/ La moins probable est que quelqu'un, dans votre entourage plus éloigné, finisse pas vous accorder un peu de reconnaissance "positive". Une soeur, un voisin, un copain, une assistante sociale, une tante, un instituteur. Cela peut sans doute suffire à vous sentir enfin exister en tant que "bon en dessin", "gentil", "mignon", "intelligent", "bon au foot", "qui nous fait rire". Les grands comiques sont souvent des gens qui ont beaucoup manqué d'attention dans leur enfance, et qui ont trouvé leur propre solution : "faire rire". Quelle est la probabilité pour que la rencontre avec quelqu'un qui va vous regarder se fasse?

J'ai donc l'impression que l'on peut appeler "résilient" toute personne qui a réussi à survivre longtemps sans reconnaissance de la part d'autrui, sans tomber dans les "conneries", la méchanceté, et qui a fni par trouver ses propres solutions pour obtenir de la reconnaissance, pour exister positivement dans le regard d'autrui.

J'aime beaucoup votre paragraphe final : les résilients ont tellement l'habitude de vivre sans reconnaissance qu'ils ne savent finalement pas gérer cette reconnaissance lorsqu'elle vient. Et quelqu'un qui n'a jamais besoin de rien, refuse les cadeaux et les compliments n'est pas facile à vivre pour son entourage... car il refuse aux autres, d'une certaine manière, une reconnaissance.

Cette approche, ce "modèle" de l'existence humaine paraît si évident que je ne comprends pas qu'il ne soit pas plus utilisé, intégré dans nos institutions. Plusieurs exemples :

 

  • la délinquance, petite ou grande. Effectivement, à 3 ans, à 5 ans, on peut "facilement" repérer l'enfant qui n'est pas assez "reconnu" ou qui ne reçoit que de la "reconnaissance négative"
  • la burqa / le niqab. Les femmes qui choisissent ce vêtement découvrent soudainement qu'elle deviennent visibles ! Tout le monde s'intéresse subitement à elle !! On les insulte, on les ignore ostensiblement, des journalistes viennent les voir, on les compte (367 selon les RG). Elles ont trouvé leur moyen d'exister, alors qu'elles étaient vraisemblablement transparentes jusqu'alors.

Mais je m'éloigne du sujet.... 

Olivier,

Sans doute L vous répondra elle-même. Je voudrais juste insister sur la présence de ce tiers qui sert de tuteur, ou d'enzyme, cette personne qui, à un moment donné, a aidé l'enfant à exprimer sa résilience. Ce n'est pas de l'ordre de la reconnaissance mais plutôt de l'ordre du miroir, un miroir bienveillant qui renvoie l'enfant à lui-même, lui permet de progresser par lui-même. Ce n'est donc pas un encouragement à proprement parler. Reste, bien-sûr qu'il est de toute première importance, dès la naissance, par des mots, d'encourager et de féliciter l'enfant chaque fois qu'il avance!Sourire

Merci, Oliv92, pour votre intervention très intéressante. Outre qu'elle me donne envie de lire "La vie commune", elle m'amène des pistes de réflexion nouvelles. En particulier sur notre absolu besoin de reconnaissance.

Effectivement, nombre de résilients deviennent des artistes ou des créateurs au sens plus large. On peut faire l'hypothèse qu'ils vont, entre autres, chercher dans ce "quelque chose de nouveau" qu'ils vont apporter au monde, une reconnaissance de la part de l'autre qui leur a manqué. Reconnaissance abstraite, contrairement à ce que certains pensent : c'est plutôt l'idée d'être entendu ou reconnu. Cependant, les critiques assassines font mal à cause de ce besoin de reconnaissance tapi en chacun de nous, résilient ou pas.

Et cela me fait rebondir sur deux autres situations, l'éducation et le monde professionnel. On sait que l'on aide un enfant qui est en difficulté en l'encourageant, en le félicitant de ce qu'il parvient à faire, en partant de ce qu'il réussit pour l'amener vers ce qui lui parait infranchissable. Ce qui s'appelle "le renforcement positif". Or les évaluations, qui renvoient la plupart des enfants à un échec par rapport aux résultats des meilleurs de la classe, sont déjà en contradiction en avec ce projet. Quand on pense qu'en plus il y souvent des appréciations négatives, et à la fin un mauvais bulletin, et des reproches de la part des parents, on n'a pas à s'étonner du dégoût de nombre d'enfants pour l'étude : pour ceux-ci, la reconnaissance ne passera pas par là. On peut même se demander s'il n'y a pas un lien entre cette confrontation permanente à l'échec et l'importance, de nos jours majeure, que revêt la reconnaissance des pairs entre groupe d'adolescents.

Je pense donc que le développement du concept de "compétition", la généralisation des évaluations chiffrées, loin de favoriser le développement individuel ou le progrès collectif, l'entrave gravement, en démobilisant un grand nombre de personnes qui y sont soumises. A titre d'exemple : j'ai entendu récemment à la radio un journaliste rapporter les résultats stupéfiants d'un athlète (performance vis à vis de laquelle il rapportait d'ailleurs les suspicions de dopage qui en avait découlé). Et il termine son compte-rendu en disant "Le français est arrivé huitième et bon dernier". "Bon", en l'occurence, avait une connotation péjorative. Or il parlait d'un champion (dont je ne connais pas le nom mais qui est finaliste d'un championnat mondial d'athlétisme ) qui s'entraine et travaille dur pour arriver au sommet de sa pratique. Mais qui n'est pas le meilleur mondial : voila, il est donc "bon dernier". Il y a une compétition, et comme il ne la gagne pas il est considéré comme n'ayant pas une place "honorable". Des réactions comme celle-ci peuvent donner envie de raccrocher ses baskets...

 

Dans le milieu professionnel, je ne suis pas la seule à souligner le développement généralisé de tactiques de management, qui sont agressives d'une façon sournoise, et où l'évaluation est utilisée pour conduire l'employé à penser que ce qu'il a fait n'est pas suffisant. Du coup, la reconnaissance passe aux oubliettes et le salarié souffre. Si ceux qui aiment à se dépasser sont les premières victimes du système, la souffrance est en fait généralisée dans le monde du travail, contribuant aux dépressions et troubles musculo-squelettiques qui se développent de façon alarmante ( http://www.lexpress.fr/actualites/2/les-syndicats-de-france-telecom-s-alarment-d-un-nouveau-suicide_780022.html ). Sans compter que, de même qu'un élève va se décourager s'il est constamment renvoyé à son insuffisance, de même un salarié va perdre confiance en lui si on insiste davantage sur ses échecs que sur ses réussites.

Il y aurait beaucoup de choses à dire sur cette question de notre besoin de reconnaissance, qui débordent largement le cadre de ce billet.

 

 

Merci pour ces précisions et cette "reconnaissance" de ma contribution ;-)

 

  • pour prolonger votre remarque sur les "résilients" qui deviennent souvent des artistes, je me demande si des études ont été faites. Parmi les hommes politiques, les acteurs, les comiques, les artistes... combien ont manqué de soutien, de reconnaissance... dans leur jeunesse? Il me semble que lorsqu'on cherche à être élu, choisi par des centaines de milliers d'électeurs, on doit chercher à combler un manque, on aspire à une reconnaissance surdimensionnée (en d'autres termes, un président de la république élu au suffrage universel peut il est équilibré? mais c'est un autre débat)
  • pour répondre à M.Philips. Je n'étais pas assez fin dans ma description de la reconnaissance. Tzvetan Todorov insiste énormément sur le "regard" (il reprend en fait les analyses de Rousseau et d'Adam Smith qui avaient déjà identifié ce besoin fondamental pour l'homme d'être reconnu, regardé, considéré). On se rapproche donc de la notion de Tuteur que vous évoquez, du moins je pense. Juste regarder ou écouter quelqu'un peut suffire à le faire exister. Vous comportez vous de la même manière lorsque vous savez que l'on vous observe?

 

Chère L, votre billet aborde, d'abord, le rapport à l'autre.

Le résilient ici, est un élément de l'échange, particulier en ce qu'il a déjà su rencontrer, et affronter une expérience de vie qui habituellement détruit complètement.

Par on ne sait quelle alchimie, le résilient a su prolonger cette expérience de victime en la sublimant, pour faire de sa vie qui aurait dû être une horreur, quelque chose à la fin de magnifique.

Alors quelle est cette nouvelle épreuve que le résilient ne saurait rencontrer, sans cette fois souffrir, et surtout sentir qu'il ne peut pas franchir une nouvelle limite?

C'est ainsi que je comprend votre interrogation. Et sans vous apporter aucune réponse, j'aimerais bien vous offrir un regard.

La dépression, la fuite, l'évasion de notre énergie, toujours, se manifeste par l'incapacité de ressentir la joie.

C'est le fait d'esprits tournés particulièrement, qui ne savent plus trouver le plaisir, quand celui ci, à d'autres, est partout.

Ainsi, un sourire éclatant pour l'un, se crispe et se tord pour l'autre, le soleil qui illumine, n'est qu'aveuglant, la pluie qui berce, n'est que mouillée...

C'est que l'on n'est plus libre. C'est qu'on est devenu esclave.

Esclave de quoi?

Le plus souvent d'une situation, d'une idée, d'une personne.

Comment faire?

Dans les cas désespérés, il n'y a que la fuite éperdue, loin de tout, et de tous, vers des horizons nouveaux, des têtes nouvelles, qui vous laissent entre soi, sans vous forcer à la proximité d'un intérieur, qui serait à la fin, à nouveau, le garde chiourme, au lieu d'être le gardien de nos clés intimes.

Un changement radical, pour ne pas mourir sur soi-même.

Sinon, la discipline bien comprise, et l'épaule d'un bienfaiteur, d'une bienfaitrice, capable de soutenir.

Mais jamais, jamais la solitude.

Elle ne fait que laisser sur place.

Et quelle ressource trouver en soi-même, quand on ne sait pas retrouver le plein, dans le vide ressenti?

Le vide est nourrissant, il est place pour mettre tout ce qui existe, obligatoirement, l'aspiration va vers le bon, vers le bien.

Si le vide devient hostile, nous sommes esclaves, envahis, conquis, il faut débusquer le méchant, et il n'est pas toujours celui qu'on croit, pour faire à nouveau du vide, un espace de liberté, propice à tous les accueils.

Et à ce titre, le plus généreux, surtout en énergie...

Merci pour votre billet, et la joie de cet excellent fil.

Passifou,

On en revient toujours à ce "Connais-toi, toi-même" de Socrate. Prendre du temps, seul ou avec d'autres, pour s'interroger sur soi, qui l'on est, quelles sont nos fragilités, nos souffrances, nos forces, nos volontés, nos armes pour affronter la vie. Ce n'est pas du nombrilisme ni du narcissisme, simplement la démarche de celui qui veut avancer, conquérir un peu plus d'espace de liberté...ou tout simplement rester là où il est et s'en satisfaire!

Merci, Passifou, pour votre contribution. J'en retiendrai la question de la solitude, qui peut sembler une solution aux résilients qui donnent trop. Mais c'est une solution illusoire, car elle rapproche de ce sentiment de vide vertigineux. Si c'est possible, il vaut mieux expérimenter des relations qui sont davantage dans le vrai partage et la réciprocité... en acceptant même parfois le conflit, qui est du côté de la vie.

Passionnant.

Merci à tous pour ces échanges de qualité.

On dirait un large couloir, très long et inégalement éclairé, avec de nombreuses portes fermées dont on devine que certaines serrures viennent de se déverrouiller silencieusement...

Merci beaucoup Axel J pour votre commentaire, et pour cette image très évocatrice !

Il parait qu'il faut lire TOUS les commentaires pour en apposer, un!

C'est dur!

Surtout quand on n'est pas une intellectuelle .

 

A vous lire, vous semblez ne parlez que des enfants abandonnés ou battus ou vivant avec une mère dépressive!

Vous OUBLIEZ la grande souffrance des enfants choyés, aimés, dorlotés, qui ont tout :une mère attentionnée pour eux et un père qui travaille à merveille!

Ceux là, on ne les voit pas, ils sont en train d'étouffer! Il leur faut un sacré COURAGE pour dire NON à tout ce bien être.

Comment les enfants de "l'arrache-coeur" de Boris Vian peuvent-ils s'en sortir?

 

 

Merci Rose du Sud, d'intervenir sur ce billet. Si la souffrance des enfants heureux vous intéresse, vous pouvez écrire un billet : nul besoin d'être un ou une intellectuelle. Il suffit d'avoir des choses à dire.

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