Ven.
24
Oct

MEDIAPART

Connexion utilisateur

Eloge de la folie pour le nouvel an

Mon art serait de vivre ; chaque seconde, chaque respiration, est une œuvre qui n’est inscrite nulle part, qui n’est ni visuelle, ni cérébrale. C’est une sorte d’euphorie constante.

 Marcel Duchamp, cité par Onfray, Politique du Rebelle, Le livre de poche p. 228-229

  

Le jour de l’an est l’occasion pour beaucoup d’esquisser ses bonnes résolutions ; celles destinées à toujours nous parfaire dans ce défi chaque jour renouvelé qui nous contraint à prendre soin de nos corps et de nos âmes, en un mot : de nos puissances individuelles. J’esquisse donc ici ce qui, au-delà de moi-même, m’apparaît comme irréductible dans cette quête de soi vers ce que les arts, les lettres et la philosophie nous enjoignent généralement : le surhumain. C’est-à-dire : vitalité et moralité réconciliées. L’ouvrage d’une éthique liée et reliée à notre tempérament. Comme le disait déjà le jeune Thoreau, la philosophie est un fanatisme ; tout comme les arts et lettres, et plus encore la musique, à laquelle Thoreau est tout autant réceptif qu’un Nietzsche, elle crée une émulation qui s’amplifie toujours à mesure qu’on la nourrit. Elle accroît les puissances, les vitalités intérieures, là où nous étouffent et nous entravent, nous éteignent, nous rabaissent toujours un peu plus les liens sociaux. Quel fanatisme que celui de l’intelligence ? Fanatisme de la vérité (Voltaire). Fanatisme de la vacuité (Onfray). Cette quête fanatique ne déborde jamais l’individualité qui la mène ; et elle ne se caractérise que par un regain phénoménal d’énergie, toujours à défendre et à quêter, à la manière d’un jardin épicurien qu’il faut savoir tailler, aménager, et bien tenir à l’écart de la société. Il en va de son propre espace vital, son oxygène primordial à toute respiration philosophique digne de ce nom.

Sur le mode stirnérien, nous viserons (par propreté) une destruction méthodique et générale (en soi) des entraves à l’Unique : destruction de la famille, de la sphère professionnelle, de la société, du lien social, de toutes les sphères d’influences extérieures à soi. Extérieures et négatives. Le tout conduisant ou devant conduire à la sagesse stoïcienne ou socratique, celle des sages de l’Antiquité grecque et romaine, que l’on retrouve bien au-delà, chez un grand nombre de philosophes plus récents, voir contemporains : la suffisance à soi-même et l’indépendance de son propre parcours sans aucun soucis de la volonté commune. Le hasard est à conjurer par le choix, tant que possible. Il s’agit bien de la quête d’une liberté jamais trop grande et dont les limites n’ont de cesse que de vouloir toujours s’étendre. Ainsi le souhaite l’impetus humain et, derrière-lui, sa force vitale : le désir irrépressible d’exister qui ne souffre pas les compromissions et les occasions infinitésimales et surnuméraires de résignations.

Il ne s’agit pas seulement de détruire et de pulvériser les entraves ; comme le rappelle Robert Misrahi dans la Construction d’un Château : comment faire de sa vie une oeuvre, mais  tout aussi bien de bâtir son château imprenable, sa citadelle intérieure :

 Se poursuit alors le nouveau travail : un joyeux travail d’évidement, et de tranquille et prometteuse destruction. Rien ni personne, autour du sujet source, autour de l’origine des origines, dans l’espace où se prend (ou s’éprend) le rien de lumière, ici donc, rien ni personne ne devrait pouvoir subsister ni survivre. Un pur désert. C’est un pur désert au commencement que la nocturne lucidité devrait s’assigner comme tâche et comme but. Haute tâche, noble but et pourtant si dérisoirement facile : rien. Tout est là : rien. Recréer le rien vide, dans l’étrange et fascinante perspective de mettre un terme au travail de la mort en soi. Les nouvelles armes de la nuit, regard nocturne, lumière noire, combat entre les lumières acides, toutes de surface et d’homicide, toutes d’agression et de succion, ces nouvelles armes ont d’abord pour tâche sophistiquée de créer un désert fécond.

 Robert Misrahi, Construction d’un château, Ed. Entre-Lacs p. 26-27

 

 Henry David Thoreau, dans son journal, confesse que toute journée qui n’a pas vu une ligne s’écrire sous sa main, est une journée perdue. Ce qui signifie que tout ce qui n’a pas été pensé, senti, créé, imaginé, n’a pas été véritablement vécu. Nécessité d’un travail introspectif, sensuel et intellectuel dans ce que nos vies singulières nous offrent de plus banals. Le merveilleux, comme le disaient les surréalistes, se cache absolument partout ; y compris dans nos plus insignifiantes contemplations ; encore faut-il y prêter attention, encore faut-il se donner la tâche esthétique ou artistique adéquate à nos velléités créatrices, même abstraites. Ni la lecture, ni l’écriture, ne s’opposent à la vie concrète ; elles ne font que se rejoindre sans cesse en un seul amour quelque peu contrarié…

 Le paradoxe fascinant de l’écriture commence ici à apparaître : elle est la consécration du désert en même temps que le réfléchissement de l’altérité. L’autre, dépouillé lui aussi de son moi, affronté lui aussi à la mort et à la destruction, se hausse jusqu’au désir nouveau à simplement vouloir entrer dans la lecture.

 Robert Misrahi, Construction d’un château, Ed. Entre-Lacs p. 13.

 

Comme Erasme, c’est bien d’un Eloge de la Folie, dont nous avons besoin en cette interminable fin de siècle… Un éloge de la folie qui est, chez lui, précisément, cette outrecuidance magistrale que de vivre, non selon la sagesse de la résignation, mais selon ses caprices, ses passions. Ainsi dépeint-il ici le sage dans sa satire comme un sinistre maladroit, un trouble-fête, dans une société ou les hommes sont fous et où la sagesse n’a d’autres terrains d’application que dans la solitude et le désert… Toute puissance ici est donnée en effet à la Folie et à son corollaire : le sentiment général…

 « On supporterait que ces gens-là parussent dans les charges publiques comme des ânes avec une lyre, s’ils ne se montraient maladroits dans tous les actes de la vie. Invitez un sage à dîner, il est votre trouble-fête par son morne silence ou des dissertations assommantes. Conviez-le à danser, vous diriez que c’est un chameau qui se trémousse. Entraînez-le au spectacle, son visage suffira à glacer le public qui s’amuse, et on l’obligera à sortir de la salle, comme on fit au sage Caton pour n’avoir pu quitter son air renfrogné.

Survient-il dans une causerie, c’est l’arrivée du loup de la fable. S’agit-il pour lui de conclure un achat, un contrat ou tel de ces actes qu’exige la vie quotidienne, ce n’est pas un homme, mais une bûche. Il ne rendra service ni à lui-même, ni à sa patrie, ni à ses amis, parce qu’il ignore tout des choses ordinaires et que l’opinion et les usages courants lui son absolument étrangers. Cette séparation totale des autres esprits engendre contre lui la haine. Tout, en effet, chez les hommes, ne se fait-il pas selon la Folie, par des fous, chez des fous ? Celui qui va contre le sentiment général n’a qu’à imiter Timon et à gagner le désert pour y jouir solitairement de sa sagesse. »

 Erasme, Eloge de la Folie, Ed. GF Flammarion, XXV. P. 34

 

D’où l’intérêt de vivre en « sauvage intégral », pour reprendre la formulation de Michel Onfray à son propre égard, qu’un Stirner n’aurait bien évidemment pas renié… Ainsi que dans l’amour des individualités libres ; de celles qui consentent elles-aussi à s’offrir, car l’égoïsme n’est qu’une impasse sans le don de soi-même. La vie est courte, faut-il le rappeler, et le surhumain nous sollicite avec entêtement, avec passion, avec obstination, dans notre mouvement ascensionnel. Le devenir-libre, le devenir-soi-même, le devenir-schizophrène de Deleuze et Guattari, dans l’Anti-Œdipe, ne sont que variations baroques sur le thème ancien de l’indépendance du sage que le monde n’atteint pas. Une forme d'Eloge de la folie des temps modernes où sagesse et passion s’entremêlent et se démêlent étroitement, j’allais dire : librement, au gré des caprices personnels et des flux de désirs. Définition extérieure à la psychiatrie, bien entendu, mais qui rappelle aussi avec malice que la place qu’occupe l’artiste, le philosophe ou le sage, dans une société donnée, est souvent bien plus proche de celle du fou ou du marginal, que du professeur appointé ou du rassembleur des foules. Quoique Erasme oublie de dire qu’être refoulé des fous dans un monde de fous, est probablement un signe déguisé de sagesse… Il s’agit là d’un voisinage moins métaphysique que pratique, que l’on nomme après tout, le plus communément du monde par : solitude ou indépendance, c’est selon. J’oserais parler d’aristocratisme anarchiste, déclinaison hors classes sociales d’une singularité soucieuse à la fois de liberté marginale et de tentation au Beau, sous toutes ses formes. Je me demande d’ailleurs, en aparté, si la sociologie de l’éducation, telle que l’a décrite Bourdieu, est encore valide aujourd’hui du fait même qu’il n’est plus que jouissances matérielles du bas en haut de l’échelle sociale ?… Y a-t-il seulement encore une seule classe sociale plus cultivée qu’une autre et dépositaire d’un quelconque savoir qui n’appartienne pas au capitalisme et à l’entreprise ?... Je pose la question… De fait, pour ce qui est de l’"anarque" de Jünger, ressuscité par Michel Onfray (voir : La Sculpture de soi, De l’exception, Le livre de poche, p. 53-63 "l'anarque est à l'anarchiste ce que le monarque est au monarchiste") – que je préfère nommer : aristocratisme anarchiste – le problème ne se pose plus puisqu’il a tout simplement aboli les classes en lui-même et pour lui-même et  que sa farouche indépendance fait fi de l’échelle artificielle des goûts et des valeurs. Sur le même mode : "l'ariste" palantien (contraction de l'artiste et de l'aristocrate) :

L’ariste désigne l’individu seul de son parti, solitaire, isolé, en contradiction permanente avec la société, romantique dans son désespoir, athée social, convaincu de l’échec de son combat pour la singularité, mais foncièrement décidé à le mener, dût-il y consumer ses dernières énergies. L’ariste vit d’amitié et de microsociétés électives, d’ironie active et de repli farouche, de lucidité crue et d’écriture nécessaire.

 Michel Onfray, La Pensée de midi : Archéologie d’une gauche libertaire ; Galilée, p. 71-71

 

Bref, c’est d'un regain de richesse individuelle dont il est question ici, soumis à d’infinis prodigues, et qui embrasse ou désir embrasser les cimes de ce qu’il nous est permis d’espérer par l’entremise de l’esprit humain et de ses facultés créatrices. L’exercice est redevable des Actes de la joie, pour le dire comme le titre de l’ouvrage de Robert Misrahi. Par lequel : connaissance de soi et du monde, découvertes culturelles, sensuelles et esthétiques, débouchent sur une joie somme toute spinoziste, c’est-à-dire innocente et autonome. La dynamique ainsi lancée, elle fait son chemin, à sa manière et par elle-même. Il n’est jamais trop tard pour en prendre de la graine, entièrement ou partiellement ; et le nouvel an, qui sait, préfigure lui aussi de nouvelles vitalités à conquérir…

 ***

 

 Florilège de quelques citations à propos :

 

Un philosophe : c’est un homme qui constamment vit, voit, entend, soupçonne, espère, rêve des choses extraordinaires ; qui est frappé, comme de l’extérieur, d’en haut et d’en bas, par ses propres pensées, son genre à lui d’événements et de coups de foudre ; un homme fatal, toujours environné de grondements, de sourds roulements de tonnerre, d’abîmes béants et de sinistres présages. Un philosophe : hélas, c’est un être qui souvent se fausse compagnie à toutes jambes, qui a souvent peur de soi – trop curieux cependant pour ne pas, chaque fois, « revenir à lui ».

 Nietzsche, Par-delà le bien et le mal, Robert Laffont T.2,  p. 729 ; 292.

 

L’homme propose et dispose. Il ne tient qu’à lui de s’appartenir tout entier, c’est-à-dire de maintenir à l’état anarchique la bande chaque jour plus redoutable de ses désirs. La poésie le lui enseigne. Elle porte en elle la compensation parfaite des misères que nous endurons. Elle peut être une ordonnatrice, aussi, pour peu que sous le coup d’une déception moins intime on s’avise de la prendre au tragique. Le temps vienne où elle décrète la fin de l’argent et rompe seule le pain du ciel pour la terre ! Il y aura encore des assemblées sur les places publiques, et des mouvements auxquels vous n’avez pas espéré prendre part. Adieu les sélections absurdes, les rêves de gouffre, les rivalités, les longues patiences, la fuite des saisons, l’ordre artificiel des idées, la rampe du danger, le temps pour tout ! Qu’on se donne seulement la peine de pratiquer la poésie.

 André Breton, Manifestes du surréalisme, Folio essais p. 28

 

(un ami vaut mieux que cent prêtres) […]

 Ni le choix de ses amis, ni celui des mets, n’étaient faits par la vanité : car en tout il préférait l’être au paraître, et par là il s’attirait la considération véritable à laquelle il ne prétendait pas.

 Voltaire, Romans et contes, Zadig ou la destinée, GF-Flammarion p. 37

 

On ne peut pas, au sortir de l’enfance, indéfiniment étrangler son prochain. Si les volcans changent peu de place, leur lave parcourt le grand vide du monde et lui apporte des vertus qui chantent dans ses plaies.

Tu as bien fait de partir, Arthur Rimbaud ! Nous sommes quelques-uns à croire sans preuve le bonheur possible avec toi.

 René Char, Fureur et mystère, La Pléiade p. 275

 

Tout ce que j’ai abordé, tout ce dont j’ai discouru ma vie durant, est indissociable de ce que j’ai vécu. Je n’ai rien inventé, j’ai été seulement le secrétaire de mes sensations.

 Cioran, Ecartèlement, Quarto p. 1486

 

« On ne se bat bien que pour les causes qu’on modèle soi-même et avec lesquelles on se brûle en s’identifiant. »

 René Char, Fureur et mystère, Feuillets d’Hypnos (63) La Pléiade p. 190

 

La hideuse société de tyrans et d’esclaves où nous nous survivons ne trouvera sa mort et sa transfiguration qu’au niveau de la création.

 Albert Camus, L’homme révolté, Folio essais p. 342

 

6 juillet 1840 - Toute la sagesse des nations n'était jadis que la pensée hérétique et acerbe de quelque sage.

 Henry David Thoreau - Journal 1837-1840, Ed. finitude p. 167

 

Car la solitude, pour nous, est une vertu, un penchant sublime et impétueux à la propreté, elle devine ce qu’il y a d’inévitablement malpropre dans tout contact d’homme à homme, « en société ». Toute communauté rend, un jour ou l’autre, d’une manière ou d’une autre – « commun ».

 Nietzsche, Par-delà le bien et le mal, Robert Laffont T.2,  p. 726-727 ; 284.

« Mais l’organisation du travail a trait seulement à des travaux que d’autres peuvent faire pour nous, par exemple, combattre, labourer, etc. ; les autres travaux conservent leur caractère égoïste parce que personne ne peut faire à ta place tes compositions musicales ou exécuter tes tableaux, etc. Personne ne pourrait nous restituer les travaux de Raphaël. Ce sont des œuvres d’un être unique, que seul cet être unique peut accomplir, tandis que les autres méritent d’être appelées « humaines » parce que l’individualité a peu d’importance et que l’on peut y dresser à peu près « tout homme ».

Comme aujourd’hui la société ne prend en considération que les travaux d’utilité commune ou travaux humains, il s’ensuit que celui qui exécute une chose unique reste privé de sa sollicitude, et même qu’il peut être gêné par son intervention. L’Unique arrivera bien à se dégager de la société, mais la société ne peut créer aucun Unique. »

 Max Stirner – L’Unique et sa propriété, Ed. De la table ronde, p. 286

@LG

Tous les commentaires

27/12/2012, 21:58 | Par Fantie B.

Lecture  intéressante en ces temps bien peu créatifs, et découverte pour moi de Robert Misrahi.

29/12/2012, 13:12 | Par Laurent Galley en réponse au commentaire de Fantie B. le 27/12/2012 à 21:58

Oui, il faut lire Robert Misrahi; c'est un philosophe magnifique. Une prose extraordinaire. Au premier abord, on la croit complexe et sartrienne, au sens phénoménologique, c'est-à-dire difficile et retorse. En réalité, l'écriture philosophique de Misrahi marie allègrement et joyeusement, toujours joyeusement d'ailleurs, la poésie et la philosophie. C'est un penseur à style, et c'est assez rare pour être remarqué ! C'est une prose philosophique qui se donne le luxe de la musicalité... Rien que pour le style, c'est une lecture qui vaut largement le détour. Je conseille la lecture des Actes de la joie, en premier lieu; car il traite très directement de la pratique concrète de la joie; sinon, son ouvrage sur Spinoza, très accessible et très abordable (plus généreux du moins que celui de Deleuze); et pour ceux qui veulent avoir accès à l'aspect plus théorique : Lumière, commencement, liberté. Pour ceux qui veulent découvrir la poésie philosophique de Misrahi, Construction d'un château - qui n'est pas un poème, mais un vrai livre de philosophie - reste un aboutissement inégalé dans le genre. Je ne sais pas si une philosophie a déjà atteint dans le passé une telle expression poétique, mais le style de l'auteur atteint là un certain paroxysme... Robert Misrahi est un philosophe de la joie et de la liberté qui s'inspire de Sartre et de Spinoza, deux philosophes pour le moins radicalement opposés, mais qui suit justement sa route en homme libre, imperturbablement... C'est bien souvent d'ailleurs en épousant des contraires qu'un penseur parvient à manifester une sensibilité unique, qui n'est propre qu'à lui. Un philosophe unique, donc... Un philosophe artiste. Bien à vous !

Newsletter