La France vend ses Rafale au Brésil : une métamorphose géopolitique
On saura tout sur les exploits de l’équipe de basket-ball brésilienne, les avancées de la recherche sur la maladie de Parkinson dans un laboratoire américain, les méfaits de gangs à Salvador de Bahia et même un fait divers sordide en Italie.
Ce lundi 7 septembre, il faut en revanche attendre 25 minutes pour que le « Jornal Nacional », journal télévisé phare de la TV Globo, le plus important du panorama audiovisuel brésilien, pour entendre parler de la fête nationale, le 14 juillet local. Il ne faut pas s’en étonner : les élections présidentielles auront lieu dans treize mois, et la Globo, comme la majorité des médias brésiliens, est déjà en campagne. Lula ne peut se représenter, mais il compte transférer sa popularité, énorme, sur sa dauphine, Dilma Roussef. La droite, qui tient la presse, l’a compris, et fait silence sur tout ce qui est positif. La fête à Brasilia en fait partie.
Ce 7 septembre n’est pourtant pas un jour comme les autres. Une semaine auparavant, Lula annonçait les nouvelles règles d’exploitation du pétrole brésilien, en réaffirmant le rôle de l’Etat, un acte de souveraineté d’importance, qui a fait grimacer les multinationales étrangères. Il soulignait la nécessité de ne pas faire de ce pétrole une malédiction propre à provoquer le syndrome de ce que les économistes appellent la « maladie hollandaise », cette propension des pays à dépendre d’un seul produit au point de perdre leur productivité dans tous les autres secteurs.
Cette année, la fête nationale est aussi marquée par la visite de Nicolas Sarkozy en pleine année de la France au Brésil. Lula rend ainsi la politesse à la France (photo Agencia Brasil, de Wilson Dias). Le 14 juillet 2005, Jacques Chirac prenait le prétexte de l’année du Brésil en France pour convier Lula à assister au défilé militaire. Des officiers brésiliens ont même célébré le drapeau jaune et vert sur les Champs-Elysées. Pour Lula, qui était à l’époque dans une mauvaise passe – en plein scandale du prétendu « mensalao »- n’oublie ni ce geste, et l’accueil des Parisiens, qui lui ont fait une ovation le soir sur une scène de concert.
Mais au-delà des symboles, le président brésilien a créé la surprise en annonçant la décision d’acheter 36 avions de chasse français, en l’occurrence, des Rafale. Lula a ainsi court-circuité le calendrier de l'appel d'offres, mettant de facto hors course les deux avions concurrents du Rafale encore en lice : le F-18 Super Hornet de Boeing et le Grippen du suédois Saab. La décision n’est pas totalement une surprise. Certes, le Rafale est plus coûteux, et Dassault n’a jamais réussi à le vendre à l’étranger – ce qui fait de cette opération un immense succès pour le constructeur français. Mais l’Hexagone proposait des transferts de technologie supérieurs, une priorité pour l’industrie aéronautique brésilienne. Lula a pris de court le secteur en anticipant la décision, et il faut y voir un geste hautement politique, une réponse à l’arrogance américaine, qui n’a même pas pris les formes à l’égard de la première puissance régionale en annonçant l’installation de sept bases militaires en Colombie, plusieurs à portée de l’Amazonie brésilienne.
Au-delà du cocorico, qui fait la joie de Dassault et de Sarkozy, il faut noter un autre élément. Avec 36 avions de chasses, des sous-marins, des hélicoptères, tous venant avec des transferts de technologie dits « sans précédent », le Brésil effectue son achat le plus important de l’histoire en matière militaire. Pour la première fois, le géant latino-américain semble avoir compris que pour son statut de puissance émergente ne pouvait d’accommoder de faiblesse militaire. On peut le regretter, mais dans l’état actuel des forces, il n’y a pas d’autre issue.
Fin 2007, le Brésil annonçait la découverte de gisements énormes au large de ses côtes, le fameux pétrole pré-sel. Quelques mois plus tard, les Etats-Unis annonçaient la réactivation de la IVe flotte pour patrouiller dans les eaux latino-américaines, en particulier à proximité des gisements brésiliens. Dans les casernes, la frustration le disputait à l’impuissance. Et plus encore lorsque Obama, optant pour l’inertie, a confirmé la décision d’envoyer plus de marines et d’avions dans les bases colombiennes.
Ce lundi 7 septembre Lula l’a rappelé : « Trop de fois dans l’histoire, le pétrole a apporté des guerres et des conflits. Le Brésil ne veut ni guerre, ni conflit. » Pour cela, il faut savoir se faire respecter.


Tous les commentaires
"Qui vis pacem, para bellum". Il semble que les nouvelles du continent Sud-américain vont prendre de plus en plus d'importance. Dans la redistribution des cartes géopolitiques, le Brésil pourrait jouer bientôt dans la cour des grands ? Quid des alliances avec ses voisins, Argentine, Bolivie, Chili, France (la Guyane, les Antilles), Cuba ? Un rééquilibrage salutaire, en tout cas.
Et merci pour l'info, m'dam' Oualalou...
Je ne vais pas décrire la joie -indescriptible- des "Sans terre" en apprenant que le Brésil va posséder 36 mirages !
Incontestablement cet achat signe l'affaiblissement des positions américaines en Amérique Latine. Car il ne s'agit pas que d'avions militaires mais aussi de toute la maintenance qui va avec ( systèmes électroniques,propres, de detection, armement, tirs ) etc...C'est le premier signal fort dans une Amérique Latine où les regroupements sociaux-libéraux ( Brésil Chili Argentine) se font hors du périmètre américain qui se rétrécit jusqu'à ne plus concerner que la Colombie . Equateur Bolivie suivant le Vénézuela. Le second signal est en direction des militaires qui, ne l oublions pas, furent de tous les coups d 'Etat, sur la scène et en coulisse, jusqu'aux années 2000 -En leur permettant de faire joujou avec ce qui se fait de mieux dans le monde de l'armement Lula va certainement se rallier beaucoup de généraux...quen pense notre Oualalou nationale?
Le matériel militaire, qu'il soit français, russe ou nord-américain, sert à tuer. A tuer, en premier lieu, des civils, des gens du peuple, ceux qui refusent de se plier au pouvoir des oligarchies, aux plans d'ajustement ou de "développement", qui vident les campagnes pour remplir les usines et les hypermarchés. Certes, chez nous en France, il y a belle lurette que les militaires ne sont plus utilisés pour mater une révolte (depuis les luttes vigneronnes du début du siècle, et les grandes grèves de mineurs). Mais cela ne doit pas excuser une telle perte de mémoire.
L'armée française, rappelons-nous, a été à l'origine de la formation à l'usage systématique de la torture et d'autres formes de guerre de contre-insurrection en Amérique Latine. Pour être précis, cela s'est passé dans les années 60, sous le général de Gaulle, et en Argentine. On connaît la suite.
L'achat par le gouvernement brésilien (et non par les "Sans-terre", comme le souligne guydufau, ni les dizaines de millions de gens privés de tout, alors qu' en définitive ce sont eux qui vont payer la note) de ces avions n'est à mon avis pas une bonne nouvelle du tout. Il montre seulement, à celles et ceux qui en doutaient encore, que Lula, (comme Chavez, Correa ou même Morales), n'a pas accédé aux responsabilités de l'Etat sans s'asseoir sur le principe même du pouvoir exercé par en bas.
Les 36 Rafale, s'ils sont vendus, vont enrichir les actionnaires de l'entreprise Dassault, conforter l'industrie de mort qui tourne autour, et le pouvoir des individus qui décideront de leur usage. Je suis désolé d'être lourd, mais les avions aux mains des militaires servent essentiellement à bombarder des populations civiles. Et accessoirement, à balancer des opposants dans la mer.
Tout cela est bien triste.
Il faudrait que les militaires soient vraiment super snobs pour réclamer des Rafale dans l'unique but de 'balancer des opposants dans la mer'...
Maintenant, concernant l'opportunité de faire la nique aux Américains en optant pour les avions français, je doute que ç'ait été la motivation principale de Lula. Le cas échéant, les Grippen auraient servi le même objectif et ce, pour une note finale bien inférieure (à ce propos, Atenco, non, ce ne sont pas les gens privés de tout qui la paieront car ceux-ci ne sont soumis à quasiment aucun des pourtant nombreux impôts locaux, régionaux ou fédéraux brésiliens)...
Je penche plutôt pour les deux eplications suivantes:
1. Un plus gros contrat implique plus de transactions financières et la classe politique brésilienne (notamment, les rescapés du supposé "supposé mensalão") est friande "d'opportunités d'intermédiation"...
2. Volonté mutuelle de nouer des relations géopolitiques et industrielles entre une ancienne grande puissance diplomatique et un hypothétique futur acteur majeur de l'économie et de la politique mondiales.