Sun.
27
May

MEDIAPART

Connexion utilisateur

Fermer

Aux indignés, à ceux qui souffrent en silence.

Aux indignés, à ceux qui souffrent en silence.

Je veux par ce texte faire part aux indignés de la théorie de Mancur Olson sur l’action collective. Cette théorie est doublement utile pour le mouvement des indignés : elle contribue à légitimer son action et elle permet au mouvement de mieux se comprendre, de mieux comprendre les difficultés auxquelles il doit faire face, et par conséquent, peut-être, aidera-t-elle à les surmonter.

La théorie sociologique d’Olson permet de légitimer le mouvement des indignés dans la mesure où sa conclusion fondamentale est celle d’un déséquilibre du pouvoir – sur les trois plans social, politique et économique – entre des groupes privilégiés (petits) qui peuvent s’organiser et faire valoir leurs intérêts et des groupes latents (grands) incapables de s’organiser et dont les intérêts ne sont en conséquence pas représentés. Nous sommes, nous citoyens, nous consommateurs, nous payeurs de taxe, les sans-voix, les anonymes, ou pour reprendre les mots d’Olson, ceux qui souffrent en silence. En ce sens, le mouvement des indignés est parfaitement légitime : la démocratie n’est qu’un vain mot, et la réalité est celle d’un système politique sclérosé par les intérêts privés qui ne sert pas l’intérêt général, c’est-à-dire notre intérêt.

L’autre apport de cette théorie concerne les moyens du mouvement pour exister politiquement Pour comprendre la difficulté, l’obstacle fondamental auquel nous sommes confrontés, il faut faire appel au concept de passager clandestin. Le passager clandestin conçoit son action suivant cet adage : une goutte d’eau dans l’océan. A contrario, les groupes privilégiés qui s’organisent et ont un poids politique (social, économique), sont composés d’individus (au moins un) qui conçoit son action ainsi : la goutte d’eau qui fera déborder le vase. A titres d’exemples d’action de groupes privilégiés on pensera à la commercialisation du mediator, à la lutte de l’industrie du tabac pour cacher ses effets sur la santé, à la mise en garde du président Eisenhower lorsqu’il quitta le pouvoir en 1961 (« prenez-garde au complexe militaro-industriel »), à la création politique d’Etats au Moyen-Orient après la première guerre mondiale et lors du démantèlement de l’empire Ottoman, orientée par les intérêts des multinationales du pétrole. On pensera bien sûr à la dérégulation financière, aberration absolue (que les Chinois se sont bien avisés d’éviter), depuis le début des années 1980 et jusqu’à l’appel récent des parlementaires européens à lutter contre le lobbying de l’industrie financière. On pensera à la mondialisation qui, malgré des progrès certains, n’a pas permis de vaincre la faim et la pauvreté ni de lutter contre la pollution. Tous ces phénomènes, du plus anecdotique au plus général, témoignent de manière univoque en faveur de la thèse selon laquelle l’intérêt général passe toujours au second plan. Il s’efface devant les intérêts privés et minoritaires de groupes privilégiés au sens où leur taille leur permet de s’organiser politiquement. Le peuple n’est pas le souverain légitime.

Le groupe latent que nous sommes, nous citoyens, nous consommateurs, nous payeurs de taxes, ne peut, selon la théorie mobilisée ici, exister politiquement. Il est impossible pour un groupe latent de s’organiser d’exister politiquement et de faire valoir ses intérêts. Mais la compréhension de ce phénomène n’implique pas la résignation, bien au contraire c’est la première pierre de l’édifice qui est posée ici. La situation doit susciter notre indignation : une majorité (probablement assez large) de la population sait très bien que le système politique ne sert pas ses intérêts. Et cette majorité est dans l’incapacité même d’exister. La goutte d’eau dans l’océan. Mais si les larmes de ceux qui pleurent la nuit, de ceux qui souffrent en silence, se perdent aujourd’hui dans l’océan, demain, mes sœurs et mes frères, nos larmes feront déborder le vase.

La plus grande et la plus belle des victoires, s’inscrit dans la continuité du mouvement espagnol. Cette victoire est à notre portée, et les sacrifices qu’elle exige ne sont pas trop durs à porter : une heure de ton temps, toi qui t’indigne, pour protester (chaque jour ou chaque semaine) contre le système politique illégitime. Alors nous aurons gagné, nous n’aurons peut-être pas de proposition concrète pour changer le monde (comme cela nous a déjà été reproché) mais nous aurons remporté la plus belle des victoires, les sans-voix existeront politiquement et d’une seule voix forte et unie nous dirons aux intérêts privés qui nous gouvernent : nous existons, nous sommes sur la place publique et nous faisons acte de présence, pacifiquement, sans haine et sans violence, dans la joie et la bonne humeur, en musique ou pas, en buvant l’apéro ou pas. Alors nous aurons gagné. Notre objectif, c’est le nombre, nos armes, nos sourires et nos larmes.

Je ne signe pas ce texte car pas plus que tout le reste il ne m’appartient en propre. Mais je le dédicace, à la mémoire de ma mère et à l’univers pour, quand nos sœurs et nos frères (Mohammed Bouazizi) sont tombés, avoir la chance d’exister

(texte initialement posté sur le forum présentation, témoignages du site réelledémocratie.fr)

Newsletter
Je m'identifie