Le Comte de Monte-Cristo contre Bernard Tapie
Quand l'âge adulte arrive, il est des lectures de jeunesse que l'on ne souhaite pas forcément reprendre. Pour ne pas être déçu après voir été enthousiaste. Je me suis souvent fait la réflexion en pensant par exemple au Comte de Monte-Cristo d'Alexandre Dumas.
Car, adolescent, bien sûr, c'est, comme tout le monde, la vision romantique de l'histoire qui m'avait fait vibrer. Et ce souvenir-là m'est longtemps resté. Le souvenir de l'insupportable injustice faite à Edmond Dantes, envoyé à tort pendant près de 14 ans dans les geôles du château d'If ; et le souvenir ensuite de la vengeance du même Edmond Dantès, qui, évadé et devenu richissime, n'a de cesse tout au long de sa vie, sous sa nouvelle identité du Comte de Monte-cristo, d'organiser méticuleusement sa vengeance et de causer la perte de ceux qui avaient dans le passé trempé dans le complot à l'origine de son incarcération. Quand la justice commet d'aussi inexcusables erreurs, quand l'arbitraire l'emporte à ce point, l'image populaire du héros vengeur, du redresseur de tort, apparaît forcément chaleureuse.
Et puis, au fil des ans, c'est une autre image qui est venue s'interposer et brouiller ces souvenirs. L'image d'un Alexandre Dumas si chaleureux dans ses racines métisses, descendant d'esclave, mais si équivoque et pour tout dire si insupportable dans ses relations politiques mais aussi personnelles avec le bonapartisme français. Ce qui d'ailleurs transparaît dans l'histoire même du roman du Comte de Monte-Cristo puisque si Edmond Dantès est envoyé dans sa geôle, c'est précisément parce qu'il est accusé à tort de sympathies bonapartistes...
Je dois pourtant dire que mon regard sur Alexandre Dumas vient encore d'évoluer. Pour une raison toute personnelle, dont je dois ici faire l'aveu : je viens d'apprendre par les éditions Stock que mon livre d'enquête sur le scandale de l'affaire Tapie, Sous le Tapie, a été l'un des trois ouvrages retenus pour un prix qui sera décerné le 29 septembre prochain : le prix littéraire 2009... Comte de Monte-Cristo !
Oui, mon regard a changé. Car -que l'on me pardonne !- si je ne goûte guère ordinairement les autocélébrations, je me suis pris à penser qu'après tout, il était assez chaleureux que l'histoire d'Edmond Dantès, symbole de l'injustice caractérisée, croise à plus d'un siècle et demi d'intervalle, celle de Bernard Tapie, symbole d'un autre très grave dysfonctionnement de la justice française, mais agissant en ce sens contraire, puisque l'intéressé n'en a pas été la victime mais le bénéficiaire. Avec à la clef, un autre formidable magot : les 390 millions d'euros de deniers publics sur lesquels l'ex-homme d'affaires a pu mettre la main, grâce à des interventions multiples en sa faveur du pouvoir, et l'appui de Nicolas Sarkozy. Et un solde net, pour lui, de 130 millions d'euros.
Ce prix Comte de Monte-Cristo affiche en effet explicitement cette ambition de lutter contre l'injustice. C'est consigné dans l'article 1 du règlement de ce prix : «Il est institué le Prix Littéraire Comte de Monte-Cristo destiné à récompenser une œuvre littéraire biographique sur le témoignage personnel d'une Injustice. judiciaire. Deux autres prix seront attribués dans les mêmes conditions : - le Prix littéraire Comte de Monte-Cristo du meilleur témoignage extérieur concernant une enquête sur une Injustice ; -le Prix Spécial du jury, prix de l'émotion face à l'Injustice.»
Alors, si ce prix -et le parrainage sympathique d'Edmond Dantès- pouvait mettre de nouveau la lumière sur les dévoiements de la justice dans cette affaire Tapie, je ne pourrais que m'en réjouir. Car c'était précisément l'objet de ce livre en même temps que mon ambition: produire une enquête la méticuleuse possible pour établir les dysfonctionnements de la justice. Car des dysfonctionnements et des dévoiements, il y en a eu, que je ne suis sûrement pas parvenu à tous recenser : de la suspension du cours de la justice ordinaire qui ne tournait pas à l'avantage de Bernard Tapie, jusqu'à la composition d'un très discutable tribunal privé, en passant par l'octroi à Bernard Tapie de cette somme insensée et honteuse de 45 millions d'euros au titre du préjudice moral !..
Alors, pour le coup, oui ! On en aurait presque envie d'en appeler aux mannes d'Edmond Dantès. D'autant que les dysfonctionnements de la justice vont, en fait, encore au-delà de ce que j'avais écrit dans ce livre. Les parlementaires et les contribuables qui ont engagé des recours pour excès de pouvoir contre Christine Lagarde, pour les instructions écrites qu'elle a données dans cette affaire, vont sans doute en faire, malheureusement, bientôt l'expérience : leur action a assez peu de chances de prospérer. Et pour une raison assez peu connue des citoyens : même si la Déclaration des droits de l'homme et des citoyens - qui a pourtant valeur constitutionnelle- prévoit en son article 14 que «tous les Citoyens ont le droit de constater, par eux-mêmes ou par leurs représentants, la nécessité de la contribution publique, de la consentir librement, d'en suivre l'emploi, et d'en déterminer la quotité, l'assiette, le recouvrement et la durée», et en son article 15 que «la Société a le droit de demander compte à tout Agent public de son administration», la jurisprudence va en sens contraire : elle considère que ni un contribuable ni un élu du peuple n'ont, comme disent les juristes, intérêt à agir. Je m'y suis attardé dans un article récent (le voici).
En clair, l'étouffoir est en train de faire son œuvre : Bernard Tapie a perçu un pactole formidable prélevé sur les deniers publics grâce à une instrumentalisation de la justice par l'Elysée ; et le dossier est en passe d'être enterré. Presque oublié.
Alors si grâce au Comte de Monte-Cristo - et les efforts de quelques courageux- cela pouvait ne pas être le cas, toux ceux qui sont attachés à une bonne administration de la justice, et un meilleur fonctionnement de notre démocratie, ne pourraient que s'en louer. Et, pour ma part, j'aurais sûrement la tentation de relire Dumas avec mes yeux de jeunesse...



Tous les commentaires
Dans mes souvenirs A Dumas s'était opposé à Louis-Napoléon Bonaparte lors de l'élection de ce dernier. Son livre n'est-il pas plutôt un hommage a son père vaillant général de la révolution qui fût si mal traité par Napoléon.
Monte-cristo est une toute petite île au large d'Haïti, référence sans doute à sa moitié d'origine Haïtienne.
Quoiqu'il en soit ne boudons pas notre plaisir, nous étions tous pour Edmond Dantes, la justice contre l'injustice et son cynisme.
Oui, chère Dominique... De mémoire, et loin de mon bureau, je crois que c'est exact: en 1848, il soutient Cavaignac contre Louis Napoléon, le futur Napoléon le Petit...
Et bien, j'espère que vous n'aurez pas le prix !
Il faudrait peut-être remonter à l'origine du vol d'Adidas par le Crédit Lyonnais !
et dans le rôle du couillon de service - et il y en a toujours un - : pmabeche !!!
.
J'espère , Cher Laurent , que vous aurez le prix , je l'espère de tout coeur , non pas et essentiellement pour le prix .
Mais pour le prix de votre honnêté et sincérité intellectuelle
Merci à vous , de nous informer , de nous éclairer
tous les Citoyens ont le droit de constater, par eux-mêmes ou par leurs représentants, la nécessité de la contribution publique, de la consentir librement, d'en suivre l'emploi, et d'en déterminer la quotité, l'assiette, le recouvrement et la durée», et en son article 15 que «la Société a le droit de demander compte à tout Agent public de son administration», la jurisprudence va en sens contraire.
Ma question se veut volontairement naïve : les juges qui par leurs décisions instaurent cette jurisprudence sur laquelle s'appuient allègrement leurs confrères pourraient-ils nous expliquer qui, en dehors des citoyens et leurs représentants, peut au nom de la société demander des comptes à ceux qui ont mission de veiller à l'intérêt général dans l'utilisation des fonds qui leur sont confiés? Comment exercer ce droit ? Sans doute a t-on juste le droit de poser des questions orales ou écrites sans avoir de réponse et sans recours possible à la justice, pour la forme et le plaisir.
Oui, l'immense bras d'honneur de Tapie adressé à toute la France, confirmé par la justice, nous restera dans le cercueil comme un clou qui dépasse dans la fesse et gêne pour profiter de l'éternité..
Mmm, c'est une citation d'Alexandre Dumas?
Si vous obtenez le prix, j'espère que vous ne manquerez pas de remercier Bernard Tapie, sans qui finalement...
On parle des bonus de traders, qui sont choquants. Mais ils faut aussi parler des gains spéculatifs rapides faits par les opération de LBO, dans lesquelles on fait jouer un effet de levier très important en mettent peu d'apport, voire pas du tout, faisant acheter une société par un emprunt de la dite société rachetée gagé sur ses actifs. Rappelons que Bernard Tapie n'avait pas mis un sou pour racheter Adidas, n'avait donc pas pris de risque, et qu'il a donc empoché finalement un énorme bonus de "trader" !
C'est comme Stéphane Richard, ex conseiller technique de DSK puis de Sarkozy, qui se prétend "Sarkozyste de gauche", qui a fait fortune également grâce à un des plus beaux LBO sur Nexity, rachetant le pôle immobilier de Vivendi , qui lui a fait gagner 20 millions d'euros, puis qui a continué avec d'autres LBO (Terreal, Materis, Picard, Cegelec,Flo...), ayant à présent une fortune de 35 millions gérée par Rothschild. Décoré de la légion d'honneur par son ami Sarkozy, ce dernier lui a fait le discours suivant :
« Tu as réussi, Stéphane. Tu es riche. Tu as une belle maison. Tu as une belle femme »
No comment ...
Avec les nouvelles dispositions(sont-elles déjà en vigueur?) permettant aux simples citoyens de soutenir l'exception d'inconstitutionnalité, ne devient-il pas possible de soutenir l'inconstitutionnalité de la jurisprudence sur le manque d'intérêt à agir? Aprrès tout, lorsqu'elle est constante, la jurisprudence est une sorte de loi.
Face à une injustice, face à une manipulation, face à un mensonge, le pire ce n'est pas les conséquences vénales ou matérielles mais c'est de forcer la conscience des citoyens de considérer officiellement cette injustice, cette manipulation, ce mensonge pour la vérité, la vertu, la justice !
Cette inversion des valeurs fondamentales est pour tout individu conscient une terrible souffrance, une source de malheur et de déprime.
D'où l'importance de votre travail, Mr Mauduit.
D'autant que Bernard Tapie est peut-être persuadé d'être un Monte-Cristo du XXIème siècle, victime qu'il fut d'une odieuse machination pendant plus de 15 longues années au cours desquelles...
Je vous souhaite d'obtenir ce prix.
Néanmoins, pour en revenir à la justice française, elle est à l'image de la société française, très vétuste et en manque énorme de moyens matériels et humains pour lui permettre d'accomplir convenablement sa mission.
Dans les quelques dossiers politiques il y a toujours possibilité de provoquer des entorses criantes et qu'un procès ne soit pas équitable, mutation des Juges, contrôle des procureurs, enquête non menée à charge et à décharge.
Dans les dossiers "de droit commun", combien d'innocents croupissent-ils derrière des barreaux? Combien de coupables les laissent-ils ces innocents purger des peines à leur place? J'avoue ne pas avoir malheureusement du tout confiance en la justice de mon pays, mais c'est un autre sujet.
Revenons au cas Tapie. Ce qui m'a le plus choqué, c'est le changement des règles du jeu après que la machinerie judiciaire ordinaire eut déjà conclu et conforté l'Etat de son bon droit, mais il semblerait, comme l'indique François Bayrou dans son livre "Abus de pouvoir" que Nicolas Sarkozy ait été d'un certain point de vue obligé de donner à Mr Tapie ce qu'il voulait, c'est la raison, cette pièce manquante du puzzle qui seule reste intéressante maintenant que nous avons payé tout cet argent qui, pour un citoyen lambda constitue une somme absolument considérable.
Tous les éléments de mon enquête, sur Mediapart, puis dans mon livre, vont dans le sens de ce que vous dîtes...
La coïncidence apparaît dantesque en effet, digne de la fée Barilla.