L'impôt sur la fortune, une farce fiscale
C'est devenu un grand classique du débat politique français : périodiquement, et notamment à l'approche du 15 juin, qui est la date limite de son paiement, l'impôt de solidarité sur la fortune (ISF), déchaîne les passions, avec d'un côté certains courants de la droite et des milieux d'affaires qui revendiquent sa suppression pure et simple, et de l'autre certains courants de gauche qui réclament son durcissement. Mais, ensuite, de manière tout aussi rituelle, les passions retombent. Car il existe, en vérité, un non-dit dans ce débat fiscal : malgré les apparences, le statu quo fait les affaires de beaucoup.
En 1988, l'ISF a d'abord fait les affaires de la gauche. Voulant recréer un prélèvement proche de l'Impôt sur les grandes fortunes, conçu par la gauche en 1982 puis supprimé en 1986 par Jacques Chirac, le président François Mitterrand dessine ainsi un prélèvement absurde. Truffé d'exonérations multiples (les biens professionnels, les forêts, les œuvres d'art, etc.), l'ISF est un impôt de portée symbolique, qui pèse d'abord sur l'immobilier, frappant les millionnaires mais pas les milliardaires. Un impôt qui fonctionne comme un chiffon rouge : il suggère au « peuple de gauche » que le gouvernement veut taxer les plus riches alors qu'en réalité la plupart de ceux-là en sont exonérés.
En quelque sorte, la gauche invente alors l'impôt canada-dry : il a la saveur d'un grand impôt sur le capital, il en a la couleur ; mais ce n'en est pas un. C'est juste un petit impôt sur l'immobilier et quelques biens annexes. A l'opposé de ce qui aurait été la solution de bon sens pour la gauche : créer un grand impôt sur le capital, avec une assiette très large, quitte à ce que les taux d'imposition soient modérés.
En 1993, il fait ensuite les affaires de la droite et de son champion du moment, le premier ministre Edouard Balladur qui, se gardant de supprimer l'ISF, se borne à instaurer un « plafond » de sorte que le rendement de l'impôt soit limité. Puis en 1995, il fait les affaires d'Alain Juppé, qui a reçu la consigne du nouveau président Jacques Chirac de lutter contre la « fracture sociale », et qui ne trouve rien de plus pressé que d'instaurer un « plafond du plafond », c'est-à-dire une limitation du bénéfice dont certains contribuables tirent du premier « plafond ». Un « plafond du plafond » : c'est Ubu qui se convertit aux charmes de la fiscalité obscure.
En bref, au fil des ans, l'ISF qui était déjà incohérent à sa fondation, devient de plus en plus absurde. Et ce n'est pas fini, car en 2002, pour remédier à cette absurdité du « plafond du plafond », la droite choisit d'instaurer un « bouclier fiscal », qui assure la survie de l'ISF mais qui limite à 60% des revenus la totalité des prélèvements (ISF, CSG, etc.) payés par un contribuable. Bouclier qui, comme on le sait, a été porté à 50% des revenus au lendemain de la victoire de Nicolas Sarkozy en 2007 à l'élection présidentielle.
Et pour finir cette histoire abracadabrantesque, l'ISF fait maintenant les bonnes affaires... de ceux qui y sont assujettis. Car, en même temps que le durcissement du bouclier fiscal, Nicolas Sarkozy a instillé dans la fameuse loi Tepa (travail, emploi, pouvoir d'achat) un dispositif qui permet à un contribuable d'investir (soit directement, soit au travers d'une structure spécialisée, dite holding ISF) jusqu'à 66.600 euros au maximum dans une PME et d'obtenir en retour une réduction maximale de 50.000 euros de son ISF.
Cherchant à exploiter ce nouveau filon de défiscalisation, une myriade de fonds financiers ont donc vu le jour, permettant aux assujettis à l'ISF de faire coup double : obtenir une réduction d'impôt égale à 75% de l'investissement tout en ayant l'espoir d'obtenir une rentabilité de leur investissement de 20% à 25% l'an. Formidable ! L'impôt sur les riches permet aux riches de devenir encore... un peu plus riches. Encore et toujours Ubu !
Il faut donc se méfier des doléances que l'on entend cette année encore autour de l'ISF. Car, certes, la crise a fait sentir ses effets, même sur les plus gros patrimoines. Avec une chute des valeurs des entreprises cotées qui gravitent selon les cas entre 30% et 40%, et une baisse sensible du marché immobilier, les rentrées fiscales de l'ISF de 2009, qui ont donc été encaissées au plus tard ce 15 juin, ont sans doute très fortement chuté, très en deçà des 4,03 milliards d'euros constatés en 2007 et même des 3,8 milliards de 2008. Il est même probable que le nombre des contribuables assujettis à l'ISF (ce qui est le cas pour les patrimoines supérieurs à 790.000 euros) va reculer par rapport au chiffre de 566.000 foyers constaté en 2008.
Mais il faut se méfier des apparences. L'ISF reste une bonne affaire : pour les politiques qui peuvent continuer à prétendre conduire d'audacieuses politiques fiscales en se bornant à modifier perpétuellement un impôt fantoche ; et maintenant même pour les contribuables les plus fortunés qui peuvent espérer gagner de l'argent grâce à ce qu'il faut bien appeler... une farce fiscale.
(Cette chronique a d'abord été publiée le 17 juin 2009 sur le portail Orange)



Tous les commentaires
@L'auteur, Vous articles sont toujours intéressants, mais pour celui-ci j'aimerai quand même pointer une petite manipulation un peu facile au niveau de la possibilité pour le contribuable ISF d'investir dans une PME. Supposant que notre contribuable a 66 600 E à payer à l'ISF, avant il les payait et l'Etat empochait 66 600 E, aujourd'hui il investi 66 600 E dans une PME et paie en plus 16 600 E à l'Etat (si j'ai bien compris votre explication). Il paie donc plus qu'avant. Il peut effectivement espérer un retour sur son investissement, mais si vous connaissez un peu le domaine des PME vous saurez que les rentabilités de 20-25% sur investissement font partie des rêves et non pas des réalités, et que sauf coup de chance une PME ne génère aucune bénéfice avant 3 à 5 ans, plutôt des pertes, et beaucoup n'arrivent pas à ce stade (plus de 55 000 faillites en 2008, augmentation de 15% des faillites des entreprises de moins de 5 ans). Donc ce type d'investissement est à haut risque, rien à voir avec un investissement dans le CAC40, lui-même déjà assez risqué comme on l'a vu ces dernières années. Sur la fond: vaut-il mieux investir dans les PME qui pourra si tout va bien générer de l'activité et des emplois, ou payer de l'impôt dont l'efficacité d'utilisation est malheureusement souvent discutable? Je pense que la question mérite un traitement un peu plus intelligent que le simple slogan gauchiste.
Plusieurs remarque: 1. Non. Actuellement quelqu'un qui investit (au maximum) 66.000 euros dans une PME profite d'une réduction de 50.000 euros de son ISF. La défiscalisation est donc de 75%. 2. Je vous invite à regarder les taux de rentabilité que se fixent comme objectifs les fonds spécialisés de défiscalisation, vous verrez qu'ils sont exactement ce que je vous dis. 3. J'ai bien conscience des difficultés de financement des PME. Mais je ne vois pas bien ce qu'il y a de gauchiste à relever que la vraie solution ne se trouve pas dans cette machinerie fiscale de plus en plus obscure.
1. Il me semble que c'est bien ce que je dis: celui qui doit 66 000 E à l'ISF et investi 66 600 euros dans une PME peut prétendre à une réduction de son ISF de 66 600 x 75% soit 50 000 E, la réduction maximale même s'il devait 100 000 E ou 1 million à l'ISF. Donc notre redevable investi 66 600 E dans la PME, et paie à l'ISF (66 600 - 50 000) = 16 500 E à l'ISF en plus. 2. Les objectifs de rentabilité des fonds de défiscalisation, c'est autre chose que la seule rentabilité des investissements dans des PME. Ce lien pourra utilement éclairer ce propos: effectivement certains fonds promettent 25% de rentabilité, mais au bout de 18 ans... http://www.toutsurlisf.com/dernieres-infos/117-actualite/195-erivam-solaire-isf-2009 3. Sans doute. Proposez-vous alors l'abolition de l'ISF?
Remettre sans cesse l'ISF sur le tapis, le maintenir, en parler, le dénoncer ou l'approuver permet également d'éluder le débat sur les autres impôts autrement injustes comme la TVA qui pénalisent surtout ceux qui n'ont aucune marge de manoeuvre pour épargner tant leurs revenus sont bas, la baisse importante de l'impôt direct sur les plus hauts revenus, de la RDS et CSG qui frappent d'un taux identique les plus hauts et les plus bas revenus mettant à mal le principe de contribuer en fonction de ses possibilités, sans parler des impôts locaux dont il ne faut surtout pas soulever le couvercle tant ils sont incohérents (quand on a l'occasion de les consulter dans une commune où les documents sont facilement accessibles, on est édifié). Conclusion continuons à parler de l'ISF pour rassurer le contribuable sur le principe de la justice fiscale et fuyons le vrai débat. C'est sans doute ce que se disent nos gouvernants et nos élus.
Voilà un débat qui s'ouvre excellemment. Le billet de Laurent Mauduit me paraît pour l'essentiel très bienvenu en ce qu'il éclaire la rentabilité symbolique - des deux côtés de l'échiqier politique - du débat sur l'ISF. Il me semble judicieusement nuancé par Vincent (je suis aussi enclin à penser que la culture de gauche est médiocrement attentive aux PME, agrégat qui il est vrai regroupe aussi bien l'entreprise de Laurence Parisot, une plomberie employant deux compagnons et un libraire en EURL unipersonnelle). Quant au commentaire de Dominique, au-delà de la boutade ("Continuons...") je le lis comme une invitation à dresser un état clair de la répartition réelle de l'ensemble des charges fiscales....
@humaro, Je suis d'accord avec vous... et avec Dominique. Les débats, même vifs, sont fructueux. Surtout quand un troll ne se manifeste pas.
Une des solutions serait d'augmenter de facon massive l'impot sur les successions, sans doute plus facile à controler que l'évolution annuelle de la fortune , ou que les revenus de la fortune, qui peuvent etre planqués à l'étranger. Cela devrait pourtant aller dans le sens de la philosophie de droite : chacun recoit selon ses mérites, et non selon ceux de ses parents. On devrait pouvoir convaincre les francais d'une franchise de 300 000€ ou 500 000€ par enfant... et tout le reste va à l'etat. Pas mal non? Mais bizarement les francais sont d'accord pour taxer la fortune... sauf à la mort du fortuné... car ils n'aiment pas les droits de successions. "On doit pouvoir transmettre le fruit du travail de toute une vie à ses enfants"... n'importe quoi. Allez y y comprendre quelque chose...
La loi Tepa (travail, emploi, pouvoir d'achat) permet à un contribuable d'investir jusqu'à 66.600 euros au maximum dans une PME contre une réduction maximale de 50.000 euros, mais il faut investir dans des fonds propres de la PME, cela veut-il dire qu'il doit y avoir augmentatin de capital ou qu'une cession d'actions à l'heureux bénéficiaire suffit ? Une vraie réforme fiscale serait une fiscalité DIFFERENCIEE pour l'entreprise lorsque elle choisit d'avoir un ratio de capitaux propres solide, donnant une visibilité sur sa pérénité à long terme à ses clients, fournisseurs et salariés... ainsi qu'à l'Etat (qui a été obligé de mettre 9 milliards d'euros dans France Télécom en 2003 à cause d'un ratio de fonds propres scandaleusement bas au moment de la bulle Internet).