A propos de quelques « bêtises »...
C'est le poète qui l'a dit : en certaines circonstances, « seul le silence est grand, tout le reste est faiblesse ». Lisant voici quelques jours un mauvais petit livre intitulé « La bêtise économique » (édition Perrin), c'est la première réaction qui m'est venue à l'esprit.
Découvrant que j'apparaissais dans le récit signé par deux auteurs que jusque-là je ne connaissais pas, Catherine Malaval et Robert Zarader, et que tous les faits rapportés à mon sujet étaient faux, du premier jusqu'au dernier, je me suis pris à penser que le mieux était de refermer cet ouvrage et de n'y plus penser. Que faire face à la malveillance ou à la... bêtise ? Ne pas y répliquer, assurément. Prendre la bêtise à revers: l'ignorer.
Mais comme ma consoeur Colombe Schneck, qui anime l'excellente émission « J'ai mes sources » sur France Inter a jugé utile d'évoquer ce livre et m'a convié, lundi 9 juin, à venir dire ce que j'en pensais, je n'ai pas voulu, par estime et par confraternité, lui opposer un refus. Me voici donc contraint de me livrer à un exercice que j'exècre : parler de moi-même. Mais après tout, comme l'affaire est d'une grande simplicité, pourquoi me serais-je dérobé ?
Cet ouvrage parle de trois grandes « affaires » industrielles, dont celle de Danone. Voyons donc d'abord l'histoire vraie et ensuite l'histoire inventée, autour de ce groupe industriel.
La première est dans toutes les mémoires. Au début de 2001, la direction du groupe Danone prépare dans le plus grand secret un immense plan social. A l'époque rédacteur en chef du service « Entreprises » du Monde, je l'apprends de la bouche d'un journaliste de ce service, qui vient d'obtenir ce « scoop ». L'affaire est d'importance. Après les vérifications et recoupements d'usage, le journaliste concerné fait donc son travail : il écrit un long article révélant que « Danone s'apprête à supprimer 3 000 emplois en Europe, dont 1 700 en France ». Précisant que « dix usines de la branche biscuits seraient fermées », l'article donné aussi la parole à la direction du groupe, que le journaliste a naturellement aussi interrogé - conformément aux usages professionnels: « La direction dément l'existence d'un plan précis mais reconnaît qu' "il y a trop de capacités" et que "la fermeture d'usines fait partie de la réflexion" , ajoute donc l'article ».
En clair, je n'ai participé ni de près ni de loin à la rédaction de l'article. J'ai seulement fait mon travail de chef de service : je l'ai relu ; et j'ai recommandé à la direction de la rédaction du Monde que l'information apparaisse en «une » du journal. Ce qui n'a pas fait débat, pas une seconde, tant il était évident à tous les journalistes que ce scoop était, dans notre hiérarchie des informations du jour, l'une de celles que nous devions le plus valoriser. C'est donc ainsi que l'information est publiée dans Le Monde daté du 11 janvier 2001 - et non du 10 comme disent les deux auteurs qui, nous le verrons, ont d'autres soucis en tête que la rigueur et l'exactitude des faits.
Une information très importante, donc. Mais rien que de très banal. En d'autres journaux, cela se passe-t-il différemment ?
Dans cette affaire, mon rôle est donc secondaire. Tout juste prendrais-je la plume trois mois plus tard, dans l'édition du Monde datée du 18 avril suivant, pour écrire une « analyse » relevant que cette affaire Danone, avec celle de Marks & Spencer et quelques autres survenues au même moment (ou quelques temps auparavant, comme Michelin) est très emblématique d'un basculement des règles du capitalisme français.
On se souvient en effet que la fermeture de certaines usines de Danone était envisagée non pas parce qu'elles étaient déficitaires, mais parce qu'elles étaient moins rentables que les autres. J'en tirais donc ce constat - pardon de me citer : « Comme le pôle biscuit du groupe ne dégage une marge opérationnelle « que » de 7,9 %, à comparer à 11 % pour le pôle des produits laitiers ou 12,3 % pour le pôle boissons, il doit faire l'objet d'un plan de rigueur. C'est un signe des temps. Hier, en France, les chefs d'entreprise s'appliquaient à couper les « branches mortes » ; aujourd'hui, la mode est à élaguer les branches les moins rentables. Dans le passé, certains patrons se faisaient même un motif de gloire de ne pas réduire l'emploi à la première alerte, pour préserver la «communauté » que constitue l'entreprise ; désormais, le licenciement préventif est un moyen éprouvé de soutenir un cours boursier. C'est, en quelque sorte un monde qui change, un monde qui bascule. L'histoire de Danone a donc ses particularités. Mais n'est-ce pas aussi celle qui en dit le plus long sur les évolutions de l'économie française ? ».
L'information de qualité en priorité; le décryptage ensuite: j'ai donc le sentiment - immodeste - que nous avons traité ce dossier au mieux, au moment précis où un grand débat économique montait en France, notamment autour de ce que l'on appelait les licenciements boursiers.
Et voyons maintenant le récit imaginaire des deux auteurs. Evoquant le premier article, celui qui a révélé le plan social, il échafaude des hypothèses, sans les étayer par la moindre preuve. « L'article, long de quatre colonnes, n'a certainement pas été écrit le matin même », disent les deux auteurs. Qu'en savent-ils ? Rien, mais cela leur permet de poursuivre par une insinuation : « Il a mûri à la rédaction. Sa construction laisse penser qu'il a fait l'objet a minima d'une construction collective ».
Bref, rien n'est étayé. Aucun témoignage n'est rapporté. Tout est sous-entendu. Mais à force de « certainement », de « cela laisse penser », le lecteur est convié à comprendre de quoi il retourne : sans doute le journaliste n'a-t-il pas écrit tout seul. C'est probable, c'est même quasi certain : « on » lui a tenu la main pour écrire ; ou à tout le moins, « on » l'a influencé. Cela coule de source, n'est-ce pas, puisque le « scoop » a été « parfaitement construit».
Et qui est ce « on » ? Finalement, le lecteur le découvre : c'est ma modeste personne - avec en arrière plan le directeur de la rédaction, Edwy Plenel. « En 2001, Le Monde a beaucoup évolué, écrivent les auteurs, et succombe plus naturellement à la recherche du scoop » (on appréciera le terme « succombe », comme si la recherche d'une information nouvelle n'était pas le fondement du métier de journaliste...) ; son service Entreprise traverse une situation complexe, sa direction se trouvant "très fortement" influencée par Laurent Mauduit, une des sources originelles de la révélation du passé trotskiste de Lionel Jospin et pourfendeur de la "trahison jospinienne" et de la "nouvelle économie du Parti socialiste" ».
Bref, tout le livre se résume à cela : Le Monde « hostile et manipulateur » - et avec lui l'AFP - « vont ensemble orchestrer la mise en tension de l'opinion ». Il manque tout juste l'allusion à un complot trotskiste. Et encore, on la devine presque...
Et toutes ces élucubrations fantaisistes pour déboucher sur quelle conclusion ? On l'aura deviné : de pâlichonnes digressions à prétention sociologico-philosophique sur le rôle de médias : « Comment le récit des « affaires » se construit-il ? Comment s'installe le discours des médias ? (...) Démocratie donc, ou dictature des médias ? »
Cette charge n'est sans doute pas totalement désintéressée. Ancien de l'agence publicitaire TBWA, le premier auteur, Robert Zarader, dirige la société Equancy & Co, un cabinet de conseil stratégique en marketing et communication, qui travaille notamment pour Total, Nissan, Axa et quelques autres grands groupes industriels. Quant au second auteur, Catherine Malaval, elle dirige les éditions de l'agence Lowe Stratéus, une agence de communication et de publicité, qui compte parmi ses clients de très grandes marques de l'industrie agro-alimentaire, dont Planta, Tipiak ou Petit Billy....
Ce n'est pas l'univers de Danone, mais on n'en est pas loin...



Tous les commentaires
Merci de ces précisions. J'ai acheté ce livre d'après son titre et sa quatrième de couverture. Je me suis trompé. J'y ai effectivement trouvé ce que vous décrivez et ai été étonné des assertions répétées sans aucun élément pour les étayer.
"Comment se construit le discours des médias ? Démocratie donc, ou dictature des médias". Sans doute faudrait-il leur suggérer pour leur prochain livre de se pencher sur "comment se construit l'argumentaire d'un livre ? ou comment se construit la démocratie à partir du média d'information qu'est aujourd'hui l'édition, Démocratie donc ou dictature par l'écriture sous toutes ses formes". Un beau sujet où ils pourraient puiser à la source sans trop perdre de temps dans l'investigation. Quelques bêtises dites-vous ? Quelques bêtises bien réfléchies en somme. Voilà au moins un livre dont on sait maintenant que l'on peut aisément s'en passer.
Je m'autorise un mini commentaire pour encore une fois faire l'éloge de ce nouvel outil qu'est Mediapart. Si nous avons toujours un certain complexe à la lecture du Monde, distance verbale et secrets de la Maison obligent, cela nous fait du bien de découvrir l'envers du décor, même quelques années plus tard, et des réponses sans modération à des critiques qui semblent avoir tout, sauf la critique comme pensée. Pourtant, il reste une épine au pied dans ce retour en arrière sur le "monde" du Monde, sa "face cachée", que nous aimerions enterrer mais qui reste comme un facheux plaidoyer pour le président de Mediapart. Même si le livre était à charge et que les premiers accusés étaient Colombani et Minc, paix à leur âme!, il serait sans doute bon d'établir le même bilan "critique" pour nous expliquer que c'étaient là des critiques qui n'en sont pas. Ou peut-on enfin dire que ce livre a eu le mérite d'exister et qu'il a révélé les soubassements d'un naufrage prévisible. j'aimerais votre réponse sur ce sujet, M. Mauduit et celle d'Edwy Plenel si possible. Je sais que vous tenez à garder le respect d'usage dans ces circonstances (le départ de l'un et de l'autre de la maison-mère) mais peut-être serait-il temps d'établir un bilan de ces années 2000, mi-figue mi-raison, durant lesquelles tout s'est passé et personne n'a voulu voir ni parler. Pour les lecteurs que nous sommes et le noble héritage de Beuve-Méry... Bien à vous, Gwénael.
Chère Gwénaël Glâtre, Merci de votre mot, assez réconfortant. Votre question sur Le Monde est légitime. Pour ce qui me concerne, j'ai écrit un livre ("Petits Conseils", Stock, 2007) - Edwy aussi a pris la plume - qui était certes consacré à Alain Minc, mais qui était aussi le prétexte à un long regard rétrospectif sur l'histoire du journal: son instrumentalisation par ce même Alain Minc, mais aussi nos aveuglements collectifs, nos erreurs... Je m'en explique longuement: je pense, comme vous le dites, que le naufrage était prévisible, et que nous n'avons pas eu la lucidité de regarder cela en face. En bref, c'était aussi très fortement un livre autocritique. Bien à vous.
Merci pour ces précisions, je voudrais bien grossir un peu ma biblio mais le temps et l'énergie me manquent. Et j'avouerai que tout cela reste de la cuisine "Maison", donc je vous fais confiance et que je sois ici parmi vous répond déjà à mes questions pernicieuses... Mais mieux vaut deux fois qu'une, comme on dit. Bravo pour votre travail et je suis enchanté d'être des vôtres. Pour votre fête du 21 juin, vous me frustrez, je sortirai juste d'oraux de capes d'histoire à Chalons en Champagne et j'aurai envie de retrouver mon chez-moi, à Rennes, à moins que... J'espère tout de même vous voir prochainement, j'habiterai bientôt la Sorbonne, donc je serai tenté de faire un détour par chez vous. Bien à vous.
M. Mauduit, A propos du naufrage et de l'une de ses victimes : Midi Libre. Je sais que vous avez discuté avec certains journalistes du titre, et je n'ai trouvé personne là-bas qui vous associe à la "manipulation" dont ils ont été victime. En revanche, la rancoeur envers Le Monde est tenace, au point que nombre de journalistes... le boycotte désormais !
Colère oh combien compréhensible! La direction du Monde (Colombani et Minc) s'est comportée comme celle d'un fonds-rapace: on a siphonné la trésorerie du Midi Libre (comme celles de Télérama et d'autres filiales...), pour faire les fins de mois du groupe; et ensuite on a vendu le journal à l'encan...
Un dirigeant de « cabinet conseil stratégique en marketing et communication » et une dirigeante « d'agence de communication et de publicité » s'associent pour faire un « livre ». Que peuvent-ils bien se raconter ? Rien qui n'ait à voir avec une exigence de vérité de toute façon : ce sont des professionnels du travestissement et des ficelles rhétoriques. Ils continuent tout simplement leur métier habituel qui est de rendre attrayant les atours de leurs clients et d'occulter tout ce qui peut perturber les appétits insatiables du libéralisme financier.
Désolée de sortir un peu du débat (quoique ce souvenir vous exonèrera peut-être un peu du procès qui vous est fait) mais moi je me souviens surtout à l'époque, au tout début de l'affaire Danone, et une des toutes premières fois que le Monde l'évoquait, d'une analyse signée Frdéric Lemaître qui incendiait la démarche "je-boycotte-danone" prônée par un site Internet. Cela m'avait choquée parce que c'était, il me semble, la première ou au moins une des toutes premières analyse que Le Monde consacrait à ce sujet... et qu'elle était clairement marquée anti-boycott (donc dans la tête de plein de gens, j'imagine, notamment ceux qui n'avaient pas encore lu ou pris connaissance de l'info, vécue comme très pro-danone ). Chacun a le droit de penser ce qu'il veut et le signataire d'une analyse, d'un parti-pris ou de qqch de clairement marqué comme un commentaire assume pleinement ce qu'il écrit. Mais je me souviens avoir pensé que quand une affaire survient dans l'actualité, il est toujours bon de laisser un moment passer, le temps que l'info soit assimilée, avant de plaquer une analyse dessus, au risque de désinformer. Cela dit, je n'ai aucune date en tête et n'ai bien sûr, même si les vieux journaux et autres paperasses s'accumulent chez moi, pas gardé ce numéro en archive. A mon sens, il ne le méritait pas...
Cher grain de sel, Factuellement, vous vous trompez. La campagne sur le boycott arrive plusieurs mois après. C'est l'annonce du plan social, révélé par Le Monde, qui lance la controverse. Et dans le feu de cette controverse, l'idée du boycott est lancée...
OK d'ac, je me suis mélangée dans les dates. Mais l'intention y était...
Excuse GdS, tu me fais rire... Bonne nuit!
C'est déjà ça !